III. — DU MYSTICISME ET DE LA THÉURGIE. CHEZ LES GRECS
Le courant des connaissances humaines, qui, dès les premiers temps, s’est fait jour en Perse, en Chaldée, en Égypte, ne tarda pas à s’étendre en Grèce.
Déjà, à l’époque de la guerre de Troie, on voit combien, est grande l’influence des dieux; il ne surgit pas d’événement qui ne leur soit attribué, on les invoque pour remporter la victoire, on les supplie de mettre fin aux calamités publiques ; et de même qu’on suppose que c’est grâce à l’intervention des dieux que la flotte ou l’armée ennemie est arrêtée dans sa marche, de même admet-on que c’est par leur influence que la santé s’altère, et que la guérison des ma-
ladies s’obtient. Aussi que de prières, que de sacrifices, pour rendre les dieux favorables à l’accomplissement d’une expédition ou au rétablissement de la santé !
En Grèce, le culte était rempli des pratiques superstitieuses de la magie des premiers âges. Des prêtres, des devins, faisaient les cérémonies du temple, préparaient les charmes et les sacrifices. On avait recours à eux contre la fascination, pour évoquer les dieux, guérir les maladies, cicatriser les plaies ; ils charmaient les serpents, conjuraient les vents et pouvaient, croyait-on, changer les hommes en animaux, témoin la fable de Médée et celle de Gircé, dans laquelle, au moyen d’un breuvage, les compagnons d’Ulysse sont changés en loups, en ours, etc. Tout cela nous prouve jusqu’à quel point peut en arriver la crédulité humaine. Néanmoins, jusqu’alors la théurgie n’avait pas existé en Grèce à l’état de doctrine, ce ne fut que quelques années après la prise de Troie, qu’elle prit un corps et commença à s’exercer dans les temples consacrés aux dieux de la médecine.
1° De la médecine dans les temples grecs.
Le premier temple à Esculape fut élevé à Titane, dans le Péloponèse, cinquante ans après la prise de Troie, et il s’en éleva une fouie d’autres en Grèce, puis en Asie, en Afrique et en Italie. Les plus célèbres furent ceux d’Epidaur'e dans le Péloponèse, celui de Pergame en Asie Mineure, celui de Cos et celui de Cyrée en Libye.
Dans le temple d’Epidaure existait une statue du dieu de la médecine, assis sur son trône, un bâton dans une main, et sous l’autre la tête d’un serpent. Un chien reposait à ses pieds. Des prêtres étaient attachés à son culte, et çomme, d’après M. Malgaigne, les plus célèbres appartenaient à la famille d’un Asclépiade, le nom leur en est resté dans l’histoire, qui les appelle tous des Asclépiades, faisant ainsi d’un nom propre une désignation générale. Ils formaient une caste obéissant à des engagements secrets, notamment de n’instruire des choses saintes que les élus admis à cette connaissance après les épreuves de l’initiation.
Ces temples étaient situés dans des lieux agréables, près de sources thermales ou de cours d’eau, entourés de jardins , pour que les malades pussent se distraire, et la foi qui les attirait, non moins que les cures merveilleuses dont ils étaient témoins, favorisait la révolution organique susceptible de les guérir.
Les prêtres conseillaient des remèdes appropriés à chaque maladie, des- vomitifs, des purgations, des bains de mer, des frictions, des eaux minérales, et au besoin pratiquaient la saignée. Mais avant d’en arriver là, il fallait que les malades fussent préparés par l’abs-
tinence, le jeûne, les prières, les offrandes, les sacrifices, et quelquefois par la retraite d’une ou de plusieurs nuits dans l’intérieur du temple. Des serpents inoffensifs, élevés par les prêtres,- se promenaient sur l’autel ou étaient dans leurs mains, et remplissaient de terreur l’âme des profanes. Puis, le dieu se faisait entendre mystérieusement, et une voix cachée expliquait les songes et rendait, sous forme d’oracle, les arrêts de sa thérapeutique.
Ainsi excitée par la terreur et la foi, l’imagination des pauvres malades venait en aide à la nature, réagissait sur l’organisme souffrant, et quelques-uns se trouvaient immédiatement guéris, tandis que d’autres devaient attendre plus longtemps le réel effet des remèdes.
