DU TRANSFORMISME
En médecine, le Transformisme est de date toute récente. Il relève de Lamarck et de Darwin. 11 s'ignorait lui-même et ce n'est que lorsqu'en zoologie Darwin eut exhumé la doctrine de Lamarck pour lui donner des développements qui en font presque une doctrine nouvelle, que l'on a songé à rapprocher la théorie de la pathologie cellulaire de la théorie de l'origine des espèces (1). — De part et d'autre c'est un prototype élémentaire qui sert de point de départ aux transformations successives observées dans l'échelle des êtres ou dans les produits pathologiques. — Mais en médecine, cette théorie a beaucoup moins d'importance qu'en zoologie.
Pour mieux faire comprendre le rapprochement établi entre la théorie cellulaire physiologique ou pathologique et la théorie de l'origine cellulaire des espèces et de l'homme, je vais donner d'abord le résumé des doctrines zoologiques de Maillet, de Robinet, de Lamarck, de Naudin et de Darwin dont les noms se rattachent à cette philosophie naturelle, à cette question de l'origine cellulaire de l'homme et des espèces animales, à laquelle se rattache celle des origines de la vie. C'est un des problèmes les plus difficiles et les plus périlleux de l'histoire naturelle. Il a été abordé par un grand nombre de naturalistes, principalement par de Maillet, Robinet, Buffon, Lamarck, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, W. Herbert, Grant, Omalius d'Halloy, Owen, Herbert Spencer, Bory Saint-Vincent, Naudin, Wallace, Charles Darwin, etc. ; mais les travaux de ce
(1) De l'Origine des espèces, 1859, traduit par M" Royer, et de l'Origine de l'homme; Londres, 1870.
bouchut. ». — 86
dernier ont eu un tel retentissement qu'ils ont fait une sorte d'école philosophique.
Pour quelques personnes même, notamment Bourgeois, Wogt, Daily, de Quatrefages (1), la philosophie représentée par ces travaux, a reçu le nom de Darwinisme ou mieux celui qui est plus significatif de Transformisme.
Sans indiquer tout d'abord la cause du retentissement des recherches de Ch. Darwin, je ne puis que constater le succès plus bruyant que légitime obtenu par ses essais de philosophie naturelle. Comme dans ce bruit il y a une injure et une atteinte à la dignité humaine, la zoologie compromise a le droit de faire entendre une voix contradictoire. On a toujours tort de se désintéresser des attaques dirigées contre les principes fondamentaux d'une science. Là, comme en morale et en politique, l'indifférence est une faute.
Le continuateur de Lamarck, dans un premier livre plein de réticences habiles, avouées plus tard dans un second ouvrage sur YOrigine de l'homme , a eu la bonne fortune , si cela peut s'appeler ainsi, de paraître dans un moment où les tentatives de destruction sociale et morale cherchent partout des auxiliaires et trouvent jusque dans la science des moyens politiques et des procédés d'ambition à leur usage.
Refaire l'origine du monde en l'attribuant à !a génération spontanée, et celle de l'homme en faisant sortir par génération d'un couple de singes Catarrhins de l'ancien continent, pour substituer de par la zoologie, cette hypothèse au dogme de la création indépendante ou au silence prudent des savants qui regardent ces phénomènes comme un mystère impénétrable, c'est, à mon sens, ériger en fait scientifique l'abaissement moral de l'humanité. C'est une tendance réaliste qui ne peut profiter qu'aux mauvaises passions.
Tout d'abord M. Darwin s'est occupé de l'origine des espèces, laissant un peu dans l'ombre celle de l'homme. Ce n'est que plus tard, et après avoir laissé à ses adeptes le soin de tirer les conséquences de la doctrine, que cet auteur s'est décidé à parler. Il a complètement déchiré le voile qui couvrait encore sa pensée trop évidente pour les esprits clairvoyants.
Lui-même s'est chargé de montrer ce qu'il y avait sous sa théorie de l'origine des espèces par le transformisme d'un prototype inférieur. — Après les rélicences du début, sont venus enfin les aveux du réformateur; mais là encore, il y a quelques réserves. Elles
(1) Ch. Darwin et ses précurseurs français. — Étude sur le Transformisme Un vol. in-8°, 1871».
