‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Tome 1Chapitre 73 sur 118 · BACON · texte numérisé non relu

BACON

François Bacon, de Vérulam, vicomte de Saint-Alban, né à Londres en 4560, et mort en 4636 à 66 ans, après avoir été conseiller d’État, lord chancelier d’Angleterre, garde des sceaux, etc., peut être regardé comme le chef de l’Empirisme moderne. Ce n’est pas qu’avant lui, on n’ait fait librement par l’expérience d’utiles efforts pour combattre les données anciennes de la science, accréditées par l’autorité religieuse et civile, mais, philosophiquement, c’est lui qui a donné la formule de la méthode et qui, mieux que tout autre, a montré la voie à suivre dans l’étude des sciences.

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que dans cette inauguration du principe de l’ expérience éclairée par l’induction on eût tout à coup trouvé le moyen d’éviter l’erreur et de bannir l'hypothèse, car il y a tout autant à craindre de l’expérience des esprits faux que de l’abus du raisonnement chez les bons esprits. Que d’hypothèses expérimentales n’a-t-on pas introduites en chimie, en inédecine et en physiologie depuis Bacon et sous le patronage de sa méthode ? Chaque jour voit éclore une nouvelle vérité dite expérimentale destinée à prendre la place d’une vérité expérimentale de la veille, et beaucoup de savants croient qu’il suffit d’avoir fait quelques expériences pour être dans la voie qui mène à la découverte d’une vérité. Ils ne s’imaginent pas que l’induction est aussi difficile que le raisonnement et que la clairvoyance qui résulte de l’observation des faits n’est pas donnée à tout le monde. Un seul exemple entre bien d’autres fera comprendre ma pensée. Tous les anatomistes avaient étudié le cœur, les vaisseaux qui s’y attachent et se ramifient dans les poumons ou dans les membres, et cependant il a fallu vingt

siècles d’expérience sur ces différents organes chez les animaux pour arriver à l’homme qui devait avoir la clairvoyance du phénomène qu’ils accomplissent et pour découvrir la circulation.

Quoi qu’il en soit, bien que Bacon se soit lui-même chargé de démontrer que sa méthode ne garantit pas de l’hypothèse, en raison de celles qu’il a émises dans ses ouvrages , il faut bien reconnaître que philosophiquement la doctrine est irréprochable. C’est un fait unanimement reconnu et Sprengel a eu raison, dans son Histoire de la Médecine, de le faire ressortir comme il l’a fait.

Dans son livre sur l’accroissement des sçiences, Bacon établit une division que Diderot et d’Alembert ont pris comme base du plan de leur Encyclopédie. En effet, dit Sprengel, les connaissances humaines, réparties d’après les facultés de l’esprit, se divisent en histoire, poésie et philosophie, suivant qu’elles exercent la mémoire, l’imagination ou' l’intelligence (1).

L’Histoire comprend aussi l’histoire naturelle, qui est en partie narrative et en partie rationnelle, et qui a'pour but principal de fournir des matériaux à la philosophie de la nature (2).

Bacon divise la philosophie en trois parties, la science de Dieu, celle de la nature, celle de l’homme. La science de l’homme se partage ensuite en médecine, art cosmétique, athlétique, et ars voluptaria. Le chancelier comprend, sous cette dernière dénomination, la peinture, la sculpture et la gravure, qui eussent été bien plus convenablement associés avec la poésie (3).

Quant à la médecine il la mettait au nombre des sciences conjecturales, parce que l’objet dont elle s’occupe est extrêmement compliqué, et sujet à un nombre infini de variations. Jusqu’à présent, dit-il, on a plutôt ébauché que perfectionné cette science, les travaux qui la concernent forment un cercle en se confondant les uns avec les autres, au lieu de marcher en ligne droite et de se succéder (4). .

La médecine s’occupe de conserver la santé de guérir la maladie ou de prolonger la vie. Il faut nécessairement séparer des autres ce dernier art, auquel il n’est pas permis d’attacher une importance médiocre.

A 1 occasion de la partie de la médecine qui s’occupe de guérir les maladies, Bacon déplore d’abord le peu de fidélité et d’attention

(1) Baconis Verulam, de Augmento scientiarum, lib. II, ch. i, p. 43. (Opéra, ed. Arnold, in-fol. Francofurti, 1694.)

