BACON
François Bacon, de \'érulam, vicomte de Saint-Alban, né à Londres en 1560, et mort en 1636 à 66 ans, après avoir été conseiller d'Étal, lord chancelier d'Angleterre, garde des sceaux, etc., peut être regardé comme le chef de l'Empirisme moderne. Ce n'est pas qu'avant lui, on n'ait fait librement par l'expérience d'utiles efforts pour combattre les données anciennes de la science, accréditées par l'autorité religieuse et civile, mais, philosophiquement, c'est lui qui a donné la formule de la méthode et qui, mieux que tout autre, a montré la voie à suivre dans l'étude des sciences.
Il ne faudrait cependant pas s'imaginer que dans celle inauguralion du principe de l'expérience éclairée par l'induction on eût tout à coup trouvé le moyen d'éviter l'erreur et de bannir l'hypothèse, car il y a tout autant à craindre de l'expérience des esprits faux que de l'abus du raisonnement chez les bons esprits. Que d'hypothèses expérimentales n'a-l-on pas introduites en chimie, en médecine et en physiologie depuis Bacon et sous le patronage de sa méthode ? Chaque jour voit éclore une nouvelle vérité dite expérimentale destinée à prendre la place d'une vérité expérimentale de la veille, et beaucoup de savants croient qu'il suffit d'avoir fait quelques expériences pour être dans la voie qui mène à la découverte d'une vérité. Ils ne s'imaginent pas que l'induction est aussi difficile que le raisonnement et que la clairvoyance qui résulte de l'observation des faits n'est pas donnée à tout le monde. Un seul exemple entre bien d'autres fera comprendre ma pensée. Tous les anatomistes avaient étudié le cœur, les vaisseaux qui s'y attachent et se ramifient dans les poumons ou dans les membres, et cependant il a fallu vingt
siècles d'expérience sur ces différents organes chez les animaux pour arriver à l'homme qui devait avoir la clairvoyance du phénomène qu'ils accomplissent et pour découvrir la circulation.
Quoi qu'il en soit, bien que Bacon se soit lui-même chargé de démontrer que sa méthode ne garantit pas de l'hypothèse, en raison de celles qu'il a émises dans ses ouvrages , il faut bien reconnaître que philosophiquement la doctrine est irréprochable. C'est un faii unanimement reconnu et Sprengel a eu raison, dans son Histoire de la Médecine, de le faire ressortir comme il l'a fait.
Dans son livre sur l'accroissement des sciences, Bacon établit une division que Diderot et d'Alembert ont pris comme base du pian de leur Encyclopédie. En effet, dit Sprengel, les connaissances humaines, réparties d'après les facultés de l'esprit, se divisent en histoire, poésie et philosophie, suivant qu'elles exercent la mémoire, l'imagination ou l'intelligence (1).
L'Histoire comprend aussi l'histoire naturelle, qui est en partie narrative et en partie, rationnelle, et qui ajpour but principal de fournir des matériaux à la philosophie de la nature (2).
Bacon divise la philosophie en trois parties, la science de Dieu, celle de la nature, celle de l'homme. La science de l'homme se partage ensuite en médecine, art cosmétique, athlétique, et ars voluptari". Le chancelier comprend, sous cette dernière dénomination, la peinture, la sculpture et la gravure, qui eussent été bien plus convenablement associés avec la poésie (3).
Quant à la médecine il la mettait au nombre des sciences conjecturales, parce que l'objet dont elle s'occupe ' est extrêmement compliqué, et sujet à un nombre infini de variations. Jusqu'à présent, dit-il, on a plutôt ébauché que perfectionné cette science, les travaux qui la concernent forment un cercle en se confondant les uns avec les autres, au lieu de marcher en ligne droite et de se succéder (4).
La médecine s'occupe de conserver la santé de guérir la maladie ou de prolonger la vie. Il faut nécessairement séparer des autres ce dernier art, auquel il n'est pas permis d'attacher une importance médiocre.
A l'occasion de la partie de la médecine qui s'occupe de guérir les maladies, Bacon déplore d'abord le peu de fidélité et d'attention
(1) Baconls Vcnilam, de Augmenta scientiarum, lib. II, cli. i, p. i'^- (Opéra. ed. Arnuld, in-fol. Prancofuili, 1694.)
(2) Ibid, ch. 711, 48.
(3) iiaconis Veniliiiri ; l. c, lib. IV, cli. u, 102-114.
(4) Ibid., p. I0;i.
m l'empirisme moderne. — bacon 465
des observaleurs, qui devraient imiter la conduite d'Hippocrate et de Bâillon, tracer un tableau fidèle des maladies, de leurs causes, de leur curalion, et ne point attacher de prix aux opinions et aux hypothèses. Il ne faut pas que ces récils soient trop prolixes, et peignent des événements qui se présentent tous les jours ; mais ils ne doivent pas non plus être trop maigres, et se borner à mentionner des circonstances extraordinaires et étonnantes.