étaient indispensables pour les timides qui pourraient s'effaroucher des conséquences morales de la nouvelle zoologie matérialiste. Ce n'était d'abord que des prémisses inachevées dont on voulait laisser au lecteur lui-même le soin de tirer les conclusions; mais quand l'auteur a vu ses opinions faire école, et la transparence de sa pensée laisser voir ce qu'elle renfermait d'inavoué ; quand il a vu formuler hardiment par d'autres la conclusion qu'il n'avait osé produire, et surtout que ces conclusions étaient acceptées de l'école qui, par principe, aurait dû les repousser, alors laissant là "tout scrupule, il a reconnu la légitimité des conséquences que chacun avait cru devoir tirer de ses recherches. Après ses disciples, et avec eux, il a pu dire que l'homme n'était pas l'œuvre d'une création indépendante et qu'il n'était qu'une variété de singe. Voici ses paroles :
« L'homme descend d'un quadrupède velu ayant une queue et « des oreilles pointues, vraisemblablement grimpeur en ses habi- « tudes, et appartenant au vieux continent. Cette créature, si un «. anatomiste avait pu en examiner la structure , eût été classée « parmi les quadrumanes aussi sûrement que l'aurait été l'ancêtre « commun, et encore plus ancien, des singes du Vieux et du Nou- « veau-monde. Les quadrumanes et tous les mammifères supérieurs <i dérivent probablement d'un marsupial ancien, et celui-ci, par une « longue filière de formes variées, soit d'une espèce de reptile, soit «. d'un animal amphibie, lequel, à son tour, a pour souche un poisce son. Dans les brumes du passé, nous pouvons voir distinctement «. que l'ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique « à branchies, réunissant les deux sexes dans le même individu, et « chez lequel les organes principaux, tels que le cerveau et le « cœur n'étaient développés que d'une manière imparfaite. Cet ani- « mal a dû, semble-t-il, se rapprocher des larves de nos ascidiens <c marins plus que de toute autre forme connue (1). »
(1) On n'en finirait pas si on voulait citer toutes les hypothèses du Transformisme mais en voici quelques-unes toutes récentes et qui sont des plus curieuses. Elles ont vu le jour à propos d'une étude sur le fond des mers de M. Delesse, son critique M. Martins dit : De nouvelles couches se forment au sein des mers actuelles ; nos côtes se soulèvent, s'affaissent ou se détruisent lentement ; les continents nivelés par les glaciers et les eaux courantes, qui font descendre peu à peu les montagnes dans la plaine, seront de nouveau submergés, tandis que le fond des mers émergera peu à peu du sein des flots. L'homme futur habitera les parties du globe sillonnées aujourd'hui par ies navires et nos continents formeront le fond de nouvelles mers. La faune et la flore du globe terrestre se transformeront également; les êtres organisés passeront à l'état fossile et seront les ancêtres de ceux qui leur succéderont. Si lit loi du perfectionnement incessant, manifestée dans les millions d'années que la terre a vécu se maintient indéfiniment, un être plus par-
Dans cette profession de foi où il y a presque autant d'hypothèses que de mots, il ne faut voir qu'un roman zoologique semblable à ceux qu'ont déjà fait de Meillet ou Telliamed, Robinet et Lamarck. Ce n'est pas là de la vraie science, et il est bien difficile de voir une œuvre sérieuse dans cet assemblage d'affirmations sans preuves destinées à expliquer l'inexplicable des origines de l'homme et de la vie.
La science, par nature, est positive et ne se contente pas d'hypothèses et d'inductions. — En zoologie, comme dans les autres sciences naturelles, les découvertes doivent être basées sur des faits précis, exacts, bien observés, et nullement sur la métaphysique. Or, sous des apparences de démonstration expérimentale, M. Darwin n'a fait que de la métaphysique, la pire de toutes, celle qui se dissimule et qui cache ses rêveries sous le manteau de l'Empirisme.
La doctrine de Ch. Darwin n'est qu'une amplification de celles de Maillet, de Robinet, de Lamarck, d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, de Bory-Saint-Vincent, de Naudin, etc. Elle a eu son application en médecine dans la pathologie dite cellulaire, en raison de l'idée que tous les produits morbides doivent être considérés comme le résultat de la transformation d'un prototype cellulaire primitif, mais c'est encore là une hypothèse dont l'exactitude reste à démontrer.
Pour bien comprendre la question de l'origine des espèces animales de l'homme selon la doctrine de Darwin, il faut connaître les essais avortés de ses prédécesseurs sur le même sujet. On verra par là que si des détails nouveaux ont été fournis par lui sur quelques points, si la forme est différente, le fond n'a pas varié et que pour arriver à leur but, ces savants n'ont qu'une même manière de procéder qui est l'hypothèse.
