COUP-D'ŒIL SUR LES TRADUCTIONS EN GÉNÉRAL
Tout comme la science e:recque, dont elle était une émanation, la science arabe eut le rare privilège de traductions collectives destinées h remplir les vides d'une littérature étrangrére.
Bien que sous des proportions plua restreintes que celle dont elle rappelle le souvenir, cette transmission, en raison des circonstances dans lesquelles elle se produisit, n'en offre pas moins un aussi grand intérêt.
Et d'abord, il ne s'agit pas d'une sorte de résurrection, comme il en avait été de la science grecque, La science arabe était toujours vivace;elle n'avait pas encore laissé tomber sur le sol natal ses derniers fruits, alors que des étrangers se présentèrent pour en partager la récolte. Des orages cependant assaillaient cet arbre vigoureux, mais rien ne semblait encore annoncer les tempêtes futures qui devaient le renverser. Au XII' Biècle, les croisades apportèrent le trouble en Orient, et cependant la culture de la science toujours soutenue devait être au XIII' siècle plus féconde encore que par le passé.
L'Europe s'agitait pour échapper à la barbarie. Deux esprits différents soufflaieut sur elle : d'une part le fanatisme, de l'autre le désir de savoir. Le premier se fit jour par le» croisades. Le second manquait d'uliments, et 11 les demanda aux .arabes, à ces races précîsémeut contre lesquelles pendant deux siècles consécutifs l'Occident arma plus d'un mil-
:]14 HISTOIRE D8 LA MÉDEC'INB ARABE. — LIVRE HUITIJIME.
lion de soldats. Ces deux gfrands faits marchaient parallèlement aux deux extrémités du monde musulman.
Une croisade d'un genre tout particulier se dirigfea vers l'Espagne.
Déjà, vers la fin du X* siècle, la supériorité intellectuelle des Arabes Andalous avait frappé Gerbert, et il avait recueilli quelques échantillons de leur science qui suffirent à lui faire une merveilleuse renommée.
Au siècle suivant, un homme échappé de l'Orient, Gonatantin l'Africain, dota la chrétienté de quelques importants ouvrages de médecine émanés soit directement des Arabes, soit par leur intermécïiaire des princes de la science grecque.
Au Xir siècle, un homme que la France peut se glorifier d'avoir vu naître, Raymond, archevêque de Tolède, répondit au besoin général en prenant une initiative qui devait être féconde.
11 fit traduire de l'arabe en latin le traité de l'âme d'Avicenne, par le concours de deux hommes qui possédaient à eux deux l'un l'arabe et l'autre le latin, Jean de Séville et l'archidiacre Gundisalvi, la langue vulgaire leur servant de trait d'union. Ces deux hommes se complétèrent par la suite et continuèrent à marcher, mais isolément, dans la voie des traductions.
Bien que les historiens ne Tuicntpas noté, à notre connaissance du moins, il est probable que ces événements eurent un certain retentissement en Europe. C'est alors, en eflFet, que nous voyons accourir en Espagne, de tous les points de la chrétienté, des hommes qui venaient chercher la science qu'ils ne trouvaient pas dans leur pays. Nous trouvons bien une traduction de Platon de Tibur antérieure de quelque:! années à l'œuvre de Raymond, et qui répondait au besoin universel, mais cette traduction est faite d'après l'hébreu, et d'ailleurs elle s'occupait de géométrie.
Tolède fut, pour ces liommes, un rendez-vous commun et pour quelques-uns une résidence prolongée.
C'est à Tolède que, vers le milieu du XIP siècle, nous voyons arriver Adhélard de Bath, Ilermann le Dalmate, Robert de
corr-nfEiL bur i.ks traductions rh oÊHEnAL. ?,-iTi
Hétiiie. C'est à Tolède atisRÏ que Gérard da Crémonâ ât un séjour de près d'un demi-siècle et opéra plus de soixante-dix traductions. C'est encore ii Tolède, et h lu même époque, que Pierre le Vénérable, animé d'un esprit tout à fait différent, viut faire la traduction du Corau, afin de combattre par la plume ceux qu'il ne pouvait combattre par l'épée.
Au siècle suivant, nous trouvons à Tolède Hermann l'Allemand, Michel Scot, etc.
Eatiii c'est à Tolède qu'Alfonse de Castille, oubliant la couronne impériale, recrutait une légion des savants de tonte communion, dont les travaux l'aidèrent à rédiger les tables Alfonsines. Après Raymond, les savants dont nous avons parlé commençaient par une étude préalable de la langue arabe. Au temps d'Alfonse, on eu revint au procédé primitif: les écrits arabes passaient par la lang^ue castillane avant de se fixer délînitiveraent eu latin.
Sur un autre théâtre, des souverains avaient puissamment encouragé les mêmes études, Frédéric II, Mainfroy, et son adversaire Charles d'Anjou.
Deux traducteur» s'étaient rencontrés en Orient; Etienne d'.\ntioche, qui traduisît le Maleky d'Ali ben el Abbas, et Philippe de Tripoli, qui traduisit le Secret des secrets, ouvrage attribué à Aristote. C'eaI là tout ce que le séjour des Latins en Orient a produit pour la science.
