THÉODORE D’ANTIOCHE
Théodore était un chrétien jacobite qui apprit à Antioche le syriaque et le latin, en même temps qu’il se livrait à l’étude des sciences. Une première fois il se rendit à Mossoul, pour suivre les leçons de Kemal eddin ben Younous, puis il revint à Antioche, mais comprenant que ses études étaient incomplètes, il retourna bientôt à Mossoul. Il se rendit enfin à Bagdad où il compléta ses études médicales. Le sultan Ala eddin l’eut quelque temps à son service, puis le prince Constantin d’Arménie, mais ces deux positions ne le satisfirent pas.
Ayant rencontré un envoyé, sans doute de Frédéric II (le texte dit l’empereur roi des Francs), il se rendit auprès de ce prince qui le combla de bienfaits et lui assigna en propre la ville de Camahya. La fortune lui ayant souri quelque temps, il fut pris du désir de revoir les siens et prit la mer à l’insu et malgré la volonté de son protecteur. Les hasards de la navigation Bayant jeté dans un port où il apprit qu’il devait le rencontrer, il s’emppisonna dans la crainte d’un mauvais accueil qui ne lui était sans doute pas réservé, dit l’historien des Dynasties.
Il ne nous est connu que par le n° 1043 du supplément arabe qui contient de lui un traité d’ooulistique, d’environ 250 feuilles in-octavo, intitulé Kitab el Kafy fil Kolili, le livre suffisant en oculistique. La copie est exécutée par'un médecin chrétien de Mossoul, Abd el Aziz ben Abi Saïd, en l’année 676 de l’hégûre (1277), qui est dite correspondre à
l’année d’Alexandre (lisez des Seleucides) 1286, ce qui fait une discordance d’une ou deux années. Elle fut à peu près contemporaine de l’auteur, qui cite parfois Ebn el Beithâr, mort en l'année 1248. L’auteur vivait donc dans la seconde moitié du XIIIe siècle.
Dans l’introduction du livre nous voyons citées les autorités en matière d’oculistique. Il est un nom fréquemment cité dans le corps du livre et qui ne nous est pas autrement connu, c’est celui de Mansour auteur d’un Tedkira. Les divers auteurs représentent chacun une partie de la science, et le but du présent ouvrage est d’en donner le résumé sous forme de compilation synoptique, Les pages sont généralement disposées en deux colonnes verticales où deux textes marchent parallèlement.
Les citations les plus fréquentes sont empruntées aux Traitements hippocratiques de Thabary.
Çà et là se présentent des tableaux synoptiques. Les plus remarquables de ces tableaux sont les deux qui représentent les instruments. Chacun en contient dix-huit. Au-dessus de chaque instrument est son nom et au-dessous son emploi ; les instruments sont coloriés arbitrairement, mais parfaitement dessinés. Plus loin nous rencontrons d’autres tableaux. Ainsi l’un d’eux pour les formes diverses de la cataracte, et un autre pour les affections oculaires qui ne tombent pas sous les sens.
L’ouvrage se divise en deux parties : Anatomie et hygiène, thérapeutique. Nous rencontrons un chapitre particulier pour les affections dont le traitement est du ressort de la médecine opératoire.
Telle est la forme habituelle des chapitres consacrés aux' maladies : définition, description, variétés, causes, signes, traitement, indication des simples employées,
Quelques chapitres méritent d’être signalés. Tels sont cetix où l’auteur parle des qualités que doit posséder l’oculiste, celui- où il décrit les instruments, mais par-dessus tout celui où il traite de la cataracte. Le procédé opératoire est très minutieusement décrit. L’auteur fait aussi intervenir sa pratique privée.
Il est assez longuement question de l’opération par succion au moyen d’une aiguille creuse, instrument et procédé. Mansour, l’auteur d’un Tedkira dont nous avons déjà parlé, dit qu’il y a des praticiens qui emploient une aiguille creuse en verre.
Au chapitre de la cataracte se trouve un passage d’Ebn Ouafed (Eben Guéfith), désigné par son surnom de Dhoul Ouazaratein, l’homme aux deux vizirats, où il est dit que l’opération de la cataracte se fait de trois manières, par l’aiguille à trois angles, par l’aiguille arrondie et par l’aiguille creuse.
Le Tedkira cite encore un procédé applicable dans les cas de cataracte molle, et qui de prime abord semblerait un procédé par extraction tel qu’il est usité de nos jours. Mais l’expression de ponction nous fait croire qu’il s’agit de l’hypopion plutôt que de la cataracte.
Les cent dernières feuilles traitent des médicaments simples et composés et des aliments.
A la fin nous trouvons une citation du Nour cl Ouïoun, ce qui semblerait invalider les dates données par chacun de ces ouvrages, mais ce passage est une intercallation d’une écriture différente.