Ainsi, de Maillet, 1748, qui sous le nom de Telliamed a formulé un
fait que l'homme le remplacera. L'idée d'ange, vague pressentiment de l'avenir du genre humain, qui reparaît dans toutes les cosmogonies, se réalisera, non dans le ciel mylhologique des religions, mais sur la terre même où elles sont nées et où elles se transforment à leur tour comme le monde physique dont elles reflètent les phénomènes ». (Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1872, p. 474). M. Martins oublie de nous dire si ces anges auront des ailes comme ceux du ciel mythologique mais si telle est sa pensée il aurait pu au lieu d'attribuer ce phénomène à la réalisation d'un vague pressentiment de l'homme en faire le résultat sur la nécessité selon les théories de Lamarck et de Darwin. — Il est évident que le besoin d'ailes se fait vivement sentir chez l'homme et que les ballons sont insuffisants pour ses besoins de locomotion aérienne. Mais si l'homme futur n'a pas les ailes d'ange dont M. Martin croit qu'il sera doué, il aura peut-être autre chose, quand ce ne serait que la queue garnie d'un œil dont a parlé Fourier, car il est certain qu'il nous manque quelque chose dans le dos.
système cosmogonique où, pour la première fois, les jours de la Genèse furent considérés comme des époques d'une durée indéfinie, séparées par de véritables déluges, pense que d'innombrables germes tombés de l'espace, à la suite des révolutions célestes, existaient dans la mer qui couvrit le globe terrestre et que c'est au moment de l'évaporation des eaux et de la formation des continents que parurent les espèces animales et végétales. En effet, loin des mers actuelles et au sommet des plus hautes montagnes, certaines roches renferment des corps pétrifiés dont l'origine marine est indiscutable. Les espèces animales et végétales sont nées par suite de l'abaissement des mers et sous l'influence des circonstances favorables. — Espèces marines, elles se sont transformées en se terrestrisant et elles ont produit ainsi l'innombrable quantité d'êtres vivants qui peuplent la terre et l'atmosphère (1).
Selon lui, les plantes marines sur un limon plus doux perdirent leur âcreté et se métamorphosèrent peu à peu en espèces terrestres. — Les poissons marins se transformèrent en espèces fluviales; quant aux espèces aériennes, elles se sont également formées par la métamorphose progressive des espèces marines analogues, sous l'influence du changement de milieu. Que cent millions d'individus aient péri sans avoir pu triompher des causes de mort, il suffit que deux aient échappé pour avoir donné lieu à l'espèce.
La formation des oiseaux par transformation du poisson volant s'est faite de même d'une façon toute spontanée. Elle est extrêmement curieuse à connaître... « Entraînés par l'ardeur de la chasse ou de la fuite, emportés par le vent, ils ont pu, dit-il, tomber, à quelque distance du rivage dans les roseaux, dans les herbages qui leur fournirent quelques aliments tout en les empêchant de reprendre leur vol vers la mer. Alors, sous l'influence de l'air, les nageoires se fendirent, les rayons qui les soutiennent se tranformèrent en plumes dont les membranes desséchées formèrent les barbules ; la peau se couvrit de duvet, les nageoires ventrales devinrent des pieds ; le corps se modela, le cou, le bec s'allongèrent et le poisson se trouva devenu oiseau. »
Ce n'est pas plus difficile que cela Eh bien, crédulité pour crédulité, j'aime mieux la foi du chrétien sur la création de l'oiseau par l'auteur de l'univers que celle du philosophe indien de Telliamed. Au moins l'un sait qu'il ne sait rien ; et il incline sa raison devant un fait qu'il ne peut comprendre, tandis que l'autre affirmant connaître le secret de la création me semble un fou qui prétend expliquer l'inexplicable.
(1) Entretiens d'un philosophe indien sur la diminution de la mer, 1748.
Les reptiles aériens qui vivent à la fois sur terre et dans l'eau sont les analogues des espèces marines rampantes, et il en est de même des mammifères, tels que les ours marins, les éléphants de mer et les phoques qui pouvant vivre quelque temps à terre ont fini par perdre l'habitude de retourner à la mer. « C'est ainsi, sans doute, que les animaux ont passé du séjour des eaux à la respiration de l'air. Quant à l'homme, il s'est formé de la même manière et ce que l'on a dit de l'homme marin indique assez quelle est son origine. »
Pour de Maillet, ce sont donc les végétaux et les animaux marins qui ont engendré les espèces terrestres correspondantes, par suite d'une transformation analogue à la métamorphose de la chenille en papillon. La transformation est complète dans l'individu, et l'hérédité n'intervient dans le phénomène que pour reproduire les caractères acquis sous l'influence de la nécessité ou du changement de milieu et d'habitude.
