‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales (volume 3)Chapitre 24 sur 124 · HIPPOCRATE · texte numérisé non relu

HIPPOCRATE

L'heureux et immortel fondateur du naturisme, celui du moins qui a eu le rare avantage d*en formuler les premiers principes et de les transmettre à la postérité comme des vérités éternelles que rien ne peut anéantir, c'est Hippocrale. Avant lui, la médecine, qui comptait déjà de longues années d'existence, car on parlait déjà de son antiquité, n'est presque rien pour nous. Au delà, son histoire se perd au milieu des légendes fabuleuses de ces temps héroïques, et la science serait très-privée si elle n'avait point la collection hippocratique pour nous faire comprendre où en étaient les connaissances médicales de cette époque.

a Toute la médecine est établie depuis longtemps, et l'on a trouvé

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la voie et le principe pour découvrir, comme on Ta déjà Tait, plusieurs excellente? choses qui serviront encore à en découvrir beaucoup d'autres, pourvu que celui qui les cherchera soit propre à cela, et qu'ayant connaissance de ce qu'on a trouvé, il suive la même piste. Celui qui rejette tout ce qui a été fait avant lui, et, prenant une autre route dans sa recherche, se vante d'avoir trouvé quelque chose de nouveau, se trompe lui-même et trompe les autres avec lui. • {De l'ancienne médecine : Histoire dp la médecine^ Leclerc, p. :233.)

Un pareil aveu, à une époque que Ton appelle quelquefois le début de la science, émané de celui-là même que Ton regarde comme un de ses fondateurs, est la preuve que si la collection hippocratique est le plus ancien des monuments écrits de notre art, elle n'est aussi que l'héritage médical de toutes les générations antérieures.

Hippocrate vit le jour à Gos, trente ans avant la guerre du Pélopooèse, la première année de la LXXX* olympiade, à la fin du xxxv* siècle. Il était, dit-on le dix-huitième descendant d'Esculape par son père, le dix-neuvième descendant d'Hercule par sa mère, et il appartenait à la famille des Asclépiades, depuis longtemps en possession d'exercer la médecine. Il était le deuxième du nom et eut dans sa descendance sept personnes qu'on appela comme lui^ et dont les œuvres ont été mêlées aux siennes. Il voyagea beaucoup et parcourut tour à tour les différentes parties de la Grèce. Il se rendit successivement à Délos, en Libye, en Scythie, et pratiqua la médecine à Athènes, en Thessalie, avant de revenir à Gos pour s'y fixer et se livrer aux devoirs de la pratique et de l'enseignement.

Digne et illustre dépositaire d'un passé auquel il rend un sincère hommage, lom de rien réclamer à son profit, il indique déjà l'antique origine de la science médicale. S'il n'est pas le créateur de la médecine, comme on se platt à le dire trop légèrement, il est, d'après le témoignage de Gelse, le premier qui l'ait magistralement enseignée, et c'est dans la collection de ses œuvres qu'on trouve les premiers développements sérieux de la théorie et de la pratique médicales.

Les œuvres d'Hippocrate renferment un grand nombre de traités r'ont les doctrines philosophiques uniformes présentent d'assez réelles différences dans les détails , pour qu'on doive y reconnaître d*uue façon positive, la collaboration de personnes différentes.

On suppose, et cela est assez vraisemblable, que les descendants d'Hippocrate, ses fils et ses nombreux commentateurs ont ajouté à ses œuvres éparses et sans coordination sérieuse un certain nombre

de traités apocryphes qui s*y trouvent encore rnélés aujourd'hui En effet, au milieu de cette collection se trouvent des morceaux composés avant ou après lui. On y trouve des idées communes à côté d'une notable diversité des parties accessoires. Il y règne une même philosophie, mais on y reconnaît des époques différentes de la science, car dans quelques-uns existent des notions anatomiques contemporaines d'Aristote, et par cela même postérieurs à Hippocrate.

De nombreux travaux de philologie ont été publiés dans le but d'indiquer les livres qui sont ou qui ne sont pas d'Hippocrate.

Ce sont des commentaires écrits par les savants de cette époque, notamment par Hérophile et ses disciples, par les empiriques, par Asclépiade, par les méthodistes, travaux indiqués par Gaiien, les commentaires très-remarquables de Gaiien lui-même et enfin ceux, en si grand nombre, qui ont été publiés depuis la renaissance des lettres et des sciences médicales. Parmi ces derniers, nous citerons les travaux de J. Freind. de Daniel Leclerc, de Sprengel, de Litiré, de Daremberg, et de Malgaigne.

Malgré ces commentaires, l'histoire de la médecine n'est pas beaucoup plus avancée que du temps de Gaiien ; elle ne sait encore au juste à quoi s'en tenir sur le degré d'authenticité des différents livres de la collection hippocratique. Ainsi, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, M. Littré attribue, textes en main, le livre de Vancienne médecine à Hippocrate, tandis que beaucoup d'autres avec M. Malgaigne le font remonter à une date plus reculée. Ne pouvant espérer résoudre des questions sur lesquelles des philologues aussi distingués n'ont pu s'entendre^ et n'ayant d'autre but que de tracer la philosophie de l'histoire, ces recherches n'ont pas autant d'importance pour moi que pour les hellénistes de profession, et je me bornerai à indiquer, d'après M. Malgaigne, les livres attribués à Hippocrate et ceux qui luisent antérieurs ou postérieurs.

Airs, eaux et lieux, i Pronostic.

,u I Liv. I et III des Épidémies.

Fractures et articles.

Liv. II des Prorrhétiques.

Apliorismes.

Officine.

Régime des maladies aiguêe.

Plaies de tète.

PosTftiUKURS. .( Uv. II, IV, et VI des Ëpidcmicb, attribuées à bon

fils Thessalus.

Épidémies, V et VII, à un autre Hippocrate. GÔtqaes.

Liv. II des Maladies.

Nature de la femme.

De la vision.

AntArisurs . .( Ancienne médecine (école italique).