Ceux qui étaient guéris s’en retournaient heureux, bénissant le ciel de sa clémence, et laissant des témoignages de leur gratitude. Ceux qui n’avaient pu être soulagés partaient encore avec l’espérance de l’avenir, remplis de la crainte de n’avoir pas fait assez pour satisfaire la colère divine, ils se purifiaient de nouveau, et faisant un second pèlerinage, ils redoublaient de libéralité.
En outre de là pratique, les prêtres enseignaient les adeptes, faisaient école à Rhodes, antérieurement à Hippocrate ; à Gnide, où parurent les Sentences gnidiennes, et à Cos. Dans tous ces temples on suivait l’usage' importé d’Égypte, qui consistait à suspendre aux murs des tables Solives avec le nom du malade et de la maladie, avec le traitement mis en usage.
Plusieurs de ces tables ont été retrouvées, et l’on peut voir, par l’extrait suivant, comment se pratiquait la science : « Julien rejetait le sang par la bouche et paraissait perdu sans ressources.
« L’oracle lui ordonna de prendre, sur l’autel, des graines de pin et d’en manger, avec du miel, pendant trois jours ; il le fit et fut guéri. Ayant donc remercié Dieu, il s’en alla. »
Cependant il y avait déjà des esprits sceptiques qui, raillant la puissance du ciel, méprisaient les actes de ses ministres, et sortaient du saint lieu la colère dans l’âme et le blasphème sur les lèvres.
On en peut juger par le discours suivant qu’ Aristophane place dans la bouche d’un personnage de comédie : « Le sacrificateur du temple d’Esculape, après avoir éteint toutes les lumières, nous dit de dormir, ajoutant que, si quelqu’un entendait le signal de l’arrivée du dieu, il ne bougeât en aucune manière. En conséquence, nous nous tînmes tous couchés sans faire de bruit.
a Pour moi, je ne pouvais trouver le sommeil, parce que l’odeur d’,un pot plein d’un excellent potage, qu’une vieille tenait assez
près de moi, me chatouillait furieusement l’odorat. Souhaitant donc passionnément me glisser jusqu’à lui, je levai doucement la tête, et je vis le sacristain qui enlevait les gâteaux et les figues de dessus la table sacrée, et qui, faisant le tour des autels, l’un après l’autre, mettait dans un sac tout ce qu’il trouvait ; je crus qu’il y avait beaucoup de mérite à suivre son exemple, et je me levai pour aller quérir le pot de la vieille. »
Comme on le voit, dès cette époque reculée, l’esprit de scepticisme et d’incrédulité existait à un très-haut degré, et se traduisait en ridiculisant les cérémonies et les choses sacrées ; mais ce n’est pas tout. Déjà se glissait également la fourberie au milieu de ces pratiques médicales, et les devins avaient quelquefois recours aux plus singulières ruses pour conserver leur pouvoir sur la foule imbécile. En voici la preuve dans la manière dont se pratiquait la lécanomancie ou divination par le moyen des bassins.
Les magiciens, dans une chambre close, peinte en bleu, plaçaient à terre un bassin plein d’eau réfléchissant le bleu du plafond. Dans ce plancher est une ouverture cachée, et le bassin de pierre a un fond en verre, au-dessous de la chambre est une pièce secrète où sont les compères déguisés en dieux, en démons, et quand le magicien les fait voir au fond du bassin, la dupe effrayée ajoute entière confiance à tout ce qu’on lui annonce.
Dans d’autres circonstances ils faisaient paraître le démon dans la flamme ; pour cela ils dessinaient sur le mur la figure à évoquer, qu’on enduisait secrètement d’une composition d’asphalte et de bitume, et, au moment de l’évocation, on approchait une lampe du mur de façon à mettre le feu aux matières inflammables.
Ailleurs pour faire voltiger Hécate sous la forme d’un feu aérien, un compère, caché dans la chambre obscure, attendait la fin de l’évocation magique, et lâchait un milan ou un hibou, auquel était attaché de l’étoupe enflammée. Aussitôt la dupe, prévenue d’avoir à se prosterner lors de l’apparition du feu, devait se cacher la face contre terre jusqu’à ce que le magicien lui ordonnât de se lever, ce . qu’il ne faisait qu’ après avoir repris l’oiseau et lorsque le feu était éteint.