Ainsi, s'est formulée bien nettement la première théorie de la transmutation des espèces. L'énormité des hypothèses qu'elle renferme l'eût fait oublier, si de nouvelles théories analogues, et un peu moins imaginaires, n'eussent rappelé l'attention sur elle.
Robinet, né en 1735 mort en 1820, admettait que toute matière était vivante et que ses éléments placés dans des conditions favorables devenaient les germes des êtres organisés et vivants, de telle sorte qu'il n'y a qu'un seul règne qui est le règne animal, dans lequel il n'y a que des individus et non des espèces.
Tous les êtres sortent d'un prototype qui s'est progressivement modifié, et, des minéraux aux végétaux, de ceux-ci aux animaux et des animaux à l'homme, il n'y a d'un sujet à l'autre que des différences insensibles. — « Chaque variation du prototype est une sorte d'étude de la forme humaine que la nature méditait. » Ce n'est pas seulement l'orang-outang, d'ailleurs plus semblable à l'homme qu'à aucun autre animal, qui doit être regardé comme une tentative faite pour réaliser ce terme final; ce n'est pas seulement le cheval et le chêne, ce sont encore les minéraux et les fossiles. La preuve, selon Robinet, c'est qu'on trouve des pierres qui représentent le cœur de l'homme, d'autres qui imitent le cerveau, le crâne, un pied, une main... » Le règne animal, le règne végétal lui fournissent des exemples analogues. A ces essais partiels succèdent des tentatives d'ensemble. Ici, Robinet en arrive aux hommes marins, aux hommes à queue. Il passe ensuite en revue les principales populations humaines, et signale comme les plus belles, les Italiens, les Grecs, les Turcs, les Circassiens. Ce n'est pas toutefois le terme de la perfec-
tion. Jusqu'ici les sexes ont été séparés; mais les essais d'hermaphrodisme déjà tentés sur nous par la nature marquent suffisamment le hut qu'elle veut atteindre. Un jour viendra où l'homme réunira les attributs et les beautés diverses de Vénus et d'Apollon. Alors peutêtre aura-t-il atteint le plus haut degré de la beauté humaine (De Quatrefages, p. 37).
Pour Robinet, le monde entier est vivant, le minéral aussi bien (jue le végétal et que l'animal ; et dans cet ensemble immense, les êtres forment une série continue dont le premier terme est un prototype de la plus grande simplicité possible. Le développement de germes pris dans le fonds commun de la nature est l'origine de tous les êtres, et c'est dans cet enfantement de la nature, plutôt que dans l'hérédité, qu'il faut chercher la cause de la végétation et de l'animalité. — La preuve, c'est que si l'homme est l'être le plus parfait que nous connaissons, un être plus complet peut le remplacer au premier jour, et cet homme ne dérivera pas de l'homme actuel.
Buffon crut un instant à la variabilité des espèces, mais il se ravisa et, revenant au principe de la fixité limitée, il comprit sous le nom de races les variations dont elles sont susceptibles, de sorte que, à côté du type primitif, il pouvait placer toutes les modifications produites par le climat, la température, l'alimentation, la domesticité, etc. Cette doctrine, infiniment plus en rapport avec l'observation des faits, a au moins l'avantage de ne laisser aucune place à l'hypothèse.
Lamarck est le naturaliste qui a le plus profondément accentué la théorie relative au problème de l'origine et de la filiation des espèces. (Philosophie zoologique, 1809.) Ce fut un élève de Buffon, mais il s'en sépara sur cette question.
En raison des espèces douteuses qu'il ne pouvait distinguer des races, ni des variétés, il en arriva à conclure que l'espèce, en général, ne possède pas la fixité que certains naturalistes lui attribuent.
Ecartant toute influence surnaturelle de la solution du problème, et considérant la nature comme l'intermédiaire entre Dieu et l'Univers pour l'exécution de la volonté divine, il considère la nature comme une puissance constamment active, assujettie à des lois qui ne lui laissent point de volonté intelligente. C'est une force dont relève la vie, qui est la conséquence des forces physico-chimiques dont l'action a peuplé le monde en déterminant les générations spontanées. Voici, d'ailleurs, comment Lamarck explique le mécanisme de la formation des êtres vivants.