De la bienséance, )

Du serment, école de Pytbagore.

i La loi, )

Qaand on étudie ces œuvres réunies sans méthode, et où il ne faut voir qu'un assemblage d'opuscules écrits sans aucune idée d'ensemble, on y trouve des notions très-variées de la plus baiite importance sur tout ce qui intéresse la science et la profession. Les devoirs et la conduite du médecin, la philosophie médicale, la nature de l'homme, la nature des maladies, leurs causes, leur marche, le pronotic et la thérapeutique, tout s'y trouve indiqué en peu de mots par des formules concises auxquelles la science moderne n'a guère ajouté autre chose que des preuves cliniques et des développements extrêmement utiles sans être indispensables. On y rencontre peut-être bien des erreurs, bien des hypothèses en rapport avec la physique et les cosmogonies arriérées du temps, bien des théories physiologiques capables de faire sourire les savants de notre époque, bien des formules thérapeutiques étranges ; mais dans ce mélange de vérité et d'erreur, sous cet amas de choses sa « vantes et puériles, il y a un code scientifique et philosophique qui sera toujours Phonneur de l'homme qui l'a signé et du pays qui l'a vn naître.

Quelqu'un s'est-il jamais avisé de reprocher aux ruines de la Grèce leur dégradation ou la mousse qui en cache les formes admirables, ni aux plus belles statues antiques les défauts du marbre dont l'artiste s'est servi pour en modeler les contours ? Que le médecin fasse donc pour les ruines d'Hippocrate ce qu'un voyageur érodit sait faire pour les monuments dont il étudie les restes mutilés ; qu'il recherche surtout la pensée de l'œuvre, et qu'il sache admirer ce qui mérite de Tétre, sans se préoccuper outre mesure d'erreurs qui ne sont évidemment qu'une conséquence de l'impéritie du temps. Ainsi ferai-je dans ce que j'ai à dire, montrant ce qui est beau et ce qui est vrai, indiquant ce qui a vieilli, sans faire au nom de mon siècle une critique par trop facile de fautes scientifiques commises il y a plus de deux mille ans.

1* De la moralité professionnelle dans les œuvre» d'IIippocrate.

Si quelque chose indique l'ancienneté de la médecine à l'époque où vécut Hippocrate, c'est son degré de perfection morale attesté

par un sentiment de dignité professionnelle incontestable, et qui peut aujourd'hui encore nous servir de règle et d'exemple.

La beauté morale et la beauté physique ne s'atteignent pas du premier coup ni en un seul jour.

Aux sentiments innés du juste et du beau il faut la sanction de l'expérience, et il n'y a de bons usages, de bonnes coutumes et de véritables lois que celles qui résultent d'une longue pratique. A cet égard, les règles tracées par Hippocrate sur la tenue du médecin, sur sa conduite publique et privée, sur ses rapports avec la société au milieu de laquelle il doit vivre, sur la manitee de servir la science, le serment qu'il exigeait de ses disciples, attestent une expérience séculaire, et les maximes qu'il nous a laissées sont encore à présent le guide de tout médecin exerçant sa profession en honnête homme. Pour connaître ainsi son temps, les besoins de la science et les droits de l'humanité, pour défendre une profession contre les jugements présomptueux de 1 ignorance et les audacieuses calomnies du mercantilisme, il était nécessaire qu'il réunit à une expérience personnelle la connaissance profonde du passé recueillie par la tradition, et qu'il s'inspirât hardiment de celte double origine. Rien n'est Iremarquable comme le sentiment qu'il avait de l'importance et de la dignité de l'art. Il le manifeste partout dans ses œuvres, et le mépris qu'il témoigne pour l'imposture et le charlatanisme prouve qu'à cette époque déjà, comme de nos jours, il y avait dans ces vices professionnels une cause de déconsidération contre laquelle il devait protester. C'est alors qu'il a dit :

o La médecine e^t le plus noble de tous les arts; mais l'ignorance de ceux qui l'exercent et de ceux qui en jugent témérairement fait qu'elle est regardée comme le moindre. D'ailleurs, ce qui nuit à la médecine, c'est qu'elle est la seule entre les arts où il n'y ait d'autre peine établie contre ceux qui s'exercent mal, que le déshonneur et la honte; mais c est à quoi ces sortes de gens ne sont pas sensibles. Ce sont des espèces de comédiens, qui représentent des personnages bien différents de ce qu'ils sont eux mêmes; car il y a beaucoup de médecins de nom, mais peu qui le soient effectivement, ou dont les œuvres répondent à la profession qu'ils font. » (De la loi.)

Averti par les incertitudes d'une intelligence ouverte à tous les doutes qu'inspire l'étude approfondie des lois de la nature, il dit mélancoliquement :

€ L'art est long et la vie est courte; l'occasion échappe, l'expérience est trompeuse et le jugement diffirile. Il ne suffit pas que le médecin fasse son devoir; le malade et ceux qui sont auprès de lui

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doifent faire le leur, et il faut que les choses du dehors soient dis* posées comme il est convenable. » {Aphor,^ liv. I, 1.)

Et plus loin :

a Ceux qui tâchent de détruire la médecine, sous prétexte que Ton meurt souvent entre les mains des médecins, n'ont pas plus de raison de blâmer la conduite du médecin que celle des malades , comme si les premiers ne pouvaient qu'ordonner mal à propos des remèdes^ et que les derniers ne fissent pas de fautes de leur côté, ce qui leur arrive néanmoins très-souvent. Ou comme si Ton ne pouvait pas imputer la mort du malade à la violence insurmontable de la maladie, aussi bien qu'à la faute du médecin qui Ta traité. > {De Vart.)

c II en est de la médecine comme des autres arts, il y a de bons et de mauvais ouvriers. > (De Vancienne médecine.)

< Ce n'est pas que les médecins fassent jamais de fautes. Ceux qui en font le moins ou qui en font peu souvent doivent être fort estimés, car il est impossible que Ton rencontre toujours aussi juste qu'il serait nécessaire. > {De Vancienne médecine.)