Nous ne saurions oublier ici, bien qn'on les ait parfois exagrérés, les services rendus à la science par une race malheureuse dont le massacre signala le début des croisades. Chassés de l'Andalousie, les juifs se réfugièrent dans le Languedoc, qu'ils peuplèrent de leurs studieuses colonies, Alfonse de Castille mit leur savoir à profit pour la confection de ses Table.t. Quelques-uns intervinrent dans les traductions de Varalie en latin, et c'est à Ferraguth que nous devons la traduction latine du Continent. D'autres juifs traduisaient de l'arabe en langue vulgaire, ce que des chrétiens rendaient en latin.
Quelques traductions latines procédèrent indirectement de l'aabe, en passant à travers l'hébreu et l'espagnol.
Après le XIIT siècle, on ne trouve plus que de rares tra-
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ducteurs. Nous reocontrons encore, espacés de siècle ea aie de, Arnaud de Villeneuve, Alpagas et Plemphis qui dût l'ère deâ traductions latines.
Il s'en faut que nous soyons renseignés sur toutes les traductions : un grand nombre nous sont parvenues anonymes.
Si l'on veut comparer les traductions de Tolède & celles de Ragdad, il suffit de se rappeler les conditions dans lesquelles les unes et les autres ont été faiten, pour comprendre que les premières sont nécessairement inférieures aux secondes.
A Bag-dad, on avait sous la main dos Iiommes tout prêts pour leur rôle, encouragés d'ailleurs moralement et matériellement tant par les souverains que par de riches particuliers. A Tolède, ce sont de simples savants aana fortune, oblipéa d'apprendre préalablement et péniblement la langue arabe, dépourvus des documents scientifiques pouvant éclairer et féconder leurs travaux, ayant sans doute de la peine k se procurer de bous textes originaux.
On nous cite la traduction du Coran, provoquée par Pierrele Vénérable, comme ayant néce33it^5 de fortes dépenses. Quelle put en être la raison t Nous ne pensons pas que l'on fût obligé de séduire Hermann et Robert par l'appât du gain. N'est^ll pas plus vraisemblable qu'il fallut dépenser beaucoup pour trouver des copies devenues sans doute rares h Tolède, occupée par les chrétiens, ou s'en procurer chez les musulmans de Cordoue; qu'il fallut beaucoup d'efforts pour établir un texte correct et aider dans leur opération les traducteurs inexpérimentés.
On a reproché aux traductions arabes latines leur barbarie, leurs incorrections, l'altération des noms propres et des termes techniques, la multiplicité des termes transcrits plutôt que traduits. Ces défauts étaient inévitables.
On n'écrivait pas alors le latin comme au temps de la Renaissance, dont on n'avait pas les ressources.
On ne pouvait pas non plus épurer les textes comme nous le faisons aujourd'hui, et il était bien difScile aux traducteurs d'entrer en pleine et complète possession de la technologie arabe.
Beaucoup d'expressions techniques, répondant à des faits
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nouveaux durent être conservées. On en conserva même que les Arabes avaient simplement transcrites du grec, et que l'on ne sut pas rétablir dans leur état primitif. Il en fut encore ainsi de beaucoup de noms propres qui apparaissent, dans ces traductions, étraug-ementdéfigrurés. Dans la traduction du Livre des plantes par Alfred, le nom d'Empédocle se reproduit maintes fois sous la forme Abrucalis, qui s'explique très bien par le mécanisme de l'écriture arabe.
Ces défectuosités, qui d'ailleurs ne sont pas aussi générales qu'on l'a dit, sont la preuve palpable de ce que les traducteurs appellent la pénurie latine, inopia latinitatis. S'ils n'ont pas contrôlé les documents nouveaux qu'ils nvaieut entre les malDS, c'estque les moyens leur manquaient. Du reste, cette barbarie tient à la nature de certains sujets. Elle s'accuse dans les écrits hérissés de mots techniques, et ne se fuit pas apercevoir dans les autres. Pour s'en asurer on peut comparer, par exemple, certaines parties descriptives d'Avicenne à la chirurg-ie d'Abulcasis.
Que les traduciîous aient répondu h un besoin général, aient comblé de grandes lacunes, aient rendu des services aux .savants, nou.i) en avons la preuve dans l'emploi qu'en firent immédiatement des hommes tels que Roger Bacon, Albert le grand, Vincent de Beauvais, pour ne citer que les plus illustres.
On peut se faire une idée delà masse considérable de faita et d'idées nouvelles que les traductions livrèrent au moyen âge, en se rappelant que Gérard de Crémone en fît à lui seul plus de soixante-dix. Ces traductioua sont une véritable encyclopédie des connaissances humaines dont elles embrassent toutes les branches. On avaitjusqu'à ces derniers temps méconnu l'importance et l'étendue des travaux de Gérard de Crémone, quand M. Boncompagni découvrit à Rome la liste complète de ses traductions, liste que nous avons nous-mèrae découverte plus tard a Paris.
