LIVRE SIXIEME
DE L HUMORISME
Sommaire : De l'Humorisme ancien. — Des humeurs au temps d'Hippocrate.— Huuiorisme de Galieti. — Ce que devint l'humorisme après Galien. — Aëtius.
— Alexandre de Tralles. — Palladius. — Actuarius. — Rhazès et l'Humorisme des Arabes. — Humorisme au moyen âge et à l'époque de la renaissance. — Gilbert. — Fernrl. — Baillou. — Humorisme chimique et Chimiâtrie en lutte avec V ancien Humorisme. — Albert le Grand. — Roger Bacon. — Arnauld de Villeneuve. — Raymond Lulle. — Basile Valentin. — Paracelse. — AnJré Libavius. — Van Helmont. — Sylvius. — Willis. — Stahl. — Fr. Hoffmann.
— Sydenham. — Huxbam. — Stoll. — Selle. — Humorisme moderne. — Théorie du phlugistique de Stahl. — Priestley. — Lavoisier. — Baumes. — De P Humorisme contemporain. — Du sang et des Nosohémies. — Altérations de la Bile ; de la lymphe ; des produits de sécrétion. — Chimie physiologique. — Cl. Bernard. — Des applications de la chimie à la thérapeutique. — Découverte des alcaloïdes végétaux. — Appréciation critique de l'Humorisme.
Il y a plus de deux mille ans que l'on parle de l'Humorisme sans avoir réussi à le définir exactement, et sans savoir ce que signifie ce mot d'une façon précise.
Si l'on s'imagine, comme le croient quelques médecins, que l'Humorisme représente une doctrine qui, sans tenir compte des solides et des autres éléments de l'organisation, attribue le développement de toutes les maladies à l'altération primitive des humeurs, on se trompe beaucoup. Il y a eu des solidistes dans le sens absolu du mot (1), mais il n'y a jamais d'humoristes exclusifs. Pareille doctrine est impossible en raison même de la statique du corps humain II
f I ) Voir Solidisme.
bouciiut. il. — 1
2 HISTOIRE DE LA MÉDIfCINE
suffit pour s'en convaincre d'étudier l'Humorisme dans Hippocrate. et dans Galien, pour être convaincu que l'influence pathogénique attribué par eux aux différentes humeurs est un rôle tout partiel, <ouvout exagéré, mais toujours vrai dans une proportion raisonnable. Ainsi, l'Humorisme d'Hippocrate est allié au solidisme et au naturisme, de façon à faire un ensemble doctrinal que l'on a appelé le dogmatisme hippocratique. Il en est de même dans Galien qui a peut-être exagéré le rôle des humeurs en étiologie, mais qui n'a jamais méconnu la participation primitive des solides à la production des maladies et qui était en outre naturiste. — C'est ce qui constitue le Galénisme, sorte de doctrine éclectique et personnelle où l'observateur tient un compte nécessaire des différents éléments solides et liquides de l'organisation.
Qu'on ne croie donc pas que l'Humorisme soit un système absolu d'étiologie, car ce serait une erreur. C'est une affirmation de l'influence pathogénique des humeurs en présence du Solidisme qui le nie. Voilà tout.
L'humorisme est une doctrine dans laquelle la science médicale attribue un rôle pathogénique prépondérant, mais non pas exclusif, aux altérations des humeurs.
Pourquoi y a-t il eu un Humorisme de quatre humeurs seulement? c'est Y Humorisme ancien d'Hippocrate modifié par Galien et par ses disciples. Je n'en sais vraiment rien et on n'en trouve l'explication nulle part. On n'a même jamais fait cette observation.
Cependant, à côté du sang, de la bile, de la pituite et de l'atrabile considérés dans leurs déplacements et dans leurs altérations comme cause de maladie, il y a d'autres humeurs, aussi bien con nues jadis que de nos jours, dont il n'est point question au temps d'Hippocrate et de Galien. — Le chyle, la salive, l'urine, le sperme, la sueur, etc., sont des humeurs au même litre que la bile, qui n'est qu'un fluide de sécrétion, que l'atrabile qui n'existe pas mais qu'on supposait sécrétée par la rate ou par les capsules surrénales, et que la pituite qui n'est qu'une sécrétion muqueuse. — Pourquoi un rôle accordé aux unes, et comment n'est- il pas question des autres'? Cela ne s'explique pas. Je comprendrais que l'on eût négligé les humeurs de sécrétion pour ne prendre que les humeurs constituantes du corps, le sang ou la lymphe, qui forment l'eau mère ou le blastème générateur des éléments anatomiques et des tissus, mais du moment où, dans les humeurs, on place la bile, l'atrabile et la pituite, il faut y placer également les humeurs de sécrétion.