En somme le Kafy est un bon ouvrage. Il est représenté par un exemplaire dans les Bibliothèques de l’Orient.
ABOULFARADJ GRÉGOIRE.
Aboulfaradj Grégoire) fils d’Aliroun, vulgairement dit Aboulfarage Bar Hébræus, naquit à Malatia ou Mélitène en 1226. Pococke l’a confondu avec un autre Aboulfarage dit Ebn Thayeb, dont nous avons déjà parlé, et qui appartenait comme lui à la religion chrétienne.
Son père était médecin et fut son premier professeur. Lui-même nous apprend qu’il alla continuer ses études médicales à Damas, à l’époque des deux fils de Ralcaby.
Il y resta sans doute quelque temps, car il ajoute qu’il fut
chargé cl’un service de malades à l’hôpital Eimoury en même temps que l’un d’eux, Djomal eddin.
Cependant il ne se borna pas à l’étude de la profession paternelle, .mais il apprit, outre le syriaque, les langues grecque et arabe, et s’occupa surtout d’histoire, ainsi que de théologie, de philosophie et de grammaire.
Lors de l’invasion tartare il se retira à Antioche avec sa famille. Nous le voyons ensuite évêque de Gouba, deLaeaba, . d’Alep et en 1264 élevé à la dignité de Mafrian ou Métropolitain des Jacobites. Son intervention atténua les souffrances; que les populations chrétiennes eurent à souffrir desTartares. Il mourût à Méraga en 1286.
Les connaissances et le caractère d’Aboulfaradj lui attirèrent la considération même des musulmans. Pococke en donne pour preuve, entre autres, quelques lignes qui terminent un exemplaire de son livre des Dynasties, et qu’il croit de la main d’Ebn Khallican, son contemporain : « L’auteur, de ce livre, Aboulfaradj, était un homme qui avait beaucoup lu, qui s’était appliqué avec fruit à l’étude de sciences variées, qui avait acquis dans la médecine une si rare habileté que l’on venait des pays de l’Occidentpour le consulter: bien qu’il fût chrétien, il compta parmi ses élèves un grand nombre d’hommes distingués parmi les musulmans. » On lit encore qu’il passait pour s’être fait musulman dans ses derniers jours; ce qui de la part d’un écrivain musulman semble vouloir dire qu’il ne lui manquait, pour être parfait, que d’avoir embrassé l’Islamisme.
Aboulfaradj est surtout connu comme historien : cependant nous avons déjà vu qu’il a aussi des titres comme médecin. Nous allons en produire de nouveaux, l’exposé de ses œuvres. Elles comprennent des écrits originaux, des traductions et des commentaires.
Nous ne connaissons qu’un ouvrage de la première catégorie et encore ce n’est probablement qu’une compilation dans le genre du Continent de Razès, C’était un recueil où il avait largement reproduit les opinions diverses des médecins.
Il réduisit eu abrégé le Livre de Dioscorides, les Questions!
cle Honein et l’ouvrage d’Errafequy (sans doute sur les médicaments simples).
11 commenta les Aphorismes d’Hippocrate, le Traité de Galien sur les Éléments et les Tempéraments, les Signes et les Pronostics d’Avicenne.
Il entreprit enfin une traduction du Canon d’Avicenne qu’il ne paraît pas avoir achevée. Cette traduction était en syriaque, et c’est là une circonstance sur laquelle nous devons nous arrêter un instant. Ajoutons que l’autre travail sur Avicenne et deux travaux sur les Questions de Honein furent également exécutés en syriaque.
Des écrits de cette nature nous paraissent prouver que la langue syriaque se parlait encore à l’époque d’Aboulfaradj. Ils ont une autre signification que des poésies, un Traité d’astronomie, une Grammaire et d’autres ouvrages qui nous sontrestés, et dont quelques-uns existent à Paris, également composés en syriaque.
On lit dans l’histoire des langues sémitiques : « Au XIII0 siècle, un homme vraiment supérieur, Grégoire Bar Hehræus rendit un éclat momentané à la littérature de son pays. Bar Hehræus semble aussi parfois laisser croire que la langue syriaque est parlée de son temps, mais on peut supposer que le passage dont il s’agit (Histoire des Dynasties, page 10 du texte) implique seulement l’usage que les savants faisaient de l’ancienne langue, soit dans leurs écrits, soit dans leurs relations les uns avec les autres. »
Que le passage en question ne comporte pas d’autres conclusions, nous l’admettons, mais nous croyons que les ouvrages de médecine en syriaque et notamment la traduction d’Avicenne en comportent d’autres. Si le syriaque eu désuétude avait déjà fait place à l’arabe, les écrits d’Aboulfaradj n’auraient pas eu de raison d’être. Si ces écrits ne prouvent pas absolument que le syriaque s’était conservé comme langue vulgaire, ils prouvent tout au moins qu’il y avait des médecins syriens qui le comprenaient mieux que l’arabe.