€ Les plus habiles médecins sont quelquefois trompés dans les cas qui se ressemblent. » {Epidém,^ liv. VI.)

< C'est plutôt l'opinion ou la conjecture qui juge des maladies obscures et difficiles à connaître que l'art, quoiqu'on cette rencontre ceux qui ont de l'expérience soient préférables à ceux qui n'en ont point. > {Des vents.)

€ Un médecin approuve souvent ce qu'un autre médecin désapprouve. C'est ce qui expose leur art à la calomnie du peuple, qui s'imagine, à cause de cela, qu'il n'y a rien de plus vain que cet art. Il en est, dit on, de même du métier des médecins que de celui des augures, dont l'un dit, à l'égard du même oiseau, que s'il a paru du côté gauche c'est un bon signe, mais que si on l'a vu du côté droit le prteage est mauvais, et l'autre dit tout le contraire, i {Dat virius rationem ticutis.)

c n ne but jamais assurer qu'un tel remède guérira parce que les moindres circonstances font varier les maladies, et qu'elles se rendent quelquefois plus longues et plus mauvaises que l'on ne pense. t> (Préceptes.)

c Un médecin ne doit pas avoir honte de s'informer, près des moindres personnes du peuple, touchant des remèdes que ces personnes ont donnés avec succès. C'est, à mon avis, par ce moyen que Part de la médecine s'est établi peu à peu, c'est-à-dire en ramassant et reciMilhuil une à une les observations faites en divers cas parti-

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culiera, lesquelles étant ensuite jointes toutes ensemble, ont fait un corps complet. » {Préceptes,)

Ce qu'il dit de la pratique, de la tenue et de l'habitude eitérieure du médecin est fort remarquable :

« Un médecin doit souvent visiter ses malades, et prendre garde à tout avec une grande attention. » {De la bienséance,)

Contrairement à ce qui a été soutenu plus tard par Platon, il pense que, pour établir son crédit, le médecin doit avoir un air de santé et une bonne couleur.

« On s'imagine quelquefois que Thomme qni n'a pas le corps bien disposé ne saurait donner d'utiles avis aux autres qui sont dans le même état. • {De medico.)

En effet, Platon dit qu'on doit avoir dans une viUe de bons médecins, quiy outre V étude requise pour apprendre leur profession^ aient véctt dans leur jeunesse avec un grand nombre de maladeSy et aient eux-mêmes passé par plusieurs sortes de ma- UidieSy étant naturellement infirmes et valétudinaires.

Malgré l'apparence de vérité que renferme la proposition de Platon, et qui semble faire du médecin un être compatissant aux misères d'autrui par une sorte d'égoTsme, je préfère le principe d'Hippocrate ; et, en effet, un homme bien portant, gai sans inconvenance, s'il a du cœur, comprendra aussi bien qu'un médecin valétudinaire les misères de ceux qui réclament ses bons offices.

Là où Hippocrate se révèle tout entier comme moral, c'est dans les propositions suivantes :

a Un médecin doit avoir de la propreté dans ses habits, de la gravite dans ses manières. Il doit être modéré dans toutes ses actions, chaste et retenu dans le commerce qu'il est obligé d'avoir avec le sexe. Il ne doit point être envieux ni injuste, ni aimer le gain dé» shonnète. Il ne doit pas être grand parleur, mais il faut néanmoins qu'il soit prêt à répondre à tout le monde avec douceur. Il doit encore être modeste, sobre, patient, prompt à faire tout ce qui est de son devoir sans se troubler; pieux, sans aller jusqu'à la superstition, se conduisant avec honnêteté dans sa profession et dans toutes les actions de sa vie. » {De la bienséance. — Préceptes,)

« En un mot, il doit être homme de bien, et avoir en même temps la prudence et l'industrie requises pour bien exercer son art. » {Des glandes,)

Sincèrement pénétré des embarras de pratique que donnent à un médecin honnête certains cas difficiles, il s'écrie, en parlant des consultations :

a II n'y a point de déshonneur pour un médecin, lorsqu'il est en

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peine loacbant la manière dont il doit se conduire en certains cas auprès d'un malade, de faire appeler d'autres médecins, afin d'aviser conjointement avec eux sur ce qu'il y a à faire pour le bien des malades. » {Préceptes.)

Enfin, abordant la délicate question du salaire que méritent les offices du médecin, il se place au-devant du mercantilisme, et il se montre aussi grand et généreux que naguère il s'est montré observateur attentif et homme de bien.

( Pour ce qui est du salaire que l'on doit au médecin, il en usera en cette rencontre avec honnêteté et avec humanité, ayant égard au pouvoir ou à l'impuissance où se trouve le malade de le récompenser plus ou moins libéralement. Il est même des occasions où le médecin ne doit point demander ni point attendre de récompense^ comme lorsqu'il a traité un étranger ou un pauvre, qui sont des personnes que tout le monde est obligé de secourir. Il y a d'autres occasions où il peut convenir d'avance de son salaire avec le malade, afin que ce malade se remette avec plus d'assurance entre ses mains, et soit persuadé qu'il ne Tabandonnera point. > {Des préceptes,)

Son patriotisme l'a même heureusement inspiré dans une circonstance remarquable et qui est l'un de ses titres de noblesse devant la postérité. Généreux vis-à-vis de l'ami étranger devenu Thôte de son pays, et tombé malade loin de ses foyers, il reste inexorable pour les ennemis de sa patrie et repousse les offres d'un roi de Perse qui par l'appât de l'or désire l'attirer auprès de lui. Bien qu'après deux mille ans, et sans preuves suffisantes, la philologie essaye de nier cet acte de désintéressement et d'honneur, je l'accepte sur les témoignages écrits du sénattis-consulte d'Athènes, et de quelques écrits du temps cités par Leclerc. Ces efforts de destruction critique, que nous voyons tous les jours se produire, n'ont pour résolut que d'amoindrir ce qui est grand et de déconsidérer ce qbi excite l'admiration universelle. C'est là un des vices de notre époque, qui cherche à se grandir en abaissant celles qui l'ont précédée. Au risque d'être confondu avec les légendaires, je rappellerai donc cette réponse d'Hippocrate au ministre d'Artaxercès, et qu'on doit considérer comme un modèle du plus pur patriotisme :

