DE LA CHIRURGIE
Si la thérapeutique médicale relève principalement de l'Empiirisme, ce que j'ai démontré en indiquant les conquêtes de la matière I médicale ancienne et moderne, la thérapeutique chirurgicale ou 'Chirurgie procède presque exclusivement de l'anatomie. Là, les progrès sont toujours empiriques, ici au contraire c'est l'anatomie qui en est l'origine et l'Empirisme ne fait que les consacrer.
Aussi ancienne et plus ancienne, dit-on, que la médecine ellemême (1), la Chirurgie forme avec la pharmacie et l'hygiène l'ensemble des méthodes curatives de la science médicale. Seulement,
(1) Elle est pliia ancienne d'après Celse, mais rien ne saurait établir la vèrllf' oe cette afnnnalion.
au lieu de s'adresser aux forces de l'organisme et de provoquer des réactions intérieures toutes vitales, elle est la méthode de traitement des maladies pour lesquelles la main, quand elle est savante, et les instruments dont elle dispose, guérissent mieux que les agents de l'hygiène et de la pharmacie.
Elle est restée longtemps en enfance, bien en arrière des autres méthodes thérapeutiques que l'Empirisme pouvait aisément perfectionner, et cela s'explique par l'ignorance où l'on était de l analomie humaine, normale et pathologique. — Il suffit de voir ce qu'étaient les connaissances anatomiques d'Hippocrate et de ses disciples, pour comprendre qu'il était absolument impossible aux médecins de cette époque qui ont porté si haut le pronostic et la philosophie médicale de songer à entreprendre avec sécurité la plupart des opérations courantes de la chirurgie moderne. Ignorant la disposition des parties de l'homme et leurs rapports, toute entreprise chirurgicale importante était une témérité qui pouvait être suivie d'un désastre, et chacun tremblant devant la responsabilité à encourir, la chirurgie ne devait et ne pouvait faire de progrès.
Ainsi donc, pas d'anatomie normale ou pathologique et point de bonne chirurgie possible. — Pour remettre un membre luxé ou fracturé, pour amputer un membre à l'endroit convenable, pour enlever une tumeur placée près des gros vaisseaux, pour ouvrir une collection liquide profonde, pour établir les indications chirurgicales, etc., il est évident que celui qui connaît, par de nombreuses dissections, la texture des parties et la nature des lésions organiques, pourra opérer dans des conditions de succès que n'aura pas le médecin peu familiarisé avec les choses anatomiques. Il suffit de voir ce qui arrive à ces audacieux confrères qui, par une cupidité blâmable, entreprennent des opérations dangereuses sans être au courant de l'anatomie normale ou pathologique pour être fixé à cet égard. Non-seulement, l'anatomie perfectionnée est la source des progrès de la chirurgie, mais celui qui ne sait pas trèsbien son anatoraie ne sera jamais qu'un mauvais chirurgien.
Sans rapporter ici toutes les anecdotes relatives à la chirurgie des anciens Egyptiens, Grecs, Chinois, Romains, Celtes, etc., qui n'ont aucun intérêt doctrinal, je me bornerai à montrer qu'au temps de l'anatomie imparfaite d'Hippocrate, la chirurgie était elle même imparfaite et de beaucoup inférieure à la médecine. — Je montrerai ensuile ses progrès dans l'Ecole d'Alexandrie, et à Rome, sous l'influence des découvertes de l'analomie de celle époque, et son naufrage lorsque toutes les connaissances anatomiques furent englouties
dans les ténèbres du moyen-âge et sous la dorainalion Arabe. — Ce :sera la Chiruryie ancienne.
Je montrerai ensuite, parallèlement à la renaissance de l'anatomie et à ses progrès dans les temps modernes, le développement progressif de la chirurgie moderne. — On verra ainsi le lien étroit et serré qui attache à l'anatomie les différentes méthodes thérapeutiques chirurgicales.
GHInURGIE D'hIPPOCRATE
Nous savons combien était bornée l'anatomie normale au temps l J'Hippocrate, alors que l'on ne connaissait que le squelette humain Ot que l'on n'avait guère disséqué que des animaux.