En effet, bien des phénomènes qui ne sont pas nouveaux par euxmêmes le deviennent selon qu'ils s'observent en tel ou tel temps, de telle ou telle manière, et un bon observateur trouve aussi une foule de remarques à faire dans des événements fort ordinaires.
Les Anatomistes, en donnant la description du corps humain, ont porté leur attention avec un soin qu'on se saurait trop louer, sur tou'es les parties, même les plus petites ; mais jusqu'à présent on ne s'est point occupé des aberrations del'état ordinaire, ni de l'anatomie comparée. Bien certainement la cause des maladies réside quelquefois dans la diflérence que cause la structure des organes : les médecins négligent presque toujours cette circonstance et accusent les humeurs qui sont innocentes, au lieu de songer au mécanisme, Le traitement des maladies semblables ne réussit que lorsqu'on sert à corriger les humeurs, et souvent, pour prolonger la vie dans des cas de cette nature, il suffit de pallier l'affection, ou de soumettre le malade à un régime approprié. L'anatomie comparée et l'anatomie pathologique sont les principales sources qui peuvent contribuer au perfectionnement de l'art de guérir.
Bacon se plaint ensuite de ce que les praticiens sont trop précipités dans le jugement qu'ils portent sur l'incurabilité des maladies, et augmentent de cette manière la classe si nombreuse des médicastres. Il serait fort à désirer, ajoute-t-il, que de grands médecins examinassent avec soin les affections déclarées incurables; car alors ils parviendraient peut-être à découvrir de nouveaux moyens propres à les guérir. Il est aussi du devoir de celui qui se livre à l'exercice de la médecine, d'adoucir autant que possible la mort des malades, lorsqu'il reconnaît l'insuffisance ou l'inutilité de . tous les secours qu'il peut administrer. Ce qu'il y a déplus blâmable en méilecine, c'est qu'au milieu des principes excellents sur les indications générales du traitement, on est encore fort peu avancé dans l'art de remplir ces indications à l'aide de remèdes particuliers. Les médicaments renfermés dans les pharmacies conviennent pour satisfaire aux indications générales, mais ils ne sauraient guérir les maladies. De là vient que les charlatans réussissent souvent mieux que les praticiens de profession : c'est pourquoi les médecins célèbres
BOUCHUT. .jn
HISTOIRE DE LA MÉDRCINE
et exercés ne devraient épargner aucun soin pour découvrir et faire connaître des moyens et des compositions propres à combattre les diverses affections auxquelles l'homme est exposé.
Bacon souhaite en outre que l'on puisse imiter les eaux minérales naturelles, et les progrès dont la chimie est encore susceptible, lui font concevoir l'espérance que ses désirs se réaliseront un jour. Il trouve aussi qu'on développe le mode de traitement d'une manière trop laconique pour que les règles que l'on donne soient d'un grand secours lorsqu'il s'agit de combattre une maladie chronique. On agirait avec plus de prudence, en indiquant dans tousses détails la marche qu'il faut observer, en ne s'écartant point ensuite des formules qui auraient été tracées (1).
Tous les médecins doivent souscrire sans réserve à cette appréciation sévère mais juste de la science médicale, et il est certain qu'elle a largement profité de ces conseils dans l'étude de l'anatomie, de l'anatomîe pathologique et de la nosographie.
Mais là où Bacon se trompe, et se jette lui-même dans l'hypothèse, c'est lorsqu'il prescrit les règles à suivre pour reculer le terme de l'existence à l'aide de l'or potable et des autres préparations du même métal. De même aussi lorsque dans une incursion sur le terrain de la Chimie il dit qu'on peut arriver à faire de l'or avec de l'argent ou du Mercure. (Hisf.nat., Cent 1, p. 823.) Je sais bien que l'idée de la transmutation des métaux occupait alorsbien des esprits, mais ce n'est pas la peine de se faire le champion de l'expérience pour arriver à émettre une semblable hypothèse. Vous dites que l'on peut faire de l'or, eh bien! que n'en faisiez-vous alors que vous en aviez tant besoin?
Dans un autre ouvrage extrêmement important VOrganonnovum, il enseigne la méthode suivant laquelle on doit traiter la philosophie et les différentes parties dont elle se compose. C'est là où il développe les véritables principes de la méthode d'observation. En voici l'analyse d'après Sprengel.
« Il commence par le tableau des inconvénients que les préjugés entraînent dans les sciences et ils divisent ces préjugés, idola, en ([uatre espèces : idola tribus, qui découlent de la nature de l'homme; idola specus, qui dépendent de l'éducation et de la manière de vivre de chaque individu ; idola fori, qui résultent du commerce avec les hommes ; enfin, idola theatri , qui sont les suites de l'éducation, et les enfants de l'école (2). »
(1) Baconis Verulam ; î. c, p. 105-109.
(2) Nov. organ., lib. I, p. 283-284.