€ J*ai dans mon pays le vivre, le vêtement et le couvert. Il ne m'est permis de posséder les richesses, ni les grandeurs des Persans, non plus que de guérir les barbares, qui sont les ennemis des Grecs. >

Vraies ou supposées telles, ces paroles sont par le temps devenues historiques, et il n'appartient à personne de les effacer. Ce qui couronne la morale privée d'Hippocrate, en jetant sur sa

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mémoire un cachet d'inaltérable grandeur, c'est le serment qu'il imposait aux disciples venant profiter de ses leçons. Ce que nous avons dit tout-à-Pheure s'appliquait à la conduite du médecin en général et de ses rapports avec la société ; mais ce qu'on trouve dans le serment s'applique particulièrement à ceux qui, reconnaissant sa supériorité, se rangent sous ses lois.

€ Je jure par Apollon , par Esculape, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, mes témoins, d'accomplir ce serment selon mon pouvoir et mon intelligence.

» Je regarderai comme mon père celui qui m'a enseigni^ la médecine, partageant avec lui mon bien, s'il en a besoin, et je m'occuperai de ses enfants comme s'ils étaient mes frèros, leur apprenant la médecine sans salaire s'ils ont envie de rapprendre.

» Je ferai de même pour ceux qui s'engageront à moi par un serment semblable.

> Je prescrirai à mes malades le régime le plus convenable en supprimant tout ce qui pourrait leur nuire.

» Je résisterai à toute sollicitation qui pourrait m'étre faite pour donner des poisons ou aux femmes des pessaires abortifs.

» Je conserverai ma vie pure, et j'exercerai mon art en homme de bien.

> Je ne taillerai pas les calculeux, et laisserai faire cette opération par ceux qui en ont l'habitude.

» Partout où j'entrerai ce sera pour le bien des malades, restant pur de toute iniquité, m'abstenaiit de toute séduction des fenpnes et de toute débauche avec les hommes libres ou esclaves.

1 Ce que j'aurai vu ou entendu dans Texercice de mon art ou autrement, je le conserverai comme un secret qui ne doit pas être divulgué.

• » Si je tiens mon serment, que ina vie soit heureuse et considérée dans le présent et dans l'avenir.

» Que ce soit le contraire si je deviens un parjure. >

Tel est le serment des disciples d'Hippocrate Si on le rapproche des maximes de morale et des principes de conduite renfermés dans les œuvres hippocratiques, on a un ensemble qui montre à quel de- ^ré de délicatesse et d'élévation de sentiments visaient il y a deux mille ans les médecins qui, voulant être dignes de leur maître, obéissaient à ses lois dans la pratique de la médecine.

2* Du set^ret médical.

On parle si souvent du secret médical, et les médecins sont si peu au courant de la question, qu'il ne saurait être inutile d'en

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parler airec qaelques détails. Ce que je viens de dire des habitudes de l'antiquité à cet égard jusliûe celle digression , et je parlerai ici non-seulement du secret médical, mais encore du secret professionnel en général.

Le paragraphe du serment d'Hippocrate relatif au secret médical et professionnel est le point de départ de tous tes principes de devoir, imposés depuis lors non- seulement aux médecins, mais encore à tous ceux qui, par leur profession, peuvent se trouver en possession du secret des individus ou des familles. La morale et les lois de tous les peuples ont confirmé l'excellence de ces principes, et la réprobation qui a suivi toutes les tentatives faites en sens contraire, prouve bien qu'Hippocrate avait obéi à Tinstinct de l'honneur en obligeant ses disciples à garder le secret sur tout ce qu'ils pouvaient apprendre dans l'exercice de leur art.

L'obligation morale imposée aux disciples d'Hippocrate est aujourd'hui doublée d'une obligation légale, car l'article 378 de la loi françabe, dans le code pénal, dit :

Art. 378. Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens, les sages-femmes, et toutes autres personnes dépositaires, par état ou possession, des secrets qu'on leur confie, qui, hors le cas où la loi les oblige à se porter dénonciateurs, auront révélé ces secrets, seront punis d'un emprisonnement d'un mois à six mois, et d'une amende de cent francs à cinq cents francs.

Ici, seulement, l'empereur Napoléon 1"* a étendu l'obligation du secret professionnel, non-seulement aux médecins et à ceux qui secourent les malades, mais à toutes les personnes, avocats, notaires, avoués, confesseurs, etc., qui dans l'exercice de leur état ont pu acquérir un secret dont la divulgation pourrait porter atteinte à l'honneur et aux intérêts d'autrui. (Voir Faustin Hélie, Théorie du Code pénal, t. VI, p 523.)

Le secret médical et professionnel est donc une obligation morale légale du médecin. Au temps d'Hippocrate, ce secret avait une importance bien plus grande que de nos jours. Alors il y avait non^ seulement à ne pas livulguer les secrets relatifs à l'honneur et aux intérêts d'autrui, mais il y avait des secrets professionnels d'une très-haute importance. S'il faut en croire quelques historiens, l'étude de la médecine comportait des études secrètes d'anatomie qu'on ne devait pas divulguer, afin de ne pas heurter la loi qui interdisait l'étude des cadavres humains et forçait l'anatomiste de se contenter des dissections faites sur le cadavre des animaux. Cela est possible; car bien que l'anatomie ne fût pas très-avancée au temps

d'Hippocrate, et qu'on assure qu'aucun cadavre humain n'ait jamais été disséqué par lui, les opérations qu'on faisait alors sur la plèvre et dans les bronches, et sur le crâne, prouvent qu'on en savait plus qu'on osait le dire, et peut-être y avait-il un enseignement médical secret relatif aux choses que la loi défendait de professer publiquement.