Nous ne voulons pas insister davantage sur la grandeur des services rendus par les traductions de l'arabe: on la comprendra mieux quand nous en mirons ctibli l'invcntain*
n48 HI8T0IRR DR LA MliDR^lNt ARABB. — U?RB HniTIÈMR.
complet, du moins dans la mesure des renseignements qne nous avons pu recueillir.
On a critiqué parfois le choix fait par les traducteurs. Mais étaient-ils libres de choisir à leur guise ? Avaient-ils à leur disposition des bibliothèques riches et assorties comme nous en avons aujourd'hui ?
Telle est la marche que nous avons cru devoir adopter. Ce livre se divisera en deux parties.
Dans la première, nous ferons l'historique des traducteurs et des traductions, en suivant autant que possible Tordre chronologique.
Dans la seconde, nous ferons Tinventaire des auteurs et des ouvrages traduits, tant ceux qui sont signés que ceux qui nous sont arrivés anonymes.
Nous agirons comme nous Tavons fait précédemment, c'estàr-dire qu'au lieu de nous borner aux traductions relatives à la médecine, nous en embrasserons la généralité.
r. — LES TRADUCTEURS l-yr LKURS TRADUOTICKS.
Il est un homine dout le nom se produit toujours enpreuiière ligne, quand ou parle des relations scientifiques de l'Europe clirétieune avec les Arabes d'Espagne : cet houime estGerbert. MallieureuaemeQt, ce que l'on rapporte de son séjour en Espagne et desesemprunts à la science arabe sent la routine et manque de précision. La légende s'est emparée de Uerbert et en a fait un personnage hybride moitié savant et moitié nécromancien.
Les teuvres de Gerbert ont été récemment éditées par M. Olleris. Il les a fait précéder d'une longue notice qui restitue à Gerbert sa véritable physionomie. On y trouve d'amples renseignements sur le savant, l'homme politique et le chef de la chrétienté : mais ces renseignements tendent à restreindre le rùle de Gerbert dans la question qui noua occupe.
Gerbert dut naître à Aurillac eu plein milieu du dixième siècle. En effet, dès l'année t)07 nous le voyous, eu raison de son goClt pour la science, recommandé au comte Borel, qui l'emmeua dans son comté de Barcelone, où il séjourna troU ans. Tout ce que M. Olleris a pu recueillir sur cette période de son existence, c'est que, sous la direction de Hattou, évoque de Vieil, il fit de grands progrès dans les sciences et particulièrement les matliématiques.
3S0 Bmom DE u utucciNE AiuoE. — uvrs ttcintio.
Ici deux qnoftfOB* ne posent. Oerbert apprit-il l'arabe, et qn'^iporte-t^ de Mm séjour en Espagne?
A Is première qitMrtion, M. OLleris répond nég'ativemeDt et il en donne les niions. En premier lien, Gerbert aroue indirectement wn ignonnce de l'&rafae, attendu qu'il demanda à un certain Lnpitos de Barcelone, l'envoi d'une traduction d'an traité d'aitronoin ic, dont l'original était Bans doute écrit en anbe. En eecond lieu on ne retrouve aucun souvenir, atieun Teetige de l'arabe dans les écrits de Oerbert, même dans certains ieritl oit l'on «erait le ^dus en droit de s'y attendre. Noos croyons, avec M. Olleris, que Gerbert ne connut paa l'arabe.
Il est plos difficile de répondre nettement ii la seconde ■juestion.
Oerbert séjotinia trotn années dans le comtû de Barcelone. Il est évident qne, passionné comme il l'étaitpour la scieuce, il ne put demearar étmnger au mouvement scientiSque dé' veloppidéjiidBnsr£s],)a?ne musulmane, qui se trouvait alors en trére avec les états chrétiens. Jetons un coup d'œil sur l'Espagne.
Le dixième siècle compte parmi les plus brillants de l'EspDf^e arabe, tant pour la culture des arts que pour les ins* titutîons scientifiques. Si, par ses savants, il fut inférienr aux onzième et douzième siècles, c'est à ses iostitutionsi à ses bibliothèques et à ses écoles que ceux-ci durent de le sarpas> ser. Il sema : ils récoltèrent.
Une certaine ferveur scientifique régnait alors antoar de Moslema. Orig^inalre do Madrid, il florissait à Cordoue, pré* cisément & l'époque oii Gerbert habitait Barcelone. Moslema cultivait l'alcliiinie, les mathématiques et l'astronomie. Dans ces deux dernières sciences, il forma de nombreux élèves dont les plus éminenta furent Ëbn Eesofar et Ebn Eïesame^jt Paris et l'Eacurial possèdent un traité d'alchtmie de Moslema, dont nous croyons que Wtistenfeld a fait à tort deux ouvrages distincts. Son traité de la génération et celui de l'astrolabe existent encore à l'Escurial. Moslema vécut jus^ qu'en l'année 1007i
Nous avons déjà dit que Gerbert, de retour en France)