Ainsi, le mensonge, la fraude et l’imposture avaient déjà leurs adeptes qui exploitaient, comme aujourd’hui, la crédulité humaine; et, de même que ceux qui agissaient avec la plus entière bonne foi, ces médicastres éhontés cherchaient à frapper l’imagination pour s’emparer d’elle; et souvent, les uns et les autres arrivaient âu même résultat, c’est-à-dire à la guérison des maladies.
Déjà cependant aussi la médecine semble vouloir sortir du rôle
que lui faisaient le mysticisme et la théurgie. Environ deux cents ou trois cents ans avant Jésus-Christ, on voit, sous l’impulsion des idées philosophiques de Thalès, de Pythagore, de Démocrite et de leurs disciples, la médecine se séparer peu à peu de la religion, et son enseignement devenir plus séculier. Les sentences gnidiennes et les œuvres des Asclépiades sont les premiers monuments de la science, qui parurent aux yeux du public. On y trouve bien encore quelques vestiges et quelques traces de théurgie médicale, mais un nouveau courant d’idées s’est fait jour, et il va bientôt entraîner l’esprit humain dans une nouvelle voie, celle de l’observation et de l’expérience.
§ IV. — r Dü MYSTICISME ET DE LA THÉ ORGIE DANS LA ROME PAÏENNE.
De la Grèce, où elle fut d’abord si florissante, la théurgie médicale ne tarda pas à s’étendre à Rome, .en Asie, en Afrique, en Espagne et dans les Gaules. Partout elle se manifesta avec les mêmes caractères que dans la Grèce. Elle avait pour but la pénétration de l’avenir et la guérison des maladies. C’est environ deux cents ans avant Jésus-Christ qu’elle s’introduisit à Rome ; et là elle fut pratiquée par les prêtres, les astrologues, les devins et les fabricants de charmes, . de philtres et d’enchantements.
Au temps des Étrusques, c’étaient les aruspices qui, en examinant les entrailles des victimes, prédisaient les événements futurs. Plus tard, ce furent les augures romains qui se chargeaient de l’inspection et de l’interprétation du vol des oiseaux.
Néanmoins la théurgie n’eut pas à Rome le même éclat que dans la Grèce, elle se dissipa vite au souffle de la science médicale sérieuse importée de chez les Grecs, et elle resta presque exclusivement l’œuvre d’obscurs adeptes.
§ V. — DU MYSTICISME ET DE LA THÉURGIE DANS LES GAULES AU MOYEN AGE ET JUSQUES DANS LÈS TEMPS MODERNES.
Dans les Gaules, la théurgie eut pour représentants les druides, qui eux aussi s’attribuaient le pouvoir de commander aux esprits et d’opérer des cures merveilleuses.
C’est alors qu’on vit se produire cette grande révolution morale qui opéra des changements si profonds dans les idées de cette époque. Le christianisme venait de naître et s’étendait avec rapidité, renversant les faux dieux, leurs temples et toutes les pratiques qui s’y faisaient ; il avait établi le culte d’un Dieu unique et engagé la lutte au nom de la foi contre les superstitions païennes.
En son nom, les évêques combattent la magie, poursuivent la divination et défendent la sorcellerie.
Les empereurs chrétiens publient des décrets d’après lesquels on punit, de peines très-sévères quiconque prétend connaître l’avenir, ou être en communication avec les esprits. Mais rien ne peut déraciner cet instinct du merveilleux, qui a tant d’empire sur l’esprit de j’homme et qui sut envahir jusqu’au christianisme lui-même, d’où l’on ne pourra jamais l’expulser. Les chrétiens, en effet, changèrent l’objet du culte, mais ils ne surent pas en bannir l’idolâtrie. Ils établirent, en l’honneur des saints, les mêmes rites païens, les mêmes fêtes par lesquelles on avait célébré les divinités antiques.
Et de même que les saints sont substituas aux dieux du paganisme, de même le démon, cet éternel esprit du mal, remplace les mauvais génies. La magie païenne des dieux de l’Olympe est remplacée par la magie diabolique. L’Église en combattait les excès, mais au fond elle croyait à l’influence démoniaque.' Les sorciers, les magiciens, les astrologues étaient, selon la nouvelle foi, sous l’empire du démon dont ils étaient les agents, et en les poursuivant c’était le diable qu’elle croyait terrasser.