« L'attraction a formé dans les eaux du vieux monde, et forme journellement dans celles du monde actuel, de très- petite amas de
matières gélatineuses ou mucilagineuses. Sous l'influence de la lumière, les fluides subtils (calorique, électricité), pénètrent ces petits corps. En vertu de l'action répulsive qu'ils exercent, ils en écartent les molécules, y creusent des cavités, en transforment la substance en un tissu cellulaire d'une délicatesse infinie. Dès lors, ces corpuscules sont capables d'absorber et d'exhaler les liquides et les gaz ambiants. Le mouvement vital commence ; et selon la composition de la petite masse primitive, on a un végétal ou un animal élémentaire, un byssus ou un infusoire. Peut-être même des êtres bien plus élevés prennent-ils naissance par le même procédé direct. N'est-il pas présumable, dit Lamarck, qu'il en est ainsi pour les vers intestinaux? Pourquoi les choses ne se passeraient-elles pas de même pour des mousses, pour des lichens ? » (De Quatrefages, p. 46.)
On dirait que Lamarckja été le témoin de ces générations spontanées. Je n'insisterai pas sur toutes ces hypothèses substituées à l'observation, et ne ferai remarquer, en passant, que l'erreur qui attribue à une prétendue génération spontanée la formation des vers intestinaux, dont les recherches de Kuchenmeister ont révélé la véritable origine à l'aide de germes venus du dehors.
Mais en se mettant au point de vue de l'origine spontanée des êtres de Lamarck pour arriver à la formation des espèces, on voit que les organisations élémentaires primitives, ou les proto-organismes, se perfectionnent spontanément et graduellement, selon des circonstances accidentelles, d'où la série des êtres et des groupes ou familles avec des lacunes qui dépendent de ces circonstances ellesmêmes. « Ce sont ces proto-organismes qui ont donné naissance à tous les êtres que renferment le règne végétal et animal, et les espèces les plus élevées en descendent par voie de filiation ou de dérivation. » (De Quatrefages, p. 48.) Car tout progrès acquisse transmet par voie de génération à la descendance de ceux qui ont éprouvé ces changements.
Des périodes de temps d'une longueur incalculable sont, avec le besoin ou nécessité, et les habitudes, les éléments indispensables de ces métamorphoses. Ainsi, pour Lamarck, « le développement et la force d'action des organes sont constamment en raison de l'emploi de ces organes, » d'où les transformations progressives et régressives qu'engendre l'exercice ou l'inactivité et que perpétue l'hérédité.
Ainsi, « les mammifères dérivent directement des reptiles sauriens comme le crocodile. Ils ont apparu sous forme de mammifères amphibies avec quatre membres peu développés. — De ceux-ci,
les uns, comme les phoques, contractèrent l'habitude de se nourrir de proie vivante, et entraînés peu à peu sur terre sans doute par l'ardeur de la chasse, se transformèrent en mammifères onguiculés (carnassiers, rongeurs). — D'autres, les lamantins par exemple, s'habituèrent à brouter; et gagnant peu à peu l'intérieur des conlinents, formèrent la souche des mammifères ongulés (pachydermes et ruminants). Chez les uns et chez les autres, la nécessité de la locomotion terrestre, les habitudes que celle-ci entraîne développèrent largement les membres et le bassin, cette ceinture osseuse qui sert d'attache aux pattes de derrière. — Les mammifères aquatiques qui prirent l'habitude de rester dans l'eau, et de venir seulement respirer à la surface, perdirent peu à peu les membres postérieurs, qui ne fonctionnaient plus, et le bassin, désormais inutile. En même temps les membres antérieurs, sous l'influence des habitudes commandées par le milieu, se raccourcirent et se changèrent en nageoires. » (De Quatrefages, p. 52.)
Allant plus loin, Lamarck précise de la façon la plus hypothétique le mode de transformation des mollusques gastéropodes (escargots et limaces).
« Je conçois, dit-il, qu'un de ces animaux éprouve en se traînant le besoin de palper les corps qui sont devant lui. Il fait des efforts pour toucher ces corps avec quelques-uns des points antérieurs de sa tête et y envoie à tout moment des masses de fluide nerveux,... des sucs nourriciers. Je conçois qu'il doit résulter de ces affluences réitérées qu'elles étendront peu à peu les nerfs qui s'y rendent... Il doit s'ensuivre que deux ou quatre tentacules naîtront et se formeront sur les points dont il s'agit. C'est ce qui est arrivé sans doute à toutes les races de gastéropodes à qui des besoins ont fait prendre l'habitude de palper les corps avec des parties de leur tête, mais s'il se trouve des races qui n'éprouvent pas de semblables besoins, leur tête reste privée de tentacules, elle a même peu de saillies... etc. (p. 54). »
Ainsi s'est formée la langue du pic-vert et du fourmillier qui avaient besoin de chercher leur nourriture dans les profondeurs d'un arbre ou d'une fourmillière : la petitesse des membres postérieurs du kanguroo, par son mode de gestation; les membranes latérales des écureuils volants qui sautent en étendant fortement les membres, etc. Voilà cependant où l'on arrive en fait d'hypothèses quand on veut refaire la création et donner l'explication de phénomènes qui seront toujours pour nous des mystères.