Aujourd'hui, et depuis longtemps déjà, le secret médical est exclusivement professionnel. Il est relatif non à la science, mais à In pratique et aux rapports qui doivent exister entre le médecin, le malade et la société. Celle-ci, dans une ordonnance de Louis XI en 1477, du chef de la police en 4666, du même en 1780 et en 1788, du même en 1816, a essayé d'imposer aux médecins l'obligation de dénoncer les blessés auxquels ils auraient donné des soins, sous peine de 300 livres d'amende, d'interdiction et même de punition corporelle ; mais la réprobation publique a fait justice de ces tentatives, qui ont toujours avorté. (F. Hélie, p. 530.)

A cet égard, le médecin peut être embarrassé dans ses rapports avec la justice, et il est important qu'il apprenne et ses devoirs et ses droits.

Outre son caractère d'immoralité, la violation du secret médical , acte contraire à la loi sur le secret, peut encore être un délit de diffamation et à ce titre être puni comme tel, si la personne intéressée sait s'y prendre pour formuler sa plainte.

D'une manière générale, le médecin doit taire ce qu'il voit et ce qu'il entend chez les personnes où l'appelle la confiance qu'inspire son talent ; à plus forte raison doit-il se taire lorsqu'il est interrogé par une tierce personne sur la santé et la vie intime de ses clients. C'est à lui de savoir ce qu'il peut dire pour n'être pas impoli vis-àvis de ceux qui lui parlent, et ce qu'il doit garder sous peine d'être indiscret. La chose est plus délicate quand, appelé par la justice comme un témoin, le magistral commence par exiger du médecin le serment de dire la vérité. Ici, l'homme sage doit refuser le serment et s'abstenir de déposer, car une fois faite, sa déposition est irrévocable et deviendra publique si le procès suit son cours. Toutefois, en refusant de prêter serment il doit dire qu'il a été le médecin du prévenu, et que les faits sur lesquels on l'interroge ne sont parvenus à sa connaissance que dans l'exercice de sa profession.

Il est libre de déposer, au contraire, pour les faits antérieurs à l'époque où il a été le médecin du prévenu, comme il est également dégagé de toute obligation lorsque, sachant qu'il sera consulté sur des faits appris indirectement, quelqu'un vient se confier à lui dans le but d'enchaîner son témoignage.

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Les personnes obligées au secret sont-elles déliées de cette oblii^ation par le consentement de la partie intéressée? Deux arrêts des cours royales de Grenoble et de Montpellier, en 1827 et en 1828, ont décidé :

€ Que Tobligation du secret continue d'exister dans le cas même où celui que les faits concernent et qui les a confiés en demande la révélation. >

Cette circonstance affaiblit le délit en lui enlevant l'intention de nuire, mais elle n'enlève pas l'obligation de taire ce qu'apprend feiercice de la profession : aussi le médecin devra-t-il garder le silence.

* C*est à loccasion des mariages, lorsqu'on vient consulter le médecin sur la santé présente ou passée des futurs époux ; au moment d'un accouchement clandestin, quand la mère veut rester inconnue ; au moment où une personne veut s'assurer sur la vie à une compagnie d'assurances; à l'occasion d'un procès criminel, dans les blessures des guerres civiles ; etc., que se pose souvent la question du secret médical et que le médecin est souvent embarrassé pour connaître la ligne de conduite qu'il doit suivre dans ces cas difficiles.

Le médecin a donc un double devoir à remplir au sein des familles où il va porter la consolation, le soulagement et la guérison.

Il devra d'abord faire ce qui convient pour le physique ou pour le moral des malades, et il devra ensuite garder le secret sur tout ce qui lui aura été confié. Ce devoir lui est commun avec toutes les personnes que leur profession rend susceptibles d'apprendre les secrets d*autrui.

En voici la preuve dans la conclusion de MM. Chauveau et Faustin Hélie, sur la discussion de l'article 378 du Code pénal.

o En résumé, les médecins, les avocats, les confesseurs et les autres personnes obligées au secret par leur profession, doivent, comme tous les autres citoyens, déclarer à la justice tous les faits qui sont parvenus à leur connaissance, autrement que comme dépositaires par état de secrets qui leur ont été confiés à raison de leurs fonctions. Dans ce derniercas, ils doivent interroger leur conscience el taire tout ce que la morale et les devoirs de leur état leur défendentde révéler. A la vérité, leur décision est soumise à Tapprécialion des tribunaux qui conservent le pouvoir de leur infliger une amende pour refus de déposition; mais ce n'est quau cas où il serdit reconnu qu'ils ont acquis la connaissance des faits par une autre voie que par leur état, que cette mesure pourrait être prise à leur égard, et, en général , ils restent les souverains appréciateurs de l'applica-

lion et des limites d'une règle qu'ils ne doivent observer que dans rintérèt de la morale et de l'humanité, et jamais avec la pensée de nuire à la découverte de la vérité. » (Chauveau et Faustin Hélie, Théorie du Codepénaly Révélation des secretSj t, VI. p. 544.)

3* De la philosophie d'Hippocrate.

Dans sa prérace, Gelse annonce qu'Hippocrate a cru devoir prolester contre l'alliance intime de la médecine et de la philosophie, et qu'il est le premier qui ait indiqué la nécessité de leur séparation. C'est une erreur. A cet égard, n'en croyons qu'Hippocrate lui-même, disant :

€ Il faut rallier la philosophie à la médecine, et la médecine à la philosophie, car le médecin philosophe est égal aux dieux. Il n'y a pas grande différence entre l'une et l'autre science et tout ce qui convient à la médecine : désintéressement, bonnes mœurs , modestie, simplicité, bonne réputation , jugement sain, sang- froid, tranquillité d'âme, affabilité, pureté, gravité du langage, connaissance des choses utiles et nécessaires à la pratique de la vie, fuite des œuvres impures, absence de toute crainte superstitieuse des dieux, grandeur d'âme divine. Il est de Tessence de ces deux sciences de faire éviter l'intempérance, le charlatanisme, l'insatiable avidité, les appétits déréglés, la rapine, Timpudence. Elles apprennent aussi à bien apprécier ceux avec lesquels on est en rapport; elles donnent le sentiment des devoirs de l'amitié ; elles enseignent la manière de diriger convenablement et à propos ses enfants et sa fortune. Une certaine philosophie est donc unie à la médecine, puisque le médecin possède la plupart de ses qualités. La connaissance des dieux est inhérente à la médecine, car elle trouve dans Tétude des maladies et de leurs symptômes une multitude de raisons d'honorer les dieux. Les médecins reconnaissent la supériorité des dieux, car la toute-puissance ne réside pas dans la médecine elle-même ; les médecins, il est vrai, soignent beaucoup de maladies, mais, grâce aux dieux, un gran.l nombre guérissent d'elles-mêmes. » {De In bienséance, Daremberg, p. xxxi de sa notice sur Hippocrate.)