La chirurgie ne pouvait donc se faire que d'une façon empirique, oans connaissance précise de la configuration des parties ou de la nature des lésions, et en s'inspirant de l'anatomie comparée.
Aussi quelle chirurgie? C'était la saignée pratiquée pour la première fois par Podalire au temps de la guerre de Troie (1); les )entouses sèches ou scarifiées dans les douleurs; — les cautères lans la phlhisie; — \efeu et les moxas sur les tumeurs : « Ce que pes médicaments ne guérissent pas, le fer le guérit, et si le fer \xe réussit pas, il faut avoir recours au feu. 3)
Les incisions dans les abcès ou pour débrider une plaie afin l'arracher un dard ou une flèche, pour l'empyème afin d'évacuer le imsde la poitrine; — lAponction dans l'hydropisie du ventre; — la répanation de la neuvième côte dans l'hydropisie de poitrine ; — la ponction de la peau par lancette dans l'anasarque; — le trépan )our relever les os d'un crâne enfoncé ou pour vider un abcès de la ?ête; — la néphrotomie dans les abcès du rein ; — l'opération césa- Henne pour enlever les enfants morts. — La taille contre les pierres le la vessie ; mais il recommandait aux médecins par serment (V. Nauriste, Hippocrale, p. 1) de ne pas la faire eux-mêmes et de la laisser làire aux spécialistes; — les bandages avec attelles dans les fractu- 'es; — les machines orthopédiques dans la dévialion des pieds; — •es machines à traction pour réduire les luxations difficiles, etc.
Tout cela est de la chirurgie facile pour laquelle des connais- •iances analomiques approfondies n'étaient pas bien nécessaires, «auf toutefois pour l'opération de la taille; mais, comme on le voit, 'Hippocrale en laissait la responsabilité aux spécialistes.
Dans l'école d'Alexandrie, qui est le point de départ de l'anatomie
(1) Les Empiriques prclendont que c'est à l'HIppopolamc, se saignant lo long' les roseaux, (pic l'on doit l'usage de la saignùe en m6dccliic (V. ILmpirisme).
'i76 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
normale, la chirurgie se perfectionne et se pratique sur une plus grande échelle. Aux opérations précédentes, il l'aut ajouter l'incision de la paroi du ventre jusque près du foie pratiquée par Erasistrate, dans les abcès hépatiques; — Yartériotomie, dans l'épilepsie; — et la taille par le petit appareil tel qu'il a été rapporté par Gelse ; — la fragmentation des calculs trop volumineux pour sortir par la plaie (Ammonius), l'opération de la hernie ombilicale et tout ce que Gelse nous a transmis au point de vue chirurgical.
CHIRORSIE DE CELSE
C'est dans le Traité de la médecine de Gelse, en huit livres (1), écrit au temps d'Auguste, qu'on trouve le résumé de tous les progrès de la médecine et de la chirurgie des époques antérieures.
Les VIP et VHP livres comprenant 58 chapitres sont entièrement consacrés à la chirurgie :
Axxx plaies simples ou graves, pénétrantes ou non pénétrantes; aux plaies du cœur, du poumon, du foie, des reins, de la rate, de la matrice, du cerveau, de l'œsophage, de l'estomac, de la raoellei épinière et de la vessie. — Aux corps étrangers, traits ou flèches,! avec la manière de les enlever; — à la saignée et aux ventouses; i — aux hémostatiques tirés de la matière médicale, aux cicatrisants } maturatifs, détersifs, corrosifs, caustiques, résolutifs et émoliients ;
Aux hémorrhagies des plaies, avec indication de la ligature : au-dessus et au-dessous en sectionnant ce vaisseau entre ces deux fds, ou bien avec indication de la cautérisation actuelle;
A la réunion des plaies au moyen de la suture et des bandes ainsi qu'aux pansements consécutifs ;
A la gangrène des membres et à l'indication d'amputer à quelque distance de l'article en décrivant le mode opératoire tel qu'on le pratique aujourd'hui, liv. VI, chap. xxxv;
Aux morsures d'animaux venimeux traitées par les ventouses, la cautérisation et la ligature au-dessus de l'endroit blessé ;
Au charbon et à l'anthrax qu'il faut traiter par la cautérisation ;
Au cancer contre lequél il employait les caustiques et l'extirpation;
Aux ulcères simples et rongeants ou chironiens traités par les onguents et par l'excision;
Aux écrouelles ou strumes, aux furoncles et aux abcès ouverts par l'incision ou le fer rouge ;
(1) Traduction des Etangs. Paris, 1836.