S'il fallait donner l'explication de cette manière de faire, je dirais que c'est au vague de la définition du mot humeur qu'on doit s'en
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prendre. Ne sachant au juste ce qu'il fallait qualifier de cette façon, l'arbitraire a prévalu et l'anliquilé médicale, plus poétique sous ce rapport que juste appréciatrice des faits, a subi la doctrine des quatre humeurs comme corollaire de la théorie cosmogonique des quatre éléments.
Nulle opposition n'a pu en triompher, et bien que Praxagoras de Cos ait proclamé l'existence de dix humeurs : la douce, l'uniforme, la vitreuse, l'acide, la nitreuse, la saline, l'amère, la verte, la jaune et l'acrimonieuse, dont chacune avait un rôle dans le développement d'un certain nombre de maladies, l'humorisme des quatre humeurs n'en a pas moins prévalu jusqu'au xvie siècle, à l'époque de Van- Helmont.
Ce n'est qu'après de longs débats, et bien des recherches ann forniques, que le mot humeur s'est appliqué à tous les fluides renfermés dans le corps et qu'il a compris dans sa signification les humeurs constituantes telles que le sang, la lymphe, le chyle ; les humeurs sécrétées utiles, la bile, le suc pancréatique, le suc intestinal, la salive, le sérum, le mucus, le sperme, les larmes, le lait, les humeurs excrétées telles que l'urine, la sueur, etc. Alors l'humorisme ne pouvait plus se contenter des idées hippocratiques ou galéniques et une nouvelle manière de voira pris naissance. — C'est VHumorisme du moyen âge et VHumorisme moderne.
Il y a donc plusieurs espèces d liumorisme d'après le nombre et le mode d'altération des humeurs mises en jeu dans la pathogénie, VHumorisme ancien, la Chimiâtrie, et VHumorisme moderne.
HUMORISME ANCIEN
La date des origines de l'Humorisme se perd dans l'histoire reculée de la science médicale de la Grèce, de Cos, de Gnide et d'Alexandrie. — La doctrine est évidemment antérieure à Hippocrate qui l'a reçue de Pythagore et d'Empedocle et qui n'a fait que la consacrer.
Du mélange des quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu, le monde et l'homme avaient pris naissance, mais le corps de l'homme était constitué de quatre humeurs : le sang, la pituite, la bile etl'atrabile, dont le mélange normal constituait la santé et dont le déplacement, la surabondance ou la petite quantité engendraient les maladies.
A la prédominance de ces humeurs se rattachait la constitution des âges, des tempéraments et même le caractère des saisons et des climats. — Dans la jeunesse, dans les tempéraments sanguins, au
printemps et dans les pays de montagnes et froids, il y avait prédominance du sang. — Dans la vieillesse, dans le tempérament lymphatique, en hiver, et dans les pays bas et humides, il y avait prédominance de pituite ou de phlegme. — Dans l'âge mûr, dans le tempérament bilieux, en été et dans les pays chauds, il y avait prédominance de bile ; — enfin, dans l'âge mûr plus avancé, chez les sujets d'un tempérament mélancolique, en automne et dans les pays équatoriaux, il y avait prédominance de l'atrabile.
C'étaient là aussi les opinions de Platon dont la philosophie s'alliait de fort près aux théories médicales de son temps. Il croyait que la bile est susceptible de s'enflammer et de produire des maladies aiguës inflammatoires, ou des maladies chroniques telles que l'épilepsie. Il accordait au feu surabondant dans l'organisme les fièvres continues; à l'air les fièvres intermittentes, quotidiennes et quartes; à l'eau les fièvres tierces, et le défaut de proportion entre les éléments physiques du corps, modifiant la composition des humeurs qui en sortaient, était l'origine de toutes les maladies.