D'après ces paroles, il est très-évident qu'Hippocrate ne s'est pas moins occupé de philosophie que de morale ou de médecine.

Si l'on récuse ce témoignage comme antérieur â Hippocrate, en raison de sa place au livre de la Bienséance ^ on n'en pourra faire autant de ceux qui se trouvent dans le livre I du Régime, dans le Traité des lieux et dans ce que ses œuvres renferment de philosophique sur lapalhogénie.

Si ce n'est pas à Hippocrate qu'appartient la doctrine des éléments ou des qualités premières^, ainsi qu'on l'a dit quelquefois, il est certain qu'il s'en est inspiré pour sa conception de la nature de Ihomnie et des maladies.

Sans avoir rien formulé de sa doctrine, comme l'ont fait depuis tant de philosophes, et sans paraître prétendre au rôle glorieux de législateur qui lui a été décerné par ses fils çt ses disciples, sous le titre de Dogmatisme, il a mieux fait et il s'est contenté de mettre la philosophie dans ses œuvres C'est au lecteur de la découvrir et la postérité ne s'y est pas méprise. En caractérisant ses doctrines sous les noms de dogmatisme^ de naturisme et d'/iumorêsnte, elle a montré qu'elle avait saisi les tendances de cette philosophie médicale.

La doctrine d'Hippocrate est un reflet de la philosophie du temps appliquée à l'étude de l'homme et de ses maladies. Successeur de Démocrite, d'Empédocle, de Zenon d'Élée ; contemporain de Socrate et de Platon, il avait été nourri de doctrines philosophiques qui devaient diriger sa pensée dans l'observation des phénomènes physiologiques et morbides de Thomme.

Au reste, il en a toujours été ainsi des rapports de la philosophie et de la médecine. Ces deux sciences se côtoient et se suivent sans cesse ; toujours rivales, quelquefois amies, plus souvent hostiles; car si l'étude de l'homme est leur but, la méthode qu'on emploie pour le connaître diffère et soulève des prétentions passionnées de préséances. Il n'est pas de système médical qui ne s'inspire d'une idée philosophique en vogue, et Tempirismc même est la conséquence de la doctrine du doute philosophique de Pyrrhon.

Pendant les deux siècles qui ont précédé la naissance d'Hippocrate, la Grèce et T Asie-Mineure étaient remplies de sages qui passaient leur vie dans la contemplation des phénomènes naturels et qui appliquaient leur esprit à l'étude de Tunivers et de l'homme. Voués à l'observation de la nature, ne faisant «lu'un petit nombre d'expériences, ils étudiaient à la fois le monde physique, physiologique, intellectuel et moral. Très-avancés en astronomie, préoccupés surtout de la formation du monde et de la composition de sa matière, les uns, comme Démocrite, étudiaient, avec les organes des animaux, les phénomènes accomplis au sein des corps vivants ainsi que leurs aberrations ; les autres analysaient les actes de l'intelligence et du moraU les attributs de l'àme et de Dieu, les constitutions politiques à donner aux peuples et embrassaient ainsi la presque universalité des hautes connaissances humaines. Dès l'origine de la science, le problème de la constitution des

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divers corps de la nature fut posé, et s'il ne fut pas résolu de façon à satisfaire les exigences contemporaines, la solution donnée est telle, qu'en attribuant aux mots leur signification antique, elle ne mérite point le dédain dont on veut quelquefois l'accabler.

Les corps étaient considérés comme des composés de principes ou d'éléments constituant les forces primordiales de la matière. Oa y reconnaissait les solides représentés par la ferre, les liquides représentés par l'eau et les gaz par Vair; le tout réuni au moyen du feu. Ces éléments composaient tout l'univers. Ils étaient en proportion variable dans chacun des corps naturels dus eux-mêmes à une plus ou moins grande quantité de matière gazeuse^ de terre ou d'eau.

A chaque élément se rapportait une qualité particulière, telle que le /Voici, le chaud, le sec, l'humide, et les différentes qualités des corps résultaient de la prédominance de tel ou tel élément. On les croyait irréductibles, simples, homogènes, ce qu'on sait être aujourd'hui une erreur; mais en même temps on pensait, d'après l'autorité d'Anaxogore, qu'ils étaient composés de molécules semblables, ou atomes formant les éléments de Vêlement, c'est-à-dire les homéoméries.

On professait déjà comme aujourd'hui, que la matière des corps vivants ne périt pas avec eux, que ses éléments dissociés par la mort se réunissent pour faire des corps nouveaux et des combinaisons nouvelles, mais qu'à travers ces changements elle reste constamment la même; que rien ne nait ou ne périt que la forme, que tour à tour, enfin, les éléments se combinent et se séparent sous l'influence des forces inconnues de Tunivers.

< Tout passe de l'un au multiple et du multiple à l'un, de sorte que la nature entière n'est autre chose que le mélange ou la séparation des atomes. » Ces idées se retrouvent dans le Traité du régime, liv. I, § 4.

a Rien ne se produit, rien ne se détruit dans le monde qui n'ait existé auparavant, mais se mêlant et se séparant les choses changent. L'opinion est dans le monde que ce qui croit de Plulon (de Vempire des ombres) à la lumière prend naissance, et que ce qui décroît de la lumière à Plulon périt....