Un autre naturaliste (1772-1844), Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, s'est assez distingué dans cette étude de la formation des espèces pour
que son nom reste attaché à cette histoire. E. G. Saint-Hilaire croyait à la variabilité des espèces, sous l'influence du milieu et non par la volonté et par les habitudes, mais il ne s'occupa guère de la question de l'origine des êlres. — Il pensait que les métamorphoses ne se faisaient que chez l'embryon et qu'elles étaient impossibles chez l'adulte. — Pour en donner un exemple, il raconte (Travaux et Doctrines scientifiques) comment ont pu se former les oiseaux, et il suppose un reptile qui, « dans l'âge des premiers développements, éprouve une constriction vers le milieu du corps, de manière à laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax, et le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen. C'est là, ajoute-il, une circonstance propre à favoriser le développement de toute l'organisation d'un oiseau... » La partie postérieure du poumon se transforme en cellules abdominales ou sacs aériens. Agissant à la manière d'un soufflet, elle envoie dans la portion antérieure ou thoracique de l'air comprimé renfermant plus d'oxygène sous un moindre volume. De là, résulte un surcroit d'énergie pendant la combustion respiratoire, et par suite l'élévation de la température, des modifications profondes dans le sang, l'accélération de la circulation, l'accroissement de l'énergie musculaire, enfin, le changement des houppes tégumentaires en plumes. » (De Quatrefages, p. 65.)
Il faut avoir sous les yeux le texte de ces rêveries , si ce n'est plus, pour croire qu'un vrai savant a pu lancer dans la science de telles hypothèses et, chose plus étonnante, que ces hypothèses ont été prises au sérieux. Il est vrai de dire que ce savant ayant joui d'une influence considérable, tous ceux qui, de son temps, ont eu quelque ambition à satisfaire, se seront trouvés dans l'obligation de taire les sentiments que doivent inspirer de pareilles folies.
Bory Saint- Vincent, presque aussi célèbre que Lamarck dont il partagea les idées au sujet de la formation des espèces, y ajouta quelques considérations qui lui sont personnelles, en n'admettant la génération spontanée que dans les terres de formation récente, et non sur les anciens continents.
Naudin fut aussi un partisan de la variabilité des espèces, mais il est le premier qui, dans la solution de ce problème, en dehors des grandes hypothèses qu'on vient de lire, ait tenu compte de la véritable influence à laquelle on doive attribuer la propagation des formes vivantes nouvelles. Attribuant la communauté d'organisation à la communauté d'origine, il pense que si les êlres peuvent être individuellement modifiés par le milieu et par la finalité, c'est l'hérédité qui lutte pour maintenir la forme primitive et qui transmet la forme accidentellement acquise.
C'est ce que Lucas a exposé dans son travail sur Y hérédité et sur Yinnéité (1).
Les espèces naturelles se maintiennent par l'hérédité, et les espèces artificielles qui ne sont que des races ou des variétés, naissent de l'innéité et se transmettent par l'accouplement d'individus ayant acquis ce caractère accidentel. C'est ce que l'on appelle maintenant la sélection naturelle et artificielle : mots qui jouent un grand rôle dans le Transformisme de Darwin.
Jusqu'à ce naturaliste, tous ceux qui s'étaient occupés de l'origine de la vie et des espèces l'avaient considérée comme étant le résultat d'une action spontanée de la nature, créant les êtres de toute pièce (Lamarck) ou les développant d'après des germes antérieurs (Maillet, Robinet), et les espèces étaient considérées soit comme la conséquence d'une formation brusque (Lamarck) chez l'être adulte, ou chez l'embryon (E. G. Saint-Hilaire), ou d'une évolution plus lente dont le caractère est transmis par l'hérédité (Naudin).
Darwin, beaucoup plus réservé dans son premier ouvrage, ne remonte pas si haut dans ses études, et il semble ne pas vouloir approfondir le mystère des origines de la vie. La tâche qu'il se donne est plus restreinte et il se borne à expliquer à sa façon les origines des espèces afin de démontrer leur variabilité, tentative assez malheureuse, car il est évident qu'il considère comme une variation de l'espèce ce qui n'est qu'une formation de race ou de variété héréditaire.
Darwin insiste surtout sur le fait bien connu des variations qu'éprouvent les espèces sauvages par la domestication, mais comme à cet égard, les recherches sur les espèces sauvages vivant à l'état de liberté sont très-difficiles, il s'est rabattu sur l'étude des espèces domestiques que l'on peut soumettre plus facilement à l'expérimentation.