Malheureusement l’ignorance, l’ardeur delà foi, le fanatisme et l’esprit deprosélytisme prenant des proportions de plus en plus grandes, on en arriva à employer la terreur et la torture pour combattre l’influence imaginaire du démon, à qui l’on attribuait, sous le nom de possession, la plupart des délires et des maladies nerveuses observés chez l’homme. C’est à ce point que, si un malheureux malade dans son délire venait à prononcer le nom d’un autre homme, celui-ci pouvait être immédiatement emprisonné et accusé d’avoir jeté un maléfice sur son prochain. La chose était grave, car on l’interrogeait pour lui faire avouer ses communications avec le diable. Naturellement l’infortuné niait tout, mais on le mettait à la question et on lui arrachait des aveux qu’il ne faisait que pour se soustraire aux tortures les plus affreuses. C’était peine inutile, car aussitôt les aveux obtenus, on dressait un bûcher sur lequel on brûlait le prétendu sorcier.
La guerre fut terrible, car en passant ainsi de l’exorcisme simple à la torture et ensuite au bûcher, l’Église voulut anéantir ce qu’il n’était pas en son pouvoir de vaincre. Ainsi périrent dans les flammes des milliers d’individus qui n’étaient autres que des malades, tels qu’on en voit tous les jours, et qu’un traitement rationnel aurait pu guérir.
La croyance aux sorcières et à leurs sortilèges était si générale au moyen âge, que laïques et religieux à la fois se mettaient à les poursuivre pour les détruire au moyen des plus grands supplices,
comme si la société avait en face d’elle de ces grands coupables qui ne méritent aucune pitié. On sait quel a été le sort de Jeanne d’Arc, accusée de possession et de sorcellerie. Mais ce qu’on ignore, c’est que le supplice de la pucelle d’Orléans sembla faire naître une épidémie d’héroïnes. Deux jeunes filles des environs de Paris se déclarèrent inspirées de Dieu pour continuer sa mission. Elles furent jetées en prison, l’une se rétracta heureusement pour elle et obtint la liberté ; mais l’autre ayant persisté dans ses déclarations fut condamnée à périr par le feu.
En 1436, à peine les cendres de Jeanne d’Arc avaient -elles eu le temps de refroidir, que dans le pays de "Vaud on signale une épidémie de lycanthropie, des hommes se croient changés en loup, mangent de la chair humaine et dévorent même leurs propres enfants. Des centaines d’individus avouent ce crime imaginaire aujourd’hui connu sous le nom de folie ; on les croit possédés du démon et ils sont brûlés.
En 1459 surgit en Artois une autre épidémie de possession démoniaque. Ce sont des femmes qui prétendent et avouent qu’elles ont la nuit un commerce intime avec le diable. Pour les guérir on les envoie aussi au bûcher.
Des faits analogues se produisent à Cologne, à Mayence, à Trêves, à Salzbourg, mais là, il s’y joint une illusion anthropophagique , et partout les flammes sont le remède apporté contre cette prétendue anthropophagie , qui n’est qu’une véritable illusion sensoriale. Dans ces villes, quarante-cinq femmes furent brûlées en un an, les unes pour avoir dit qu’elles avaient mangé des enfants, les autres parce qu’elles avaient avoué avoir un commerce intime avec le diable. On observa les mêmes choses à Constance et à Raweinsburg, où, en cinq ans, quarante-huit sorcières furent brûlées.
.Un peu plus tard, en 1491, c’est dans le couvent de Cambrai que règne la possession démoniaque; ici, ce sont les tempestières -, elles provoquaieut des orages avec le concours du diable, et l’on vit même une femme s’accuser d’avoir soulevé une tempête en soufflant sur un verre d’eau.
Tous ces faits se renouvelèrent durant le xvie siècle. Mais c’est surtout en Espagne que le nombre des malades et par conséquent des victimes fut considérable. Des milliers de pauvres malades , considérés comme sorciers, sous l’influence occulte du démon, furent brûlés vifs.
Dans la première moitié du xvne siècle, ces supplices continuaient encore, et, chose douloureuse à dire, en 1620, l’immortel Kepler eut à défendre deux fois sa mère accusée de magie. Devant les juges,
Kepler dit qu’il croyait aux sorciers, mais il déclarait sa mère innocente.