(2) Ibid, ch. m, 48.

(3) Baconis Vendant. ; l. c., lib. IV, ch. 11, 102-114 .

; (4) Ibid., p. 103.

des observateurs, qui devraient imiter la conduite d’Hippocrate et de Baillou, tracer un tableau fidèle des maladies, de leurs causes, de leur curation, et ne point attacher de prix aux opinions et aux hypothèses. Il ne faut pas que ces récits soient trop prolixes, et peignent des événements qui se présentent tous les jours ; mais ils ne doivent pas non plus être trop maigres, et se borner à mentionner des circonstances extraordinaires et étonnantes.

En effet, bien des phénomènes qui ne sont pas nouveaux par euxmêmes le deviennent selon qu’ils s’observent en tel ou tel temps, de telle ou telle manière, et un bon observateur trouve aussi une foule de remarques à faire dans des événements fort ordinaires.

Les Anatomistes, en donnant la description du corps humain, ont porté leur attention avec un soin qu’on se saurait trop louer, sur toutes les parties, même les plus petites ; mais jusqu’à présent on ne s’est point occupé des aberrations del’état ordinaire, ni de l'anatomie comparée. Bien certainement la cause des maladies réside quelquefois dans la différence que cause la structure des organes : les médecins négligent presque toujours cette circonstance et accusent les humeurs qui sont innocentes, au lieu de songer au mécanisme. Le traitement des maladies semblables ne réussit que lorsqu’on sert à corriger les humeurs, et souvent, pour prolonger la vie dans des cas de cette nature, il suffit de pallier l’affection, ou de soumettre le malade à un régime approprié. L’anatomie comparée et l’anatomie pathologique sont les principales sources qui peuvent contribuer au perfectionnement de l’art de guérir.

Bacon se plaint ensuite de ce que les praticiens sont trop précipités dans le jugement qu’ils portent sur l’incurabilité des maladies, et augmentent de cette manière la classe si nombreuse des médicastres. Il serait fort à désirer, ajoute-t-il, que de grands médecins examinassent avec soin les affections déclarées incurables ; car alors ils parviendraient peut-être à découvrir de nouveaux moyens propres à les guérir. Il est aussi du devoir de celui qui se livre à l’exercice de la médecine, d'adoucir autant que possible la mort des malades, lorsqu’il reconnaît l’insuffisance ou l’inutilité de tous les secours qu’il peut administrer. Ce qu’il y a déplus blâmable en médecine, c’est qu’au milieu des principes excellents sur les indications générales du traitement, on est encore fort peu avancé dans l’art de remplir ces indications à l’aide de remèdes particuliers. Les médicaments renfermés dans les pharmacies conviennent pour satisfaire aux indications générales, mais ils ne sauraient guérir les maladies. De là vient que les charlatans réussissent souvent mieux que les praticiens de profession : c’est pourquoi les médecins célèbres

BOUCHUT.

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et exercés ne devraient épargner aucun soin pour découvrir et faire connaître des moyens et des compositions propres à combattre les diverses affections auxquelles l’homme est exposé.

Bacon souhaite en outre que l’on puisse imiter les eaux minérales naturelles, et les progrès dont la chimie est encore susceptible, lui font concevoir l’espérance que ses désirs se réaliseront un jour. Il trouve aussi qu’on développe le mode de traitement d’une manière trop laconique pour que les règles que l’on donne soient d’un grand secours lorsqu’il s’agit de combattre une maladie chronique. On agirait avec plus de prudence, en indiquant dans tousses détails la marche qu’il faut observer, en ne s’écartant point ensuite des formules qui auraient été tracées (1).

Tous les médecins doivent souscrire sans réserve à cette appréciation sévère mais juste de la science médicale, et il est certain qu’elle a largement profité de ces conseils dans l’étude de l’anatomie, de l’anatomie pathologique et de la nosographie.

Mais là où Bacon se trompe, et se jette lui-même dans l’hypothèse, c’est lorsqu’il prescrit les règles à suivre pour reculer le terme de l’existence à l’aide de l’or potable et des autres préparations du même métal. De même aussi lorsque dans une incursion sur le terrain de la Chimie il dit qu’on peut arriver à faire de l’or avec de l’argent ou du Mercure. (Hist.nat., Cent 4, p. 823.) Je sais bien que l’idée de la transmutation des métaux occupait alorsbien des esprits, mais ce n’est pas la peine de se faire le champion de l’expérience pour arriver à émettre une semblable hypothèse. Vous dites que l’on peut faire de l’or, eh bien! que n’en faisiez- vous alors que vous en aviez tant besoin?