Ce qui a fait la réputation d’Aboulfaradj parmi nous, c’est son Histoire des Dynasties, publiée et traduite il y a deux
siècles par Pococke. Dans cette histoire universelle poursui- ; vie jusque vers la fin duXIII6 siècle, il rapporte les faits avec j assez d’impartialité pour avoir à peu près satisfait les juifs et les musulmans, ainsi que le fait observer son éditeur.
Nous avons des raisons particulières pour nous occuper de l’Histoire des Dynasties. C’est là que, jusqu’à ces derniers temps, les historiens de la médecine ont puisé les plus amples renseignements sur les médecins arabes. On sait que la généralité des historiens, tant anciens que modernes, ont matérialisé l’histoire, la restreignant au récit des faits politiques et militaires sans s’inquiéter des faits de l’ordre moral. Aboulfaradj a compris qu’il y avait dans l’histoire 1 autre chose que des faits brutaux, et que les destinées humaines avaient subi des influences d’une autre nature et d’un ordre supérieur aux faits politiques. De temps en temps il s’arrête pour passer en revue les philosophes et les médecins appartenant à la période qu’il vient de parcourir.
Comme nous l’avons déjà dit, son livre a été la source : la plus abondante où aient puisé les historiens de la médecine arabe. Il y a trente ans que Wüstenfeld en citait encore la richesse et le mettait au second rang de ses autorités, ne se doutant pas que les notices d’ Aboulfaradj sont empruntées généralement à un autre ouvrage aujourd’hui bien connu. Cet ouvrage n’est autre que le Kitab el hokama, tant exploité sous le nom de Bibliotheca philosophorum par Casiri, qui n’a pas su en découvrir l’auteur, Djemal eddin El Kofty, mentionné cependant par Aboulfaradj lui-même.
Il est vrai qu’ Aboulfaradj, tout en citant l’auteur et le titre de son livre, ne signale pas les emprunts qu’il lui a faits, soit qu’il l’ait cru inutile, soit que cela fût dans les usages de l’époque. Il suffit de rapprocher les deux ouvrages pour voir que la majorité dos notices d’ Aboulfaradj ne sont pas autre chose que celles de Djemal eddin, soit en totalité, soit en partie.
Parmi ces emprunts, il en est un que nous signalerons, : bien que nous l’ayons déjà fait ailleurs, parce qu’il a quelque peu contribué à populariser le nom d’ Aboulfaradj. Il s’agit de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie par les
IRAK
Arabes. On sait que ce fait a été mis en doute, entre autres raisons parce qu’il est rapporté par un évêque chrétien. M. de Humhold, dans le Cosmos, où il a si bien jugé la ( civilisation arabe, le traite de mythe. Eh bien, ce fait est rapporté par Djemal eddin, dans la vie de Jean le grammairien, où Aboulfaradj l’a pris de toute pièce, y compris l’exclamation finale : « Écoutez ce qui s’est passé et soyez stupéfaits ! » Il faut donc admettre la triste réalité de cet événement, puisqu’il nous est raconté par Djemal eddin, le plus grand bibliophile qu’aient eu les musulmans. L’histoire •de .la médecine chez les Arabes témoigne à chaque page que la race n’est point solidaire du méfait d’un individu. 11 est assez remarquable qu’Ebn Abi Ossaïbiah, tout en empruntant au Kitab el hokama la notice de Jean le grammairien, n’a pas reproduit l’épisode de la bibliothèque d’Alexandrie.
ABOÜ SALEM BEN KARABA.
Abou Salem ben Karaba, médecin jacobite de Malatia ou Mélitène, était un médecin qui ne jouissait pas d’une grande réputation dans son art, mais se recommandait par ses connaissances dans la langue grecque et dans l’histoire. Il fut cependant attaché comme médecin au sultan Seldjoucide Ala eddin Kaïkobad, et fut en très grande faveur auprès de lui, au point que le sultan ne pouvait s’en passer.
En l’année 632 (1234) Ala eddin s’étant mis en marche pour -occuper la ville de Chartabert, campa sur les bords de l’Euphrate. Cependant Abou Salem s’étant attardé, le sultan donna l’ordre que s’il arrivait dans la soirée on lui accordât le passage, mais qu’on le lui refusât s’il arrivait plus .tard. Abou Salem arriva trop tard et se vit refusen le passage. Comprenant alors qu’il avait perdu dans l’esprit du sultan, il ’en retourna et s’empoisonna.
SIMEON DE CHARTABERT.
Siinéonde Chartabert était un homme honnête et religieux, mais ne possédant pas un grand fonds de science. Ce qui le mit en renom, ce fut l’élégance avec laquelle il écrivait le caractère arabe. Du reste, il mourut dans un âge peu avancé.