Ainsi, on le voit, c’est la démonomanie, aujourd’hui considérée comme une forme d’aliénation mentale, qui allume tous ces bûchers. Un individu est soupçonné d’avoir des relations avec le diable, on l’emprisonne, on lui fait avouer des crimes imaginaires et on l’envoie au supplice. On a peine à croire jusqu’à quel point l’esprit humain est susceptible de s’égarer. Mais si l’on veut prendre la peine de lire la Magie de Bodin, on y verra consignés les faits les plus extraordinaires qui se puissent imaginer en fait d’hallucinations étranges et d’illusions sensoriales variées.
Au reste, pour donner une idée de la démonomanie à cette époque, voici comment le conseiller Delancre résume les actes des démonolâtres : « Us ont trouvé moyen de ravir les femmes d’entre les bras de leurs époux, et faisant force et violence à ce saint et sacré lien de mariage, ils ont adultéré et joui d’elles en présence de leurs maris, lesquels, comme statues et spectateurs immobiles et déshonorés, voyaient ravir leur honneur sans pouvoir y mettre ordre : la femme, muette, enseveliè dans un silence forcé, invoquant en vain le secours du mari, et l’appelant inutilement à son aide, lui-même contraint de subir sa honte à yeux ouverts et à bras croisés.-
» Danser indécemment, festiner ordement, s’accoupler diaboliquement, blasphémer scandaleusement, se venger insidieusement, courir après tous les désirs horribles, sales et dénaturés brutalement, tenir les crapauds et vipères, les lézards et toutes sortes de poisons précieusement, aimer un bouc puant ardemment, le caresser amoureusement. » ( Tableau de V inconstance au moyen âge, P- 13.)
Ainsi, voilà de malheureuses nymphomanes qu’on cherche d’abord à exorciser simplement, mais qui bientôt montent sur le bûcher après avoir avoué elles-mêmes leurs crimes. Aujourd’hui elles seraient simplement envoyées à l’hospice de la Salpêtrière, dans des salles spéciales, et traitées comme de véritables aliénées.
Mais, ce qui paraît surprenant, c’est de voir se reproduire ces événements jusqu’à une époque très-rapprochée de nous. Ainsi, sous Louis XIY, alors que Voltaire et Bayle se révoltaient contre la continuation de tels supplices, des magistrats de Rouen osèrent encore, en plein parlement, réclamer le sang des sorciers et demander qu’on rallumât les bûchers. Est-il rien de plus significatif de la part d’esprits éclairés, et comment ne pas voir dans ces funestes aberrations la preuve de cette crédulité inhérente à l’esprit
humain et dont j’ai parlé précédemment? — Ces faits se produisaient cependant à une époque et dans un pays où le Tartuffe et le Misanthrope .avaient déjà paru sur la scène française !
A ce moment, néanmoins, la démonomanie commence à disparaître et à changer de forme, pour faire place à d’autres manifestations, cette fois plus innocentes, du mysticisme médical et de la crédulité publique. Les jansénistes et les molinistes étaient aux prises; ceux-ci ayant fait des guérisons miraculeuses sur lesquelles l’attention publique s’était fixée , les jansénistes voulurent les imiter.
Jacques IL mort en exil à Saint- Germain, avait, dit-on, reçu du ciel le don d’opérer des miracles. Comme ses prédécesseurs et comme les rois de France, il guérissait les scrofuleux en les touchant du doigt. C’était sa distraction à Saint-Germain. En outre, dit Salgues ( Erreurs et Préjugés du xvme siècle,, t. I), il faisait marcher les boiteux, dégourdissait la jambe des goutteux, redressait les louches, faisait parler les bègues et les muets. Pour répondre à ces guérisons extraordinaires, on répandit le bruit que monseigneur de Yialart, janséniste, avait, pendant sa vie, rendu la vue à des aveugles par sa bénédiction. Et comme il était enterré à Châlonssur-Marne, on vit aussitôt une foule de malades accourir dans cette ville, espérant trouver la santé en visitant le tombeau du saint. Mais comme la ville de Châlons était assez éloignée de Paris, les moyens de transport difficiles, on devait songer à opérer des miracles dans la capitale même de la France.