La vie est ici et là; et s'il y a vie, la mort est impossible si

ce n'est avec l'ensemble des choses; car où serait la mort? Mais s'il n'y a pas vie, il est impossible que rien naisse, car d*où viendrait la naissance? Le fait est que tout croît et décroît. Naître et mourir, c'est se mêler et se séparer.

Un pour tout, tout pour un, c'est la même chose, et rien dans

tout n'est la même chose, car l'usage est sur ce point en opposition avec la nature. >

Tout est ainsi dans cette alternative de mouvement ou de repos, et il est impossible d'étudier le rôle des éléments dans la composition des corps sans se demander en vertu de quelle magique influence leurs atomes se réunissent pour former ces éléments, à quelle force ils obéissent les uns et les autres pour s associer ou se disjoindre. Pourquoi ces astres en mouvement dans Tespace ? pourquoi ces corps organisés où tout concourt à un but déterminé dont les moyens sont asservis aux ordres d'une merveilleuse intelligence? quelle est la cause de tous ces phénomènes, tel est enfin le grand problème posé dès l'origine de la science et légué à nos méditations par les philosophes et les physiologistes de la lxxx"" olympiade.

Il n'y a que deux manières de la résoudre, et nous ne sommes pas beaucoup plus avancés sous ce rapport qu'il y a vingt siècles Aujourd'hui, comme dans ces temps reculés, on place celte force dans la matière elle-même ou en dehors de la matière. Si l'on fait de la matière le siège de la force qui dirige les phénomènes de Tu- Divers, il faut soutenir que la matière active par elle-même est susceptible de s'imprimer tous les changements si variés qu'elle éprouve. On professe alors qu'il y a de toute éternité dans l'espace une matière formée d'atomes doués d'activité, dont les mouvements variés sont la cause unique des mouvements, des phénomènes et des innombrables changements dont l'univers est journellement le théâtre. Cest le système de Leucippe d'Âbdère, adopté par Démocrile et un peu plus tard développé et popularisé par Épicure. Ce fut aussi celui d'Ëmpédocle qui, tout en admettant le rôle d'activité des atomes dans la formation des éléments, disait en corrigeant sa pensée : les vrais éléments ne sont pas ceux que nos sens grossiers perçoivent. Les éléments des éléments sont des êtres vivants, des âmes, des dieux.

Âsclépiade est en médecine le disciple de ces philosophes cl, comme on le verra, sa doctrine est le reflet de ces erreurs.

.4u contraire, ceux qui placent au dehors de la matière la force qui lui imprime les formes qui excitent tant notre admiration, soutiennent que la matière est inerte, qu'elle est incapable de se changer elle-même, qu'elle ne peut se transformer que par l'intervention d'une foi ce objectivement diiïérenle, surajoutée, qui domine l'univers, remplit le monde et lui donne la vie. C'est la philosophie d'Uippocrate et des livres de la collection hippocralique. En les lisant avec soin, on y découvre un certain nombre de pensées parfaitement en rapport avec les doctrines qui précèdent. L'espace et

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la matière n'expliquent pas tout , l'harmonie de Tunivers et

Tordre qui s'y révèle (xodfxo;, veut dire ordre), semblent fiiire croire que tout s'y passe comme si tout était dirigé par une intelligence, dont la nôtre n'est qu'une faible image.

Ailleurs, le monde est mû par une intelligence d'où vient, soit le mouvement et la séparation des parties discordantes, soit l'union des parties analogues, de façon à bien établir que toutes les parties de l'univers obéissent à une influence générale et commune. EnGn, au point de vue médical, la composition du corps lui paraît semblable à celle de Tunivers, et commence la comparaison si souvent faite entre ce que l'on a appelé le grand monde et \e petit mande^ c'esl-à-dire le macrocosme et le microcosme. Il se livre aux mêmes discussions que les philosophes de son temps, sur le rôle desqtMitre éléments dont l'assemblage constitue le corps humain. Ce sont ces éléments qui forment les liquides ou les solides, et leur distribution est ordonnée dans l'organisn^e par la même force qui régit l'univers. S'ils sont rassemblés d'une autre façon, l'ordre cesse et la maladie commence.

Seulement, quand Hippocrate fait intervenir cette force suprême à propos de l'état morbide, ce n'est pas pour dire que cette force s'altère en aucune façon. Jamais il n'a tenu ce langage.

D'après lui, les causes de maladies agissent sur les éléments et non sur cette force qu'il appelle yiaiure et qui n'intervient que pour conduire, diriger ou coordonner les actes de l'économie, afin d'y établir la solidarité d'action qu'on y rencontre. De même que dans l'univers les phénomènes naturels sont soumis à des lois constantes et invariables, de même, au sein du corps vivant, les phénomènes physiologiques sont régis par des lois qui leur donnent la régularité nécessaire à la conservation de l'être Dès que l'ordre physiologique est troublé ou rompu, la maladie commence sans porter atteinte à cette force, sans pouvoir ranéanlir; car dans son développement, dans sa durée, elle favorise les terminaisons à certains jours heureux ou néfastes, pairs ou impairs, qui rappellent les idées philosophiques et spéculatives de Pythagore sur les nombres. Elle continue là son action conservatrice et agit comme dans l'état de santé; tendant sans cesse à ramener l'harmonie troublée par une série d'actes nouveaux, qui, comme les actes physiologiques, ont leur ordre de développement, de succession et de durée. Enfin la thérapeutique n'a d'autre but que de prévoir, de favoriser, ou de modérer les phénomènes au moyen desquels cette force conservatrice manifeste sa puissance, pour ramener le désordre des fonctions à l'ordre qui leur ebt naturel.

Une Ibis mis en présence de la maladie, Tobservateur semble entraîné par les mêmes idées philosophiques et elles dominent l'observation de toute leur influence. Il considère dans Thomme, comme dans l'univers, le mouvement d'impulsion qui en dirige l'économie, To cvopfAov; SuvâCfAiç; «puaiç; et il admet qu'une chaleur innée naissant avec l'individu et se développant avec lui, se sert des mêmes éléments dont se compose la nature , pour former dans le corps humain les différents solides et les différentes humeurs, le sang, la pituite ou phlegme; la bile et l'atrabile ou l'eau.