Cet Humorisme des philosophes se mélangea d'abord à la médecine du temps et il passa ensuite à Alexandrie et à Rome.
Antérieur à Hippocrate, il est évident que c'est par lui qu'il est entré dans la science — c'est lui qui nous l'a transmis marqué du cachet de sa grande personnalité. C'est dans ses ouvrages qu'il faut chercher les premières traces connues de l'Humorisme, et il forme dès l'abord un ensemble doctrinal qui ne manque pas de puissance. — Toutefois il ne faut pas s'y tromper et conclure légèrement qu'Hippocrate est un humoriste : cela ne serait pas vrai. — Dans sa manière d'envisager l'homme, il tenait compte des humeurs, des solides et des forces, seulement il accordait à la cause du mouvement, to svopjjiov, à \a.nature, cpuctç, à ses forces, ouvauuç, la puissance de coordonner les actes physiologiques du développement et de la conservation du corps dont toutes les parties se trouvaient reliées par elle dans un consensus général. Elle avait en même temps la puissance de diriger les maladies vers une guérison naturelle. Mais comme il n'.idmettaitpas que cette force pût s'altérer, ce que ses disciples ont fait un peu plus tard (1), il considérait les humeurs comme la source de vie aux dépens desquelles se forment les solides et c'est dans, ces humeurs altérées qu'il plaçait l'origine de la plupart des maladies.
Il y avait quatre humeurs : — le sang, qui avait sa source dans le
(t) Les pneumatisles, inspirés du Naturisme d'Hippecrale, ont admis que le pneuma pouvait s'altérer.
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cœur — la pituite, qui venait du cerveau — la bile, qui était, formée par le l'oie — et Vatràbilile ou Veau, qui était engendrée par la rate.
Ces quatre humeurs, émanées de leurs différents réservoirs, se répandaient dans toutes les parties du corps où elles se mélangeaient en proportion convenable, à travers les pores des tissus, et constituaient la santé. — Au contraire, si le mélange ne se faisait pas bien, par suite de quelque défaut de communication ou par surabondance de l'une d'elles, il en résultait un trouble et souvent une maladie. S'ilyalà des hypothèses, il s'y trouve aussi des vérités importantes, car en abandonnant la théorie de la libre communication des humeurs entre elles, on accepte aisémentparmi ces humeurs, l'influence des déplacements et des altérations du sang et de la bile sur la production des maladies.
D'après Hippocrate, l'altération des humeurs cause les maladies de deux manières : 1° par elle-même, c'est-à-dire par un changement dans la nature de ces humeurs ou plutôt dans leur proportion relative. — 2° par un changement dans leur mode de distribution ou déviation de leur cours normal.
M. Andral (1), qui a très-bien étudié ce côté delà question, développe comme il suit cette altération des humeurs.
1° Changement de proportion des humeurs.
«. Pour que l'état de santé se maintienne, les humeurs doivent être dans un mélange exact, s'équilibrer entre elles; si ce mélange cesse d'exister, s'il survient un dérangement dans la proportion respective des humeurs, la maladie en est la conséquence, et, selon que ce sera le sang, la pituite ou la bile qui dominera, la maladie tirera son principal caractère de la surabondance de l'une de ces humeurs. Il y aura alors ce que dans le langage hippocratique on appelle une intempérie. L'humeur qui n'est plus en équilibre avec les autres, qui est prédominante, est dite intempérée. Celles des humeurs qui jouent le plus grand rôle dans la pathogénie d'Hippocrate, sont la bile et la pituite; le sang a beaucoup moins d'importance ».
2° Changement dans le mode de distribution, ou déviation du cours normal des humeurs.
« Les humeurs ont, nous l'avons déjà dit, dans le corps humain, des lieux spéciaux de fabrication, des réservoirs; le sang dans le
(1) Cours sur l'histoire de la médecine. Union médicale, 1852.
cœur; la pituite dans le cerveau; la bile dans le foie ; l'atrabile ou l'eau dans la rate. Ces humeurs peuvent s'échapper des réservoirs particuliers dans lesquels elles sont contenues, se répandre dans le corps, et devenir cause de maladie en se portant plus spécialement sur un organe et s'y accumulant : ce sera une fluxion. Dans les livres hippocratiques, la plupart des maladies sont considérées comme étant le produit d'une fluxion, c'est-à-dire de l'afflux d'une humeur dans un organe; le terme de la maladie arrive à la suite d'un travail particulier d'élaboration que subit l'humeur intempérée, travail d'élaboration qui porte le nom de coction. Deux effets différents peuvent résulter de ce travail ».
« 1° Retour lent des humeurs à leur état normal, sans manifestation spéciale, apparente. Ce mode de termination de la maladie est désigné par le mot (KWiç), résolution ».
« 2° Retour des humeurs à leur état anormal avec manifestation, c'est-à-dire avec apparition d'une humeur qui faisait partie de l'humeur intempérée, ou bien étant un produit nouveau du travail d'élaboration, se rassemble en dépôt dans quelque partie du corps, quelquefois en dedans, le plus souvent en dehors. Ce phénomène continue la crise, deuxième mode de terminaison des maladies. »
« Toutes les fois qu'une humeur prédomine, elle tend à se mouvoir, à se déplacer, à sortir des lieux où elle est habituellement contenue. Elle est déterminée à se porter vers telle ou telle partie, tel ou tel organe, en raison d'un certain nombre de circonstances parmi lesquelles il faut compter la conformation des solides ou une disposition particulière et accidentelle de ces mêmes solides. Ce n'est pas comme point de départ de la maladie que les auteurs hippocratiques admettent cette disposition accidentelle des solides, mais celle-ci est créée dans l'unique but de fixer l'humeur prédominante et de permettre à l'organe de la recevoir et de la retenir. Cet organe revient à son état normal lorsque l'humeur qu'il a fixée a subi les élaboralions nécessaires, la coction, et qu'elle est revenue elle-même à sa constitution primitive. »
« Parmi les divers solides, les uns se laissent pénétrer facilement par l'humeur intempérée, exemple le poumon, d'où la fréquence des affections de cet organe; d'autres l'admettent avec plus de difficulté, d'autres enfin résistent à l'invasion de l'humeur intempérée et la repoussent sur d'autres organes. »
« Au nombre des circonstances qui appellent dans les organes l'humeur intempérée, il faut noter la douleur, ou, plus généralement, l'excitation dont la douleur n'est qu'une espèce, d'où l'aphorisme tant de fois cité : Ubi stimulus, vel dolor, ibi fluxus. La
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plupart des fluxions se font de haut en bas; le plus grand nombre viennent de la tête ; or, comme le phlegme a son réservoir dans le cerveau, il en résulte que la plupart des maladies sont caractérisées par la présence du phlegme ou de la pituite. Les fluxions diffèrent entre elles relativement à l'humeur qui s'écoule et au lieu où cette humeur se porte. La dyspnée est expliquée par l'afflux de la pituite qui descend du cerveau pour se porter dans la poitrine; c'est à l'obstruction des poumons par le phlegme qu'est due la péripneumonie; l'épilepsie est le résultat de la rétention de cette même humeur dans le cerveau : ce qui le prouve, dit l'auteur du livre de la maladie sacrée, c'est la grande quantité d'eau qu'on a trouvée dans le crâne d'une chèvre épileptique; unique fait d'anatomie pathologique que l'on trouve dans toute la collection. »
« Telle est la base de cette théorie des fluxions, l'origine de cette doctrine des catarrhes, qui ont joué un si grand rôle dans les théories et la pratique médicales, jusqu'à Van Helmont, qui les a renversées. Les principes sur lesquels cette doctrine était fondée sont donc tombés depuis longtemps, mais les expressions se sont conservées jusqu'à nous, en sorte qu'aujourd'hui nous employons une foule de mots dont nous ne pouvons comprendre le sens et que nous appliquons à des idées pour lesquelles ils n'ont pas été primitivement créés. Du reste, ces doctrines mortes dans la science, vivent encore aujourd'hui dans l'esprit du vulgaire. Le mouvement des humeurs, leur déplacement, leur transport et leurs fixations dans les organes, telles sont les expressions que l'on entend tous les jours sortir de la bouche de gens étrangers à la médecine. Dans leurs idées, un vésicatoire, un cautère, servent à attirer et à fixer vers le point où on les applique les mauvaises humeurs, ou, pour parler le langage d'Hippocrate, les humeurs intempérées ».
« En résumé, une humeur prédominante, soit dans le lieu qui est le réceptacle normal, soit dans un autre lieu vers lequel elle a été attirée et dans lequel elle s'est fixée ; ou bien encore une humeur prédominante dans l'universalité du corps, voilà ce qui constitue la maladie suivant la pathogénie d'Hippocrate. Pour que la maladie cesse, il faut que cette humeur prédominante éprouve une série d'élaboralions qui dirigent la nature médicalrice et qui constituent la coclion. Cette série d'élaboralions est indispensable, elle est nécessaire, inévitable; or, comme elle demande un certain temps pour s'accomplir, il en résulte qu'il est impossible, suivant Hippocrate, de juguler, comme on dit de nos jours, une maladie. Le terme de celte élaboration, différent dans les différentes maladies, est toujours le même dans chaque maladie en particulier. Il s'ac-
compagne de certains phénomènes qui annoncent la terminaison de la maladie, ce sont les phénomènes critiques, les jours où ils apparaissent sont les jours critiques, et leur ensemble constitue la crise (xpi'atç), jugement, solution ».
« La crise consiste dans l'évacuation de l'humeur intempérée ou dans la transformation de cette humeur en un liquide qui n'a pas son analogue dans l'économie, le pus. Il y a là une idée, à savoir, qu'à une certaine époque de la maladie, il se forme une matière, produite de l'altération des humeurs, qui renferme en elle la cause de la maladie et l'emporte avec elle au dehors. Cette matière est assez bien représentée par le pus de la variole. Dans celte maladie, tout se passe comme si une matière morbifique, représentée ici par le virus varioleux, introduit dans le corps, y séjournait pendant un certain temps, y subissait une série d'élaborations particulières, puis, arrivait à la peau, y déterminait un grand nombre de petites congestions partielles se transformant successivement en vésicules et en pustules. Dans la matière de ces pustules serait contenue la cause de la maladie, car si l'on prend de ce pus avec la pointe d'une lancette et qu'on le transporte sous l'épiderme d'un individu sain, on reproduit chez celui-ci une maladie exactement semblable. »
Voici maintenant quelques passages d'Hippocrate d'après lesquels on peut juger la manière dont il comprenait le rôle des humeurs dans quelques maladies, et par eux on pourra juger des autres.
« Quand on est affecté d'un coryza, et qu'il se fait un écoulement par les narines, cette humeur devient plus acre que celle qui était rendue auparavant et que le nez fournit chaque jour, le fait enfler, et excite une chaleur excessive et un sentiment de brûlure, et si l'on y porte souvent la main et que le flux persiste longtemps, la partie, quoique sèche et peu charnue, s'excorie. L'inflammation du nez s'apaise, non pas tant que dure le catarrhe et que la phlogose existe ; mais quand l'humeur devient plus épaisse, moins acre, et quand, par la coction, elle se mêle davantage au liquide primitif, alors seulement l'inflammation cesse (Hipp., De l'ancienne médecine, 18, Trad. de M. Littré.)
Autre exemple : Les fluxions qui se jettent sur les yeux, ayant des âcretés violentes et diverses, ulcèrent les paupières, excorient les joues, etc. Inflammation, chaleur extrême, tout cela dure jusques à quand ? Jusqu'au moment où la fluxion s'épaissit par le travail de la coction, et où l'humeur qui s'écoule devient chassieuse. Avoir subi la coction, c'est, pour les humeurs, avoir été mélangées, tempérées les unes par les autres, et mêlées ensemble; quant aux
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fluxions sur la gorge qui produisent les angines, les inflammations, les péripneumonies, toutes jettent d'abord des humeurs salées, aqueuses et acres, et c'est alors que croît la maladie. Mais quand les humeurs s'épaississent par lacoction et perdent de leur àcreté, alors se résolvent les lièvres, etc.
«Toutes les humeurs du corps sont d'autant plus douces et meilleures qu'elles ont subi plus de mélanges. L'homme se trouve en état le plus favorable, quand tout demeure dans la coction et le repos, sans que rien manifeste une qualité prédominante. »
« Voyez, quand le suc amer, qu'on appelle bile, prédomine, quelle anxiété, quelle chaleur, quelle faiblesse, se manifestent! Tant que ces humeurs sont en mouvement sans coction et sans mélange, la médecine n'a aucun moyen de faire cesser la douleur et la fièvre. Et quand il se développe des acidités acres et érugineuses, quelles irritations furieuses, quelles douleurs mordantes, quelles angoisses ! Ces accidents ne peuvent se calmer que lorsque les acidités ont été épurées, calmées, tempérées par le reste.... La coction, le changement, l'atténuation et l'épaississement s'opèrent de plusieurs manières différentes. Aussi les crises et le calcul des jours ont en ceci une grande puissance, » (même paragraphe).
«. Quand la crise se fait ou qu'elle est faite, il ne faut rien remuer ni innover, soit par des remèdes purgatifs, soit par d'autres choses qui excitent, mais il faut laisser agir la nature. » (Trad. de Dezeimeris, Aph. 20, section 1.)
Il faut mettre en mouvement et évacuer par des remèdes purgatifs les humeurs cuites, mais il ne faut pas évacuer les humeurs crues ; il faut s'en abstenir au commencement des maladies, à moins qu'il n'y ait turgescence ; mais la plupart du temps il n'y a pas turgescence (Aphor. 22, sect. 1).
Les humeurs qu'il faut évacuer doivent être conduites là où elles se portent principalement d'elles-mêmes, et par des voies convenables (Aphor. 22, sect. 1).
Si l'on veut bien ne pas trop s'appesantir sur les erreurs de détail que renferme cette théorie humorale de la maladie pour n'en voir que le principe, et si l'on veut bien se mettre en présence de ses souvenirs de médecin praticien, on verra qu'il y a dans le principe de rHumorisme quelque chose de vrai, de très-sérieux et de trèsutile à étudier aujourd'hui. Eu effet, qu'on réfléchisse un peu sur ce que sont les fièvres continues typhoïdes et les fièvres éruptives, telles que la scarlatine, la variole, la rougeole, le furoncle ; ou bien les inflammations, on verra toujours une même succession de phénomènes, d'invasion, d'état, de maturité, de déclin et souvent de
crise qui permet de comparer la maladie à l'incubalion, au développement, à la maturité et à la coction d'un produit qui s'élabore, souvent se multiplie et est rejeté d'une façon ou de l'autre par l'économie. La marche naturelle des maladies et leur guérison spontanée indiquent la réalité d'une nature médicatrice, mais dans les voies et moyens de celte guérison, et dans les crises qui se produisent lors de la coction des maladies, il est permis de voir la maturation d'une intempérie d'humeur, c'est-à-dire la maturation d'une accumulation des humeurs sur un point de l'organisme. Cela n'a rien de déraisonnable, et j'ajouterai cela est conforme à ce qu'apprend l'observation journalière des maladies. — La preuve c'est qu'en beaucoup de cas, principalement dans les fièvres éruplives, il est extrêmement dangereux de supprimer la manifestation qui se fait vers la peau et, toutes les fois que par une médication contre indiquée on empêche une éruption de sortir, il est rare qu'on ne fasse pas courir les plus grands dangers au malade.
Comme j'ai déjà eu occasion de le dire dans le chapitre du Naturisme, à propos de mon étude sur Hippocrate et sur Galien, les crises existent dans beaucoup de maladies, et dans celte doctrine il n'y a de contestable que la théorie des jours critiques. — Ces crises sont des évacuations de sang (épistaxis ou hémorrhoïdes); — des sécrétions muqueuses ou puriformes du nez, des bronches, de l'estomac ; — de l'intestin ou de la vessie ; — des abcès, des éruptions à la peau, etc. — Tout cela est très-réel, et si l'on peut essayer de contester la justesse de l'explication, il est impossible de mettre en doute la réalité du fait — A celte doctrine se rattache l'étude des symptômes communs qui annoncent l'imminence de la crise et des symptômes propres qui indiquent le lieu où elle doit se faire, étude importante si jamais il en fut, puisque le médecin doit chercher à voir de quel côté, sur quel organe, aura lieu la crise afin de la favoriser. — Quà natura vergit, eo dvcendum, tel est l'aphorisme hippocratique qui résume la doctrine et qui reflète toute la pensée de la thérapeutique de cette école.
