TITRBS, DIGNITÉS ET FONCTIONS. — POSITION SOCIALE DES MÉDECINS
Dans le courant du IX* siècle, nous voyons bien des médecins occuper à Bagdad une haute position, notamment les Bakhtichou. Nous voyons encore le titre de chef des médecins conféré par Moutaouakkel à Honein, et par Motadhed à Ghalib. Cependant nous ignorons si ces fonctions comportaient la surveillance de la profession médicale, ce qui nous paraît vraisemblable, ou si ce n'était qu'un siipple titre honorifique.
Quoi qu'il en soit, au commencement du X' siècle, un accident provoqua l'intervention de l'autorité. En l'année 031 de notre ère, un médecin se trompa et le malade mourut.
Aussitôt le Khalife Moctader publia un édit interdisant la pratique de la médecine à quiconque n'aurait pas été examiné par Sinan ben Tsabet, son médecin, fils du célèbre Tsabet b^i Gorra. De la ville de Bagdad et des environs huit cent soixante médecins se présentèrent, exclusion faite des
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médecins attaché3 & la cour et de ceux que leur capacité bien reconnue mettait auniessua d'un examen* Quelle que put être réla&tiuité du titre de médecin, nous devons cependant nous étonner du grand uombre d*individu3 ayant la prétention de le port-er. Sans doute il y avait là bien des empiriques, de vulgaires marchands de remèdes, bien des gens n^ayant que de faibles attaches h la révolution scientifique qui venait de s*opérer à Bagdad. C*est ce que prouve l'anecdote suivante rapportée par les historiens. Un des candidats sa présenta, avec des dehors tellement avantageux, que Sinaa ne ^rut pas devoir le soumettre k une épreuve et se contenta de lui dire qu'il désirait avoir de lui quelque maxime sur Vart, qu'il conserverait pour en faire sou profit, A cela notre homme répondit, en tirant un papier contenant de belles pièces d'or: Comment ferais-je pour écrire ne sachant même pas lire ; mais j'ai une famille à nourrir et je prie Monseigneur de ne pas lui enlever son pain. Sinan se mit à sourire et lui imposa des conditions de pratique restreinte qui furent acceptées avec plaisir.
Ce qui semblerait prouver que les fonctions d'examinateur étaient attachées au titre de chef des médecins, c'e^t qu'au XII* siècle nous voyons encore à Bagdad Amin Eddoula procéder à un semblable examen et même rencontrer un vieillard qui avait aussi plu.^ d'extérieur que de science. Remarquons en passant qu\^jnin Eddoula, mort en 1164, en pleines croisades, tout chrétien qu'il était» n*en fut pas moins nommé chef des médecins à Bagdad.
La police de la médecine était aussi exercée par le Mok^ iasseb. Ce fonctionnaire n'était autre chose qu'un Inspecteur de police, ayant dans ses attributions la surveillance de la profession médicale et de toutes celles qui s'y rattachaient, comme celles de pharmacien, de droguiste, de parfumeur, de ventouseur, etc.
Pour de plus amples renseignements sur cette institution nous renverrons k un travail de longue haleine publié il y a une dizaine d'années dans le Journal amatique. (1)
(1) Il est seulemeiit à regretter que Fauteur n'ait pasmieux cod^u U fraBçaii*
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Le Mohtasseb se rencontrait aussi en Espagne, et môme le mot est resté dans la langue espagnole.
Les fonctions de chef des médecins et d'inspecteur ne furent pas seulement instituées à Bagdad, mais aussi en Syrie et en Egypte.
Nous en trouvons deux cas à Damas : Mohaddeb eddin ebn Dakhouar, et Sadid eddin ebn Refiqua.
Nous en trouvons davantage en Egypte*
Le premier médecin en chef fut un chrétien, Ibrahim ben Nestas, et cette fonction lui fut confiée par le Khalife El Hakem d*étrange mémoire.
Dans le XI* siècle Ali ben Rodhouan fut nommé chef des médecins d*Égypte.
Au siècle suivant nous trouvons Sadid eddin dont le titre de Reis el Athibba resta désormais inséparable de son nom.
Au XIII* siècle, ce furent Nefis eddin ben Zobeïr et DJemal eddin ben Otsman.
Le célèbre Ebn Beithar fut à la même époque nommé inspecteur des droguistes et des herboristes.
Enfin le père d'Ebn Abi Ossaïbiah fut nommé inspecteur des oculistes.
Plusieurs médecins furent investis de la dignité de vizir, four quelques-uns ce fut peut-être un titre honorifique, à l'instar de ce qui s'est fait de nos jours en Egypte pour le titre de Bey : du moins nous ignorons jusqu'à quel point le titre impliqua la fonction et s'ils se bornaient à ce qui concerne la profession médicale» Pour un certain nombre ce fut bien positivement une fonction politique.