Aux fistules des plaies, des articulations de la vessie, de la mai trice, de l'intestin, de l'anus, des côtes ;
Aux maladies des yeux telles que les ophthalmies simples^ les r maladies de la cornée, l'atrophie de l'œil, l'héméralopie, la contusion '. oculaire; la cataracte que l'on traitait médicalement par les résolutifs tet chirurgicalement par V abaissement du cristallin; les kystes des i paupières enlevés par incision; l'orgeolet à maturité qu'on incisait; ! le ptérygion réséqué, l'encanthis ; l'anchyloblepharon qui résistait . à tous les collyres et décollements artificiels ; la fistule lacrymale ; opérée par incision de l'ouverture et cautérisation du sac par le ! fer rouge et par les caustiques ; à la déviation des cils, au prolapsus tdes paupières opéré par excision; àl'entropionet àl'ectropion, etc.;
Aux maladies des oreilles telles qu'inflammation externe, ulcé- I rations; surdité, corps étrangers du conduit auditif enlevés à l'aide id'un spéculum auris et d'un crochet, à l'aide d'agglulinatifs, ou ' d'injections poussés vivement ;
I Aux maladies du nez et à l'ozène et aux polypes des narines \ enlevés avec une spathe et des crochets ;
Aux maladies des lèvres, bec de lièvre opéré par suture comme ' on le fait aujourd'hui ;
Aux maladies des dents, et à la carie qu'il faut traiter avant d'ar- 1 river à l'extraction ;
Aux maladies de la bouche, telles que le filet opéré par incision I du frein de la langue ; la grénouillette traitée par incision ou par l excision selon le volume du kyste; les aphthes; les parulis; les abcès I des amygdales incisés par le bistouri ; les hypertrophies de l'amygdale \ dites alors squirrheuses traitées par l'excision au moyen d'un crochet ;< et d'un scalpel ;
Aux parotides suivies de suppuration qu'il faut ouvrir le plus tôt ] possible ;
Au goitre ou bronchoïde, qu'il attaquait par les caustiques, ou ipar l'incision de la peau destinée à faciliter l'extirpation du kyste;
Aux hernies, et d'abord à la hernie ombilicale qui, en cas de ^ grand volume, était traitée par le taxis ou réduction de l'intestin •suivie de l'étranglement de la peau, à la base du sac, entre deux clavettes de bois, bien serrées à leurs extrémités de façon à produire i la gangrène (D'autres passaient à la base du sac un fil double qu'on ' nouait ensuite par en haut et par en bas) ;
A la hernie ventrale des aines que l'on croyait due à une rupture du péritoine sans lésion des téguments, et que l'on traitait comme la hernie ombilicale par la ligature ou bien par excision d'une partie des téguments du sac ;
Aux plaies pénétranlcs du ventre avec ou sans sortie des inleslins que l'on faisait rentrer, s'ils étaient sains, en coupant l'épiploon s'il était gangréné et on fermait par suture ;
A la hernie inguinale dans les bourses avec ou sans déchiremen du péritoine, formant épiplocèle ou entérocèle donnant quelquefois lieu à l'étranglement (Celte maladie se traitait d'abord par le bandages, quelquefois par la castration qui enlevait le sac, ailleurs si le mal était gros par excision d'une partie du sac sans castration, mais, dans la hernie étranglée, il paraît qu'on essayait tous les moyens de désobstruer ce sac sans oser recourir à l'opération [liv. VU, chap. xx) ;
Aux inflammations de la verge, ce que nous appelons balanite, avec ulcérations du gland pouvant entraîner l'opération de l'ablation préputiale ;
Aux chancres ou ulcères du gland qui sont considérés comme des maladies locales et traités par la cautérisation (Ici, il n'est pas question de la syphilis qu'on croit s'être manifestée pour la première à la fm du quinzième siècle [V. Empirisme);
A la gonorrhée que l'on croyait s'étendre quelquefois jusqu'aux cordons spermatiques ;
A l'opération du phimosis et du paraphimosis ; A Vinfibulation comme préservatif delà masturbation ; Au varicocele traité par la cautérisation au fer rouge et quelquefois par la suture ou par la castration ;
Au sarcocèle que l'on faisait disparaître par l'excision des parties indurées ;
A Yhydrocèle, souvent confondue avec la hernie, divisée en hydrocèle par épanchement, en hydrocèle par infiltration ou bien en cirsocèle lorsque le liquide était dans les enveloppes du cordon (Contre cette maladie on incisait le scrotum pour évacuer le liquide et on injectait une dissolution de sel ou de nitre) ;
A la rétention d'urine et au cathétérisme fait comme de nos jours avec des sondes semblables aux nôtres;
Aux calculs de Vurethre qu'on enlèverait avec une petite tenetle ou au besoin par une boutonnière de l'urètiire ;
Aux calculs de la vessie qu'on faisait disparaître à l'aide de la taille, opération dont il décrit le manuel opératoire, le pansement et les accidents avec une précision remarquable qui n'est oubliée d'aucun bon chirurgien ;
A Vocclusiun du vagin guérie par l'incision et l'emploi de tentes convenables ;
A la manière d'extraire de la matrice les enfants morts au i moyen de crochets -,
Aux rhagades^ condtjlomes, hémorhoïdes et adcès du pour- ' tour de Vanus, traités par des pommade^, et les héraorrhoïdes en . cas de besoin par l'extirpation ;
A la chute de la matrice et du rectum traitée par les astrin- : gents;
Aux ulcères fongueux de la matrice et du fondement traités par I les escharotiques et le cautère actuel ;
Aux varices des jambes traitées par l'incision de la peau jus- . qu'aux veines malades et par la cautérisation actuelle sur ces < veines ;
A la carie des os traitée après incision des téguments par le ^ cautère actuel et au besoin par le trépan et la tarrière pour enlever ! les portions osseuses altérées ;
Aux fractures du crâne avec épanchement intérieur sans lésion apparente de l'os, avec ou sans enfoncement et pour lesquelles on • était quelquefois obligé de recourir au trépan ;
Aux fractures des côtes ;
Aux fractures des membres, nécessitant l'emploi de bandages à i peu près semblables à ceux d'Hippocrate ;
Aux fractures non consolidées pour lesquelles on employait les s stimulants de la peau ;
Aux cals difformes qui entraînaient la nécessité d'une désunion ■'Violente des fragments et l'application d'un nouvel appareil dans de ; meilleures conditions;
Aux luxations de la tête, des vertèbres, de l'humérus, du coude, V du genou, du talon, des doigts, etc. ;
Aux applications de la chirurgie dans les maladies internes, ' telles que l'épilepsie combattue par la saignée du pied, les ventouses scarifiées ou le cautère actuel à la nuque; — la paralysie combattue parles ventouses; — l'hydrocéphale par la cautérisation et l'instru- I ment tranchant, — les maladies aiguës par la saignée, etc.
Toute cette chirurgie du i" siècle de notre ère est bien loin sans I doute de celle que nous retrouverons aux xvii", xyiip et xix" siècles, et n'exigeait pas des connaissances anatomiques aussi approfondies que celle qu'on pratique aujourd'hui. Avec des études incomplètes, un peu de hardiesse et d'expérience, on pouvait l'entreprendre; mais ;telle que je viens de l'indiquer, elle atteste des progrès considérables idont il faut attribuer en grande partie l'honneur à l'anatomisme de l'école d'Alexandrie.
Un siècle et demi plus tard, au temps de Galien, quoiqu'on ne
""«^ niSTOIRE DE LA MÉDECINE
fût pas plus avancé en anatomie pathologique, on savait un peu plus d'anatomie normale et la chirurgie s'en est un peu ressentie. — Je vais le montrer en racontant la chirurgie au temps de Galien, sans tenir compte des progrès infimes réalisés dans l'intervalle par un grand nombre de chirurgiens dont les ouvrages sont perdus, et qu'on ne connaît que par des reproductions indiquées dans vliistoire de la chirurgie par Dujardin.