Le pigeon est l'animal le plus anciennement connu qui ait été soumis aux appropriations domestiques et dont l'élevage a fourni le plus d'espèces nouvelles ou plutôt de races différentes. Il y en a, dit-on, plus de cent-cinquante et les différences portent autant sur lintérieur, y compris le squelette, que sur l'extérieur dans les plumes, le bec et les pattes.
Malgré ces différences qui établissent le fait d'un certain degré de variabilité de l'espèce, Darwin considère ces variétés comme autant de races issues d'une souche principale, le biset; mais il en. tire la conclusion que si une espèce se modifie à ce point, c'est
(V) Lucas, Traité de l'hérédité physiologique et pathologique, t. I, pp. 4 et 6.
parce qu'elle est fondamentalement variable et que toute variété bien tranchée doit être considérée comme une espèce naissante.
Il peut donc se former des espèces nouvelles, mais comment, se forment-elles? Par la sélection et par la lutte pour l'existence.
C'est la sélection naturelle qui crée les espèces sauvages nouvelles; absolument comme par la sélection artificielle, l'homme crée les races domestiques qui présentent le caractère choisi par lui comme élément de production.
Si le mot de sélection implique pour la nature une idée de discernement dans le choix des caractères à reproduire par l'hérédité, il est bien hypothétique, car il faudrait établir que l'accouplement d'où naissent les prétendues espèces nouvelles est voulu par une intention surnaturelle et cela n'a pas été fait. Admettons néanmoins le fait de la sélection naturelle et voyons sur quoi il repose.
Dans la disproportion énorme des naissances et des êtres vivants, dans toutes les espèces, il y a la preuve que si le chiffre des morts ne dépassait pas de beaucoup le chiffre des vivants, les moyens d'existence et l'espace manqueraient bien vite aux végétaux et aux animaux. L'équilibre ne se maintient qu'au prix de la destruction prématurée d'un grand nombre d'individus; destruction qui résulte de la lutte pour l'existence appelée par Daily : Concurrence vitale. En effet, tous les êtres ont à lutter contre les éléments et contre leurs voisins. — Ce sont des luttes directes d'espèce à espèce ou des luttes indirectes favorisées par des secours étrangers venus d'espèces différentes. Ainsi, Darwin cite à ce sujet l'exemple relatif à la fécondité des cultures de trèfle et de pensées qui dépend du nombre de chats existant dans le voisinage, et que M. de Quatrefages a reproduit :
« Il faut ici se rappeler que la fécondation des végétaux se fait souvent par l'entremise des insectes qui tout en butinant par euxmêmes vont porter d'une fleur à l'autre le pollen dont leurs poils sont couverts. Il faut savoir encore que certaines fleurs sont souvent visitées seulement par certaines espèces d'insectes. Or, Darwin s'est assuré que les trèfles et les pensées ne reçoivent la visite que des bourdons. Par conséquent, plus ceux-ci seront nombreux, plus sûrement s'accomplira la fécondation de ces deux plantes. Mais le nombre des bourdons dépend en grande partie de celui des mulots qui font une guerre incessante à leurs nids. A leur tour, ceux-ci sont chassés par les chats. A chaque mulot mangé par ces derniers, un certain nombre de nids de bourdons échappe à la destruction, et leurs larves, devenues insectes parfaits, iront féconder trèfles et pensées. Ces végétaux se trouvent donc avoir par le fait les chats
pour alliés et les mulots pour ennemis dans la grande bataille de la vie. » (De Quatrefages, p. 91.)
Il en est de même partout, les espèces végétales s'étouffent les unes les autres, les espèces animales s'entre-détruisent et les conditions accessoires aidant, il y a ainsi dans les êtres qui se développent à la surface du globe une destruction des individus inférieurs qui laisse la survivance à ceux qui doivent à une particularité quelconque une supériorité relative, « C'est la sélection naturelle. »
Par l'hérédité se transmettent ensuite les caractères et qualités par lesquelles les êtres ont dû d'échapper à la destruction, et ces caractères ou qualités s'accentuant davantage, il en résulte des variétés, des races, et même, selon Darwin, des espèces nouvelles qui ne sont que des races perfectionnées. Mais comment se forment ces caractères et ces qualités qui permettent à une série d'individus de triompher dans la lutte pour l'existence et de former les types héréditaires de ces races nouvelles? Ici, la difficulté reste entière, et Darwin invoque ici le défaut d'exercice ou l'activité exagérée des organes, c'est-à-dire Y habitude et les corrélations de croissance ou compensations, c'est-à-dire les modifications d'un organe qui résultent des changements plus ou moins considérables d'un autre organe.