L'Humorisme d'Hippocrate, continué par ses disciples, ne régna pas sous la forme que je viens d'indiquer pendant le siècle qui sépare la mort de cet homme célèbre de la fondation de l'école d'Alexandrie. Tout en respectant l'autorité d'Hippocrate, on combattit ses idées dans ce qu'elles avaient d'exagéré ou de faux, et il en est même qui, ne reconnaissant d'autre suprématie que celle des faits, n'hésitèrent pas à formuler des opinions contradictoires et à plaider en faveur du iSolidisme. — Ces contradictions n'eurent pas de succès durable. Parmi ceux qui bornèrent leurs contradictions à quelques points de
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détails il faut citer Aristote qui mit très-sérieusement eu doute l'action de la bile, dans la production des maladies et qui entraîna la conviction d'un grand nombre de médecins de son époque. — Ce fut le premier et le plus réel ébranlement subi par les doctrines hippocratiques.
On arrive ainsi à l'époque de l'Ecole d'Alexandrie où, après avoir vu Hérophile professer le dogmatisme hippocratique, nous allons voir, sous l'influence d'Erasistrate, s'introduire une grave moditication de l'humorisme grec. — Aussi habile médecin que célèbre analomiste, Erasistrate combattit avec énergie cette opinion d'Hippocrate : que le plus grand nombre des maladies était du à un vice des quatre humeurs et il essaya de démontrer au contraire, que la bile est inutile et que, dans le plus grand nombre des cas, il n'y a qu'une seule humeur en cause. — Pour lui c'était le déplacement du sang ou métemptose qui était la cause des maladies, c'était encore del'Humorisme mais un Humorisme très-amoindri et profondément modifié dans ses rapports avec la marche naturelle des maladies et avec la doctrine des crises. — Dans cet Humorisme réduit à l'influence d'une seule humeur, qui était le sang, agissant sur le pneuma dont il provoquait les mouvements irréguliers, il n'y avait plus de principe supérieur coordonnant les phénomènes de la maladie produite par l'humeur en mouvement, comme au temps d'Hippocrale, il n'y avait qu'un déplacement et non pas un vice du sang : c'était un Humorisme anatomique substitué à l'Humorisme vitaliste.
Voici maintenant quel était le rôle qu'Érasistrate faisait jouer au déplacement du sang ou métemptose dans la production des maladies. Elle était la cause des fièvres, des inflammations, des hémorrhagies.
Dans les fièvres, le sang passait des veines dans toutes les artères où il s'accumulait en se mélangeant avec le pneuma qu'il agitait d'un mouvement irrégulier (air aspiré par les poumons et circulant dans le cœur). — C'était une métemptose générale.
Dans les inflammations, le sang passait accidentellement, et sur un seul point, des veines dans les petites artères d'un organe. C'était une métemptose partielle, ou erreur de lieu, TrapEirrr-rtoacç. Ainsi, par suite de ce passage du sang veineux dans Se système artériel, la pneumonie avait pour siège les artères du poumon émanées de l'aorte, et dans la pleurésie l'épanchement du sang se faisait dans les artérioles de la plèvre.
Dans les hémorrhagies, il y a sortie du sang des veines, mais au lieu de passer dans les artères, l'épanchement a lieu hors des vaisseaux.
Dans la paralysie, ce n'était plus le sang qui était déplacé, mais bien l'humeur qui nourrit les nerfs de mouvement, celle-ci pénétrant dans la cavité des nerfs l'obstruait de façon à gêner la production du mouvement et des sensations.
Si l'on se demande maintenant quelle était pour Erasistrate la cause de ce déplacement du sang des veines dans les artérioles ou métemptose, on voit que c'était la pléthore. — La réplétion du système veineux dilatait les pores des parois vasculaires, favorisait l'épanchement du sang et celui-ci se trouvait repris par les artères dans lesquels il s'était fait un vide attracteur. Que d'hypothèses en peu de mots! mais laissons là ces erreurs et parlons de la théorie des hémorrhagies qui n'est pas sans importance.
M. Andral l'a dit avec raison : Erasistrate est le premier qui ait institué une doctrine des hémorrhagies (1) dont la cause prochaine est aussi une métemptose. — Il y en a deux ordres comprenant différentes espèces. — Les unes sont accompagnées de rupture des parois veineuses et les autres ont lieu sans rupture.