Dans un autre ouvrage extrêmement important YOrganonnovum, il enseigne la méthode suivant laquelle on doit traiter la philosophie et les différentes parties dont elle seJ compose. C’est là où il développe les véritables principes de la méthode d’observation. En voici l’analyse d’après Sprengel.

« Il commence par le tableau des inconvénients que les préjugés entraînent dans les sciences et ils divisent ces préjugés, idola, e n quatre espèces : idola tribus, qui découlent de la nature de l’homme ; idola specus, qui dépendent de l’éducation et de la manière de vivre de chaque individu ; idola fori, qui résultent du commerce avec les hommes ; enfin, idola theatri , qui sont les suites de l’éducation, et les enfants de l’école (2). »

(1) Baconis Verulam; I. c., p. 10S-109.

(2) Nov. organ., lib. I, p. 283-284.

« Il faut que l’homme se délivre de tous ces préjugés, s’il veut obtenir l’accès du temple de la vérité (1). »

« L’expérience seule ne sert à rien, lorsqu’on ne sait pas la mettre à profit pour parvenir à des raisonnements en suivant la route pénible de l’induction ; mais le plus grand tort qu’on ait jamais pu faire aux sciences, c’est de renoncer à l’observation pour s’adonner à la dialectique. Les Grecs eux-mêmes, que l’on vante avec tant d’emphase, n’ont point cultivé le champ de l’expérience, et, tous, sans exception, appartiennent à la classe des sophistes. Rien n’est plus ridicule que la vanité de certains savants qui dédaignent l’observation comme étant trop vulgaire pour pouvoir satisfaire leurs sublimes esprits ($). »

« Suivant Bacon, les imperfections de la médecine proviennent principalement de la négligence qu’on apporte dans l’étude de la philosophie de la nature (3). »

« Chacun, par respect pour le idola specüs, introduisant ses opinions favorites dans la nature, il en est résulté qu’on a cru pouvoir comparer les changements qui surviennent dans le corps humain, à ceux qui s’observent dans les ouvrages des hommes (4). »

« Bacon pense qu’une trop grande vénération pour les écrits des anciens est l’un des principaux obstacles qui s’opposent aux progrès de la médecine comme de toutes les sciences d’observation. L’antiquité étant l’enfance du monde, on ne peut attendre d’elle cette maturité de jugement et cette richesse d’expérience qui sont les heureux fruits delà véritable vieillesse du monde. »

« Les découvertes faites par les modernes, et la perfection qu’ils ont portée dans tous les arts humains, surpassent de beaucoup le petit nombre des observations recueillies par les anciens. D’ailleurs c’est une véritable lâcheté que d’en apppeler sans cesse aux auteurs et de méconnaître les droits de l’auteur des auteurs, c’est à-dire du temps. La vérité est la sœur du temps et non pas celle de la vérité (5). »

« En général, on ne doit pas s’attendre à rencontrer beaucoup de philosophie dans les livres qui se répètent continuellement les uns les autres, mais il faut étudier. la nature elle-même (6). »

« On a grand tort d’avoir honte de dire des choses nouvelles et

(1) Ibid., p. 294.

(2) Ibid. , p. 290-295, 302.

(3) Ibid., p. 300.

(4) Nov. organ., lib. I, p. 287-291.

(5) Ibid., p. 302.

(6) Ibid., p. 303.

extraordinaires, et les gouvernements éprouvent des craintes mal fondées , lorsqu’ils appréhendent que la propagation et le progrès des lumières n’occasionnent des séditions et des émeutes populaires. Rien n’est plus funeste à toutes les sciences que l’état stationnaire et le préjugé qu’il ne faut pas outrepasser certaines limites : l’esprit humain devrait, au contraire, faire sans cesse des efforts infinis pour atteindre la vérité. »

Bacon regarde l’histoire des sciences humaines comme le véritable flambeau de la vérité. La connaissance des erreurs que l’esprit a déjà commises, empêche de tomber dans des fautes semblables (1).»

« Les erreurs les plus pernicieuses sont provenues jusqu’à présent des spéculations auxquelles on s’est abandonné : les uns, semblables aux araignées, forment d’élégants et brillants tissus qui manquent de réalité et de solidité. Les autres, imitant la fourmi, se bornent à recueillir les observations isolées ; mais le véritable philosophe doit sucer comme l’abeille le miel de toutes les fleurs, et se laisser guider par un instinct intérieur pour élever un édifice ingénieux et régulier. Il n’est toutefois pas facile de tirer des résultats généraux des observations isolées qu’on a pu rassembler, et de fixer les principes d’une science. Jusqu’ici on a commis la faute de passer avec trop de précipitation de ces observations aux axiomes généraux ; il faut suivre avec prudence et circonspection la route de l’induction; c’est la seule méthode qui puisse faire faire des progrès à la philosophie de la nature, mais jusqu’à ce jour elle a été totalement négligée (2). « La faire connaître et l’enseigner, tel était le but vers lequel tendent les efforts de Bacon. »

Il assure dans plus d’un endroit, que son intention n’est pas de fonder une gecte nouvelle, qu’il n’indique aucun fait nouveau, que lui même n’est pas en état d’étendre le domaine de l’observation, et que sa méthode répand bien de la lumière, mais ne porte point de fruits. Ce grand homme faisait un aveu aussi sincère, parce qu’il sentait parfaitement combien il était peu versé dans les détails des sciences d’observation (3).

Ce qui lui paraît surtout d’une haute importance au sujet de la méthode d’induction, c’est de bien peser tous les objets de l’observation et de remarquer les changements gradués que chacun subit : il donne à ce travail le nom à’ opération occulte, et sans lui on ne saurait dire qu’on a observé quelque chose (4).

(1) Nov. organ., p. 309.

(2) Ibid., 310-312.

(3) Ibid., p. 317-319.

(4) Nov. org., p. 329.

« Celui, par exemple, qui n’a pas étudié, dès l’instant même où l’on administre l’opium, les changements que ce médicament apporte dans l’économie animale, ne peut point non plus faire d’observations exactes sur sa manière d’agir. Or, suivant l’opinion de Bacon, les anciens avaient négligé beaucoup cette opération oc? culte; ils volaient, pour ainsi dire, des observations isolées aux principes généraux : aussi doit-on chercher à découvrir les lois de la nature, non pas dans les ténèbres de l’antiquité, mais dans la nature elle-même ■» (1).

« Après tous ces principes préliminaires, Bacon développe plus particulièrement sa méthode d’induction, qu’il n’a pas exposée d’une manière tout à fait complète, et à l’appui de laquelle il cite l’exemple de la chaleur ; il donne d’abord une table qu’il nomme celle de la présence de l’essence, et qui indique tous les différents cas dans lesquels la chaleur se produit, puis une table de déviation, contenant les cas. dans lesquels il ne se développe pas de chaleur. Cette dernière est suivie d’une table des degrés faisant connaître les circonstances au • milieu desquelles la chaleur augmente ou diminue. Vient enfin la première vendange, vindennatio prima , parce que tous les cas réunis nous prouvent que le mouvement est la première condition nécessaire à la productiou de la chaleur » (2).

a II faut ensuite chercher les cas dans lesquels les qualités des corps sont tout à fait particulières : c’est ce que Bacon appelle les prérogatives des instances ; on s’attache à trouver les instances ostensibles, celles dans lesquelles une chose devient sensible par le secours des instruments, comme le thermomètre est le meilleur moyen pour connaître les degrés et les changements de la chaleur.

Enfin, il faut s’occuper de Yinstantia crucis , c’est-à-dire d’un travail qui conduise au résultat, afin de fixer ainsi la loi de la nature » (3).

« Il dérive ce nom des croix qu’on place sur les grandes routes, à l’endroit où plusieurs chemins se croisent, et qui servent à guider les voyageurs. »

Cet aperçu de Sprengel sur la philosophie de Bacon suffit pour montrer le but qu’elle se proposait d’atteindre afin d’opérer la réforme des études dans toutes les sciences d’observation, mais le résultat n’a été qu’incomplètement obtenu, et nous voyons, encore là, les hypothèses succéder aux hypothèses. Les mauvaises inductions ici ont pris la place des faux raisonnements.

(1) Ibid., p. 322.

(2) Ibid., p. 331-348.

(3) Nov. organ., p. 352-354.

Chose curieuse, Bacon lui-même n’a pu rigoureusement s’en tenir aux règles de sa méthode, et il les a plus d’une fois enfreintes. Cela doit excuser un peu les savants qui, dans leurs expériences, dépassant les bornes de l’induction légitime, s’égarent sans s’en apercevoir dans les dédales de l’hypothèse — Je n’en citerai que deux exemples, mais ils sont forts concluants. Voici ce que Bacon a écrit sur la nature de la chaleur et sur la nature des corps tangibles.

Nature des corps tangibles. — Tous les corps tangibles renferment un esprit invisible et impalpable, auquel ils servent d’enveloppe et comme de vêtement, d'où résultent trois genres ou modes d’action., qui sont la triple source des puissants effets de l’esprit sur le corps tangible. Lorsque cet esprit s’exhale, il contracte le corps et le dessèche; s’il y est détenu, il l’amollit ou le liquéfie; enfin n’est-il ni tout à fait émis ni tout à fait détenu, alors il figure, il forme des

membres, il assimile, il évacue, il organise . On peut distinguer

trois espèces ou modes d’esprit, savoir : l’esprit entrecoupé, l’esprit simplement rameux, enfin l’esprit tout à la fois rameux et distribué en différentes cellules ou petites cavités. Le premier est celui de tous les corps inanimés; le second, celui des végétaux; le troisième, celui des animaux. ( Nov . Org ., liv. II, Sect. I, ch. h, § 40.)

Nature de la chaleur. — La chaleur est un mouvement expansif, réprimé en partie, et accompagné d’effort, qui a lieu dans les parties moyennes; mais avec ces deux modifications : 1° que le mouvement du centre à la circonférence est accompagné d’un mouvement de bas en haut; 2° que cet effort, ce mouvement dans les parties moyennes , n’est ni faible ni lent; mais au contraire fort, vif et un peu impétueux; que c’est une sorte d’élan. (Nov. Org., liv. II, chap. iv, § 19.)

Ces citations qu’on pourrait multiplier doivent suffire et je n’en ajouterai pas d’autres. Cela serait inutile. Elles donnent la mesure des difficultés de la méthode, elles font voir que l’expérience à elle seule est insuffisante pour arriver à la découverte de la vérité, que ceux qui parlent le plus de méthode expérimentale et d’expérience n’en font pas moins de folles hypothèses, et elles établissent que Y induction et la déduction peuvent se rendre coupables des mêmes erreurs. Sans insister sur ces faits qui sont peut-être plus la faute de 1 homme que celle de la méthode, je rendrai une fois de plus à l’auteur de la philosophie expérimentale l’hommage de lui dire que c est en ne s écartant pas des principes de sa doctrine que les sciences physiques sont le plus capables de s’accroître conformément à la vérité.

Locke et David Hume le firent dans leur philosophie en essayant

d’établir que nos idées sont le résultat de nos observations, qu’elles nous viennent des sens et enfin qu’elles n’ont rien à’ inné; mais ici il y avait l’écueil des faits de conscience qui ne sont nullement comparables aux faits de l’ordre physique, et cette philosophie plus tard développée par Condilac sous le nom de sensualisme est venue s’y briser. C’est qu’en effet, il ne faut comparer que les choses semblables, et les faits de l’ordre intellectuel et moral ressemblent si peu aux faits de l’ordre physique , qu'il n’y a pas lieu de les soumettre aux mêmes conditions expérimentales. Nos idées morales et religieuses ne relèvent en rien de l’expérience, et nous les sentons innées en nous, sans avoir besoin du témoignage des sens pour les découvrir. Restons donc dans le domaine des choses physiques et. là, l’expérience aidée de la raison reprendra tout son empire : ce qui explique le grand nombre des découvertes astronomiques , chimiques, anatomiques et médicales dont le xvne et le xvme siècle doivent s’enorgueillir.

J’aurais l’occasion, à propos de Yanatomisme, de revenir sur ce sujet en indiquant les progrès de la physiologie, de l’anatomie, de la chirurgie, personnifiés dans les Servet, les Aselli, les Harwey, les Vésale, les Paré, etc. En ce moment il ne sera question que des médecins et des thérapeutistes qui, par la méthode expérimentale, ont acquis quelque célébrité. Sachons toutefois qu’il en est peu qu’on puisse considérer comme étant exclusivement Empiriques et que tous, partisans d’idées ou de systèmes variés, n’ont pris dans l’empirisme rationnel que le moyen de démontrer l’exactitude de leurs conceptions ou l’importance de leurs procédés curatifs. C’estaunom de l’expérience qu’un naturiste démontre l’influence de la nature dans la guérison spontanée des maladies; c’est au nom de l’expérience que le méthodisme attribue les maladies au relâchement ou au resserrement des tissus; par elle, le philosophe croit arriver à la solution du problème de la nature de l’homme, et c’est elle enfin qui permet au médecin d’affirmer l’utilité d’un remède ou d’un autre contre les maladies. Sous ce rapport, tout le monde est Empirique et il n’y a que la manière d’employer la méthode qui différencie le véritable disciple de la philosophie expérimentale de celui qui s’abrite de son nom pour enfreindre plus aisément ses lois.

Ce qui sert d’argument aux sceptiques qui veulent faire de l’Empirisme non raisonné la base de la médecine, c’est qu’en limitant la science à l’art de guérir, ils remontent fatalement au principe routinier de la guérison empirique des maladies. Le mode d’action des remèdes leur importe peu. Cela guérit et voilà tout. Ils ne demandent pas à savoir pourquoi le quinquina , le mercure ou

l’opium guérissent la fièvre, la vérole et la douleur, ils se contentent du fait, et ils l’utilisent à l’occasion, comme ils font de tous les autres remèdes dont l’expérience leur a appris l’utilité. Pour eux, le hasard reste le souverain maître, et ils ne reçoivent de leçons que des brutes. L’Empirisme antique avait appris la saignée de Y Hippopotame; les purgatifs delà chèvre; les lavements de l’ibis. Nos praticiens modernes n’ont rien à lui envier, car La Condamine et Geoffroy attribuent également au hasard ou à un animal sauvage la découverte du quinquina. Ils racontent qu’un Péruvien atteint de fièvre se guérit par hasard en venant s’abreuver dans l’eau du lac de Loxa où, par suite d’un tremblement de terre récent, tous les cinchonas du rivage étaient tombés et avaient préparé une infusion naturelle de cinchona ou de quinquina et, d’après une autre tradition, que ce sont les pumas (sorte de lions du pays), souvent atteints de fièvre, qui se guérissant en rongeant l’écorce des cinchonas, indiquèrent à l’homme les vertus curatives de cette écorce. C’est encore au hasard et à l’Empirisme que quelques médecins attribuent la découverte de la vaccine par la confidence qu’une gardeuse de vaches fit à Jenner en lui apprenant que celles qui soignaient les vaches atteintes de cowpox, étaient préservées de la variole (1), etc. On pourrait multiplier ces légendes à l’infini, mais cela n’est pas nécessaire. Si j’en ai rapporté plusieurs ce n’est pas pour en tirer parti contre la méthode expérimentale, mais c’est pour combattre cette prétention ridicule de certains Empiriques qui s’imaginent donner de l’importance à leur système, en opposant toujours aux efforts et aux conquêtes de l’intelligence humaine, la puissance du hasard ou de l’instinct des bêtes. Tant que l’Empirisme n’abdiquera pas la prétention de faire de la thérapeutique une pratique aveugle, où la raison n’a rien à voir et où elle doit obéir aux prescriptions de la routine, il faudra bien qu’on montre aux esprits impartiaux l’état d’avilissement où peut tomber la science quand elle repousse les intuitions du génie, lors même qu’il en doit résulter la conquête de la vaccine ou celle du chloroforme.

Il y a donc deux Empirismes : l’un qui est 1 empirisme antique dont les nombreux disciples se recrutent parmi les sceptiques et les ignorants; parmi les religieux qui se servent de la médecine comme d’un moyen de propagande; parmi les charlatans qui par audace veulent en imposer au public ; enfin, parmi ceux en si grand nombre, hélas ! qui veulent pratiquer la médecine sans la connaître ; et l’autre

(1) Voyez plus loin le chapitre consacré à Jenner et à la découverte de la vaccine.-

qui est Y empirisme moderne ou raisonné, c’est-à-dire la méthode expérimentale d’induction. Ce dernier est celui dont peuvent s’honorer tous les savants.

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