Nous savons que l'illustre Avicenne fut malheureux dans son vizirat, qu'il mécontenta les soldats et qu'il dut se cacher pour échapper à leurs violences.
Plus malheureux encore fut Rachid eddin, l'historien des Mongols, visir de Oaaan Khan et d'Ol^altou, dont nous n'avons-pas à retracer ici la mort violente, mais dont nous parlerons bientôt comme bibliophile*
En Syrie la dignité de vLsir fut conférée à Nedjem eddin lahya ben el Loboudy, h l'israëlite Mohaddeb eddin Essa-
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mity, pour qui ce ne fat pas une sinécure, ainsi qu'à sou neveu Fakhr eddin ben Essaaty.
Dans l'Irak Aboulfaradj ben Tourna, chrétien, fut élevé k la digrnîtô de vizir.
En Espagne nous avons recueilli les noms dlahya, de Kbasdaï, d'Ebn Guéfith et d'Ebn Tophail le célèbre auteur du Hay el laqdan publié par Pococke sous le titre de Philosophujâ autodidactua. EnSa nous trouvons auBsi le titre de vizir accolé au nom d'Avenzoar.
Un grand nombre de médecins furent attachés à la personne des souverains des diverses dynasties musulmanes* Il serait par trop long et fastidieux d'en donner la liste, car il faudrait y inscrire les noms de presque tous les médecins ôminentset une foule d'individualités d'un ordre secondaire. Il est cependant un fait que noua devons mettre en lumière.
Les premiers Abbaasides avaient confié généreusement leur personne et leur éducation scientifique k leurs sujets chrétiens, malgré les protestations de quelques zélés musulmaus qui voyaient là un danger pourrîslamisme.
Leurs successeurs ne se départirent jamais de ces traditloua. En Egypte r imbécile Hakem, qui voulait se faire passer pour un Dieu» u'en avait pas moiuB Et son service des médecins chrétiens. Les croisades elles-mêmes ne purent effacer le souvenir de ce neuvième siècle, le siècle d'El Màmoun, oti chrétiens et musulmans avaient en commun dépensé tant d'eflForts pour conquérir la science grecque. Nous connaissons une quinzaine de médecins attachés au service de Saladin : les deux tiers sont des juifs ou des chrétiens.
Les successeurs de Saladin u'agîrent pas autrement. Malek el Mouadhem avait à son service et emmenait dans ses expéditions le médecin chrétien lakoub ben Saclab, cet homme d'une mémoire extraordinaire, qui lisait Galien dans le texte et récitait ses commentaires sur Hippocrate comme s'il eût eu le livre sous les yeux. L'historien de la médecine Ebn Ahi Ossaïbiah fit une campagne aveo lui.
L'histoire de la médecine arabe est remplie de faits qui attestent d'une part la tolérance des vainqueurs et de Vautre
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La considération qu'ils portaient à la profession médicale- Cette considération, légitimée par de longs services, fut telle que certains médecins en abusèrent. On connaît rhistoire de Gabriel fils de Bakhtichou.Nouf^ rappellerons le cas d'Ebn Mathran, médecin de Saladin» chrétien d'abord et converti plus tard à rislamisme* C'était un homme intellig'ent et instruit, mais ég'oïfite, aimant le faste et rempli d'org-ueiL Un jour un autre médecin chrétien, pareillement attaché à la personne du Sultan » Aboulfaradj, vint trouver Saladin et lui exposa qu'ayant des filles h marier, il était embarrassé pour leur faire un trousseau, Saladin lui répondit qu'il ait à lui présenter une note de ce qui lui était nécessaire. Elle se montait à une valeur de trente mille drachmes, et Saladin donna Tordre d'acheter le tout* Ebn Mathran le sut et dès lors fit k Saladin de plus rares visites* Saladin comprit la jalousie et fit délivrer à Ebn Mathran Téquivalent du cadeau fait à Aboulfaradj.
On vit aussi parmi les médecins arabes quelques actes d'intolérance. Nous avons déjà parlé de Hibat Allah refusant l'entrée de son école au juif Aboul Barakat, Il eut un imitateur dans Radhy eddin Errahaby qui ne voulait pas admettre de Zimmi parmi ses élèves* Il ne dérogea que pour deux dont un fat Omrau el Israïly, Mais il faut dire que Rûdhy eddin était un original dont les singularités ont été signalées par les biographes. C*est ainsi qu*il refusait d'aller visiter les malades chez lesquels 11 fallait monter des esca-^ liera, disant que les escaliers étaient la scie de rexistence.
Nous avons déjà cité plus d'un médecin qui refusèrent de s'astreindre au service exclusif d*un souverain. C'est ainsi qu'Omran el laraïly refusa, nonobstant l'offre d'une pension mensuelle de 1500 drachmes.