Principalement attentif au rôle important que jouent ces dernières dans l'institution comme dans l'entretien des phénomènes de la vie, d'après leurs proportions, il leur accorde une influence exagérée que ne pouvait ratifier l'avenir. Complètement trompé sur leur origine, tout en croyant la connaître avec certitude, il imagine que le sang fabriqué par le cœur, la pituite par le cerveau, la bile par le foie et l'atrabile ou l'eau par la rate, se répandent dans tout le corps en proportions différentes, pour faire le mélange convenable à la santé. De plus, en vertu d'un principe de physiologie et de pathologie fort contestable, sinon erroné, il pense que toutes parties communiquant ensemble, comme les aréoles du tissu cellulaire, qu'elles sont traversées par ces humeurs, libres de se porter sur différents points sous Faction des diverses influences morbiûques, et que cet afflux anormal est l'origine de la plupart des maladies. A cette grande idée se rattache la théorie des fluxions et l'emploi des révulsifs. Si le fait est vrai pour la diffusion séreuse de l'anasarque et des humeurs dans les différentes diathèses scrofuleuse, syphilitique, bilieuse aiguë ou ictère, goutteuse, etc., il n'en est pas toujours ainsi, et la diffusion humorale est soumise à d'autres lois hydrauliques que celles de la porosité des tissus.

11 lui semble impossible de faire une bonne médecine sans étudier préalablement la nature de Thomme, et en effet qui ne connaît pas l'homme sain ne connaîtra jamais l'homme malade. C'est ce qu'Hippocrate a dit en d'autres termes dans le Traité des lieux^ $ 2 : € La connaissance de la nature du corps est le point de départ de tout raisonnement en médecine », et dans le Régime : c Celui qui fait un bon traité du régime de l'homme doit connaître dans la nature humaine. Ce qu'il doit pénétrer, c'est la constitution intime et primitive du corps, c'est-à-dire les éUmenta, et après, il cherchera à connaître les parties dont cette nature est secondairement composée, c'est-à-dire les solides et les liquides. » — Bien que le livre de l'ancienne médecine renferme quelques propositions qui

semblent contraires aux précédentes, H. Andral fait remarquer que la contradiction est plus apparente que réelle.

En effet, lorsque Hippocrate avance que le médecin n'a pas besoin de faire une étude spéciale de la uature de l'homme et que les faits médicaux peuvent lui suffire dans cette recherche, on voit, en lisant tout le paragraphe, qu'il attaque seulement ceux qui procèdent dans cette étude d'une manière hypothétique, substituant aux réalités naturelles les conceptions arbitraires de leur esprit.

Cette nature est le résultat du mélange des éléments combinés Ae façon à produire les solides et les liquides de l'organisme. Tout est à étudier dans l'homme, et les auteurs du Régime ont raison, à notre point de vue contemporain, de vouloir étudier d*abord les éléments, puis ce qui en dérive à l'état solide ou à l'état liquide. On sait tout le parti qu'Hippocrate a tiré de cette étude. Pour lui, les propriétés et qualités, ou forces (Suvauiiç), résultent de leur composition (voir de Y Ancienne médecine), et les modiiicalions de ces propriétés ou qualités sont subordonnées aux altérations des parties constituantes du corps. C'est la localisation des maladies. En outre, la chaleur innée qui va eu diminuant avec l'âge et qui persiste autant que la vie, joue un rôle dans les phénomènes de la santé aussi bien que dans l'état de maladie, et Hippocrate dit qu'il y a des circonstances où les humeurs acquièrent une chaleur plus grande, qui se communique aux solides du corps et que cette augmentation de chaleur fait la fièvre.

Pour lui, le corps est constitué par un mélange de parties solides et de parties liquides; recevant de l'air apporté du dehors; animé d'une chaleur interne; doué de qualités et de propriétés en rapport avec la nature de ses parties constituantes et pouvant changer avec ses parties ; dirigé dans Tensemble de ses actes normaux ,et anormaux, par la force régulatrice de l'univers sans laquelle on ne comprend rien à l'harmonie de la nature. C'est là l'origine de ce principe de composition des corps vivants : ce qui contient, ce qui est contenu et ce qui donne le mouvement (t^ W/ovra, xàt ivioydixcva, xal TOI xivouvra). {Épidémies, liv. G, sect. 8.)

Ce corps vivant, ainsi doué, avec sa force, présente des propriétés particulières qui le caractérisent, entre autres celles d'être impressionné, troublé en totalité, dès qu'une partie se trouve atteint»;, bien différente sous ce rapport du corps brut qui, altéré sur un point, ne sent rien sur les autres. C'est ce qui a pu faire dire métaphoriquement à Hippocrate :

c Le corps vivant est un corde dont on ne peut trouver le commencement Tout est commencement et fin Tout concourt,

tout conspire Le corps vivant est un tout harmonique dont les

parties se tiennent, restent en état de dépendance mutuelle, et dont tous les actes sont solidaires les uns des autres. >

Voilà ridée qui domine toute la médecine de ces temps et qui règne dans la collection des œuvres hippocratiques.

C'est encore à beaucoup de titres la loi fondamentale de ceux qui observent sagement et obéissent aux grands principes de l'observation raisonnée.

Toutes les parties du corps, quel que soit le point malade, exercent une action sympathique sur les autres, le ventre sur la tête, la têle sur le ventre, sur les chairs et cela dépend de ce que les diverses parties quoique n'étant pas disposées de même, sont au fond identiques, formées des mêmes éléments combinés de différentes façons. La plus petite lésion d'une partie est ressentie par tout le corps, parce que la plus petite a tout ce que possède la plus grande ; de là un principe de traitement auquel chacun peut encore souscrire, à savoir qu'il faut souvent traiter tout le corps, mais qu'il faut surtout rechercher la partie primitivment atteinte pour y porter remède, dans le but de faire plus sûrement disparaître la souffrance générale.

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