A la sélection naturelle qui forme les caractères progressifs ou régressifs des espèces selon le milieu où ils vivent, et selon leurs habitudes, vient s'ajouter la sélection sexuelle que caractérisent les préférences que les animaux entre eux témoignent dans leurs rivalités d'accouplement. — De là vient dans les espèces le triomphe de certains types ou plus forts ou plus beaux, qui ont l'avantage de se perpétuer, de préférence à des types plus faibles et plus vulgaires.
Tout cela se comprend bien lorsqu'il s'agit de variations, si nombreuses qu'elles soient, qui surviennent, après des millions de générations, dans une espèce dont les individus vivent en plaine ou sur les montagnes, dans un pays sec ou marécageux, au soleil ou à l'obscurité, à l'état libre ou à l'état sauvage, mais cela n'est plus aussi clair lorsqu'il s'agit d'espèces totalement différentes, telles que mammifères, reptiles, oiseaux, insectes et plantes. — Ici, il n'y a ni sélection naturelle, ni sélection sexuelle à invoquer et, quoi qu'on ait dit, le passage du règne végétal au règne animal, d'après un prototype primitif ancêtre des animaux et des plantes, rentre absolument dans l'inexplicable. — Faire de ce prototype primitif une forme inférieure, intermédiaire entre ces deux règnes, une cellule organisée vivante pouvant se modifier dans un sens ou dans
l'autre par sélection et perpétuer ensuite les caractères acquis, de façon à se transformer, c'est là une immense hypothèse qu'un esprit positif ne saurait accepter. Il y a d'ailleurs, dans les millions d'années, et dans les milliards de générations successives que suppose cette transformation d'un prototype primitif en végétal ou animal parfait, une éternité tellement obscure que nulle science réelle n'en peut sonder la profondeur.
A part le fait des générations spontanées incessantes admises par Lamark, les proto-organismes de cet auteur admis comme étant l'origine des êtres se transformant en espèces différentes de plus en plus parfaites avec le temps, d'après le milieu, l'habitude et l'hérédité, sont les analogues des prototypes de Darwin modifiés par les mêmes circonstances et par la sélection naturelle.
Ce qu'il y a de vraiment nouveau dans les arguments de Darwin en faveur de la variabilité des espèces, ce sont les faits relatifs à la lutte pour l'existence, ou concurrence vitale, et à la sélection naturelle qui, en modifiant les formes, peut aussi modifier les instincts. Mais si les espèces sont jusqu'à un certain point variables et peuvent former des races différentes de la souche première, sontelles transmulables? Peuvent-elles se transformer? Une espèce, si modifiée qu'elle soit, peut-elle engendrer une autre espèce? Assurément non, et toute affirmation à ce sujet n'est qu'une hypothèse.
Bien que les paléontologistes aient fait connaître la gradation des êtres animés depuis les anciens temps jusqu'à nos jours, la parenté de certaines espèces vivantes avec des espèces éteintes de façon à montrer une certaine filiation dans la structure des êtres vivants, je ne crois pas qu'il soit possible d'en conclure sans erreur, qu'ils sont la transformation d'un prototype primitif élémentaire. Il faudrait pour cela que ce prototype se perfectionnant de lui-même par le milieu, la nécessité et l'habitude, devînt, sous ces influences, soit un végétal, soit un animal, et ait passé de la forme rudimentaire de ces deux règnes à la multitude des êtres de plus en plus parfaits qui couvrent le globe. Cela est absolument faux, car la preuve du fait n'existe pas, et si cette théorie nouvelle de la création peut satisfaire l'imagination de quelque novateur, elle n'a rien qui puisse la faire agréer des esprits sévères qui font de l'observation la base de la science.
La comparaison que Darwin emprunte à l'embryogénie n'explique rien et ne fortifie en rien sa doctrine générale. De ce que dans leur phase embryonnaire, les êtres qui seront plus tard les plus différents dans leurs formes, sortent d'une cellule, œuf ou graine, comparables à ce que Darwin appelle le prototype des espèces et de ce
que en voyant de jeunes embryons on ne puisse reconnaître l'espèce à laquelle ils appartiennent, il ne s'ensuit pas que ces cellules aient la possibilité, selon la circonstance, de produire tantôt un être et tantôt un autre être. La cellule primitive de tous les embryons n'est pas un prototype d'espèce transmutable; elle n'est qu'un prototype de l'individu, renfