CHAPITRE V
DE l'empirisme MODEKiNE
L'Empirisme antique, ainsi que le méthodisme, disparut sous la puissante autorité du génie encyclopédique de Galien, qui sut allier la raison à Texpérience et donna une telle extension à la médecine par l'élude de 1 anatomie et de la physiologie qu'il s'en fit l'oracle absolu jusqu'au xv* siècle, c'est-à-dire jusqu'au moment où Tesprit de libre examen put affirmer ses droits. Pendant cette longue période de douze à quinze siècles, l'Empirisme ne fut professé par aucun homme ayant assez de mérite pour graver son nom dans l'histoire, et il resta surtout le partage des ineptes et des charlaUms.
DB L'EMPIRISME MODBRNB 461
peu à peu, dans toutes les branches des connaissances humaines, en philosophie et en religion, se fit un travail souterrain, qui, à côté de l'orthodoxie religieuse et philosophique, ouvrait à l'esprit humain des horizons nouveaux en lui montrant, éomroe un droit, la liberté de tout voir, de tout examiner et de se faire personnellement les convictions de sa vie. C'était l'époque de la réforme. Avec Martin Luther qui au xv!"" siècle proclama la liberté d'examen en matière de religion, avec Copernic et Galilée qui créèrent une nouvelle théorie du ciel, avec Paracelse qui créait la chimie et renversait l'humorisme ancien, avec Vésale qui renouvela l'anatomie, éclata un impétueux et immense mouvement intellectuel, dont l'effet fut avec la renaissance des arts et des lettres la rénovation complète des sciences. De là date l'Empirisme moderne, incarné dans la méthode expérimentale d'induction, c'est-à-dire dans le complément nécessaire de l'observation par le raisonnement, chargé de s'élever des faits à leurs causes et aux principes généraux de la science On en fait l'honneur à Bacon, c'est un tori, car avant son apparition l'examen libre de la nature et l'observation étaient pour tout vrai savant la condition du progrès et la source de toute découverte réelle. Bacon n^a donné que la formule, en appelant ce mode d'acquisition des connaissances humaines, méthode dindiiction. Mais, comme en ce monde, tous ceux qui ne savent rien, et qui ne comprennent pas ce qu'on dit ou ce qui se fait, deviennent aisément les dopes de ceux qui savent les entraîner à l'aide d'un mot, il sufQt à tout vrai ou faux réformateur d'avoir un drapeau sous lequel il puisse enrégimenter la foule de ses disciples, et ce drapeau n'est pas autre chose qu'un mot de ralliement souvent incompris de ceux qui le prononcent à tout propos, sans savoir à quoi il les engage.
Liberté, tolérance^ progrès^ eocpériencCy induction, etc., ont été bien souvent le drapeau de la foule tyrannique, cruelle et ignorante, ne sachant à quelles conditions l'homme doit être libre et comment il arrive au progrès par l'expérience et la raison . Ces mots ne sont souvent que des armes de guerre jetées dans les masses par de grands esprits qui se réservent, à eux et à leurs amis, le soin de diriger la force qu'ils ontainsi créée par une formule. Ainsia fait l'induction, procédé sans lequel l'expérience n'est rien autre chose que Tabsurde empirisme antique et au moyen duquel les adeptes de la méthode expérimentale veulent anéantir les droits imprescriptibles de la pensée. Quelqu'un n'a-til aucune connaissance littéraire, ou ne sait-il rien répimdre à qui raisonne mieux que lui, vite il parle des avantages de la méthode expérifneniale, de VvidHCtionj des granda principes inaugurêâ par Bacon, philosophie qu'il n'a jamais étudiée, et il se
croit victorieux de son adversaire. Ne nous contentons pas des mois. Voyons les choses en faisant à chacun la part de ce qui lui revient dans i*irapulsion, le mouvement donné à Tesprit humain par le grand mouvement de la renaissance, et disons de suite que cette nouvelle forme de l'Empirisme, qui n'est plus l'Empirisme bannissant la raison, et qui est la méthode expérimentale, est pour nous le seul pro* cédé convenable à l'accroissement des sciences. .
L'Empirisme ancien n'existe plus pour la philosophie ni pour li science, car il s'était posé vis-à-vis la raison en lui disant qu'elle était inutile et dangereuse pour les progrès de l'esprit humain. Cest par cet antagonisme qu'il a fait son entrée dans le monde, mais il n'a pu soutenir son rôle jusqu'au bout et il a été obligé de capituler et de s'allier au raisonnement pour les conquêtes de la science moderne. Ainsi modifié, ce n'est plus la même méthode philosophique, et sous cette forme il n'est personne qui ne puisse Taccepter, car il n'impose à la raison d'autre entrave que celle de s'astreindre à ne tenir compte que de la nature réelle des choses pour en découvrir expérimentalement les lois.
Induire les lois d'un fait au moyen de l'expérience au lieu de les déduire d'un fait par la raison, voilà la difilérence de la méthode de Bacon et la méthode de Descartes, mais toutes les deux partent également de Tobservation et il est injuste de dire que l'une n'est que l'esprit d'hypothèse, tandis que Tautre est au contraire l'origine de toute vérité. Ce qui est réel c'est que la méthode de Descartes est la source de toutes nos vérités morales et religieuses, ainsi que des axiomes et des théorèmes mathématiques, tandis que celle de Bacon est plutôt le principe des vérités physiques; c'est qu'elle a des dangers que n'a point Tautre, car si le fait pris comme point de départ est faux, toutes les conséquences logiques s'en ressentent, et, dans Tordre physique, elle arrive par la pensée si rapidement aux lois générales qu'elle peut commettre les plus graves erreurs. Celle (le Bacon, au contraire, s'élève plus lentement des faits à leurs lois par des expériences successives et, sous ce rapport, elle est pour les sciences infiniment préférable à la première. Sauf cette difliérence, leur principe est également pris dans l'observation, mais là où elles se séparent, c'est dans le rôle accordé à la conscience et à la raison qui ont la première place chez les cartésiens, la seconde chez les disciples de Bacon.
Quoi qu il en soit, du raisonnement et de l'expérience est née l'tnductiouy mère de toutes les sciences modernes, dont la race a étouffé l'esprit d'hypothèse ou d'autorité, et qui a su proclamer l'indépendance de la pensée humaine aux prises avec les secrets de la nature
DE L*BNPIRISMB MODBBNB — BACON 463
et de la vie. Honorons celte conquête intellectuelle, qui est dans Tordre physique ce que la conscience et la tolérance sont dans Tordre religieux ou moral, et ce que Y égalité civile est dans nos institutions politiques.
Cela étant dit, quels sont les procédés de TËmpirisme moderne? qu'est-ce que c'est que la méthode expérimentale ou méthode d'induction? et quelles sont les conditions que doit remplir Texpérimeotation pour servir aux progrès de la science? C'est ce que nous allons voir en parlant de Bacon, de Locke, de Condillac, puis de Verthoff, de Lieutaud, de Zimmermann, de Jenner, et de quelquesuns des médecins qui, slnspirant de la nouvelle doctrine philosophique, Tout proclamée comme élant la plus utile aux progrès de la médecine.