Jamais les médecins ne furent aussi magnifiquement récompensés que par les princes musulmans, suivant en cela l'exemple qui leur avait été donné par les premiers Abbasaides*
La famille des Bakhtichou fut comblée de largfesses par Mausour, Haroun et Màmoun* Djabril ben Bakhtichou fut le plus opulent de tous. Il tint compte de toutes les sommes
INSTITUTIONS MÉDICALES CHEZ LBS ARATinfi.
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d'argent et de tous les cadeaux qu'il avait recua et leur ensemble s'élevait à la somme fabuleuse de quatre-vingt-dix mil lions de drachmes : on nous en a conservé le détalh
C*est h propos de ces largesses» que Freind, qui ne connut guère d'Ebn Abi Ossaïbiah que ses notices sur les Bakbtichou, s'est avisé de dire qu'il n'y avait d'autres renseignements à tirer de cet historien sur les médecins arabes que la généroaité des Khalifes h leur égard.
Quand une cure inespérée se faisait dans une famille régnante. c*était un assaut de libéralités entre tous les membres et les libéralités ne faisaient aucune acception de croyance.
A la médecine revient Thonneur d'avoir rendu possible en Orient Tharmonie entre les vainqueurs et les vaincus, en enchaînant les premiers par la reconnaiss^ance, en créant pour les uns et les autres un terrain neutre, celui de la science où s'arrêtaient les antipathies de races et de religion, terrain sur lequel l'Europe en proie à la barbarie nese présenta que trop tard- Mais c'est aussi un honneur pour les Arabes de n'avoir pas oublié ce qu'ils devaient aux chrétiens, quand ils les eurent dépassés dans les voies de la science, de leur avoir accordé leur confiance même à l'époque des croisades.
Alors que les croisés entraient dans Jérusalem, les portes de Tolède récemment conquise, s'ouvraient à Gérard de Crémone et à toute une légion de savants qui s'en allaient demander à l'étranger les moyens d'étude qu'ils ne pouvaient trouver dans leur patrie.
Les Arabes d'Espagne payèrent aux catholiques d^Europe la dette que leurs ancêtres avaient contractée envers les Nestoriens d'Asie. La scolastique fit dès lors une connaissance complète avec Aristote, et la médecine reçut en même temps qu'Hippocrate et Galien, Razës, Avicenne, Ali ben el Abbas, Abulcasîs, etc.
Avant de quitter le terrain des religions, nous dirons un mot des quelques médecins qui passèrent de l'une à l'autre. Nous connaissons une vingtaine de médecins ou de flls de
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médecins qui se firent mnsnlmans. Les deux tiers étaient des JuifiB, ce qui ne doit pas nous étonner.
La position des Juifs, malgré la tolérance musulmane, était inférieure à celle des clirétiens. Les Arabes n*aTaient pas les mêmes raisons de les ménager, et puis ils ne pouvaient oublier le poison deKhaibar. Les Juifs gagnaient donc matériellement àse convertir. Mais ne pourrait-on pas admettre aussi qu'ils furent frappés de la supériorité du dogme musulman sur le dogme mosaI(|ue, où les questions vitales de toutes les religions même les plus grossières, sont passées sous silence, telles que Timmortalité de l'ftme, la vie future, le paradis et l'enfer. Ces lacunes du Pentateuque et son caractère matérialiste ont été relevés par les écrivains musulmans: on peut lire à ce propos un passage d'Aboulféda.
La position des chrétiens était différente. Ils pouvaient en changeant de religion trouver une conception supérieure de la Divinité plus en rapport avec leurs instinct de race, (1) mais c'était une compensation insuffisante, la conception de Dieu et de son unité pouvant s'allier à un système religieux incomplet et défectueux, ainsi que nous l'avons vu pour le Mosaïsme (2) : aussi peu de médecins chrétiens se firent-ils musulmans.
Les Juifs ne furent inquiétés pour leurs croyances qu'en Espagne, et encore les persécuteurs étaient-ils des Berbères. Le Languedoc et l'Egypte recueillirent les proscrits et bénéficièrent de leur science. Parmi ces derniers comptait l'illustre Maimonide. Saladin avait plusieurs médecins juifs h son service.
Un fait curieux & noter, c'est que la plupart de ces renégats payaient leur bienvenue chez les musulmans par une réfutation de la religion qu'ils avaient abandonnée. C'est ce que fit Ebn Djezla, l'auteur du Tacouïm el Abdan, imprimé en traduction latine sous le titre de Tacuini œgritudinum.
(1) Les Nostoriens S6 refusaient à donner à Marie le titre de Mère de Dieu. Nous trouvons parmi les ouvrages d'Aboulfaradj ebn Thaïeb celui-ci : A ceux qui disent que Marie est mère de Dieu.
(2) On peut en dire autant de l'Islamisme, dans une moindre mesure.
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