L’occasion se présenta bientôt. Un diacre janséniste, nommé Pâris, connu par sa grande piété, vint à mourir et fut inhumé au cimetière de Saint-Médard. Sa dépouille fut considérée comme ayant la puissance d’accomplir des guérisons miraculeuses. Tout aussitôt quelques malades furent envoyés près de son tombeau, et là, dans le cimetière, la nuit, on les fit coucher sur la sépulture. Chacun devine la terreur et la foi qui s’emparèrent de l’esprit de ces pauvres malades. Leur eflroi se traduisit bientôt par des convulsions, et quelques-uns revinrent guéris. C’était ce qu’on appelle si faussement un miracle . Le bruit s’en répandit aussitôt, et, au bout de quelques jours, on venait en pèlerinage au tombeau du diacre Pâris. Les aveugles y venaient chercher la lumière, les muets la parole, les paralytiques le mouvement; ils eussent été aux eaux minérales, à la tombe de Mahomet ou de sainte Geneviève, etc., qu’ils y auraient trouvé la guérison aussi bien qu’au cimetière de Saint-Médard. La condition de ces merveilles, c’est que les malades aient la foi. La
foi ! tout est là dans ce genre de merveilles. Avec elle s’opère-
ront toujours des miracles de la nature de ceux dont il est question ici.
C’est aussi vers cette époque qu'on vit paraître dans le même lieu l’ épidémie des flagellants. Là, des femmes nerveuses qui venaient demander à ce tombeau la guérison de maux peut-être imaginaires, tombaient tout à coup dans un état d’insensibilité complète ; elles se roulaient par terre; on leur mettait une planche sur le corps, et plusieurs hommes marchaient dessus, sans qu’elles éprouvassent la moindre douleur; bien plus, on ajoute qu’elles éprouvaient une certaine jouissance à être torturées de cette manière, et lorsqu’on les frappaient à coups de barre de fer, elles criaient avec force : « Continuez, frères, continuez ! »
Est-il rien de plus incroyable en apparence , et de plus étrange que cette théurgie? Cependant ces faits sont exacts, et il importe au médecin de les connaître pour les apprécier comme ils le méritent sans y apporter ce scepticisme absolu et railleur qui ferme les yeux à la vérité.
Le bruit qui se fit autour de ces prétendus miracles, et le scandale de ces pratiques, où l’érotisme prenait une si grande part, furent tels, que la police, obligée d’intervenir, se mit en devoir d’arrêter les débordements de ces imaginations délirantes et de fermer le cimetière.
Tout le monde connaît la fameuse inscription :
De par le roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Placé sur la porte du cimetière Saint-Médard, cet arrêt suffit pour mettre fin aux pèlerinages, aux convulsions, aux flagellations et aux miracles qui, pendant plusieurs années, servirent à la propagation du jansénisme.
D’un autre côté, l’influence des idées philosophiques émises par Voltaire et Bayle commençait à se faire sentir. Le clergé comprenait combien ces erreurs compromettaient la religion et l’engageaient dans une voie funeste. Les sciences faisaient de grands progrès. Tout, en un mot, contribuait à faire disparaître le mysticisme qui avait allumé les bûchers et produit les miracles médicaux.
Newton venait de découvrir l’attraction et la gravitation ; le magnétisme terrestre entrait dans la science. C’est au moment où ces belles découvertes illustraient une époque, qu’on vit en Allemagne deux hommes , un prêtre, Gassner, et un médecin, Mesmer , originaires de la Souabe, qui crurent, en 1774, avoir trouvé dans le magnétisme animal la panacée de tous les maux de l’humanité.
Gassner, orné de son étole, pratiquait avec les formules ordinaires du rite chrétien, un véritable exorcisme sur les malades ayant la foi dans l’esprit et le diable dans le corps, et il abandonnait aux médecins les maladies auxquelles, après quelques opérations probatoires, il reconnaissait que l’esprit malin était étranger. C’était une application de la théurgie.
Mesmer croyait également aux esprits, non plus à ces esprits funestes qui s’emparent du corps des malades et qu’on doit expulser, mais à des esprits de vie et de salut qu’on peut appeler au moyen de pratiques attrayantes et de douces caresses. Esprit du monde , âme de l'univers, aimant, fluide universel, etc., tels étaient les noms du nouvel agent capable de guérir immédiatement les maladies de nerfs et médiatement toutes les autres. C’était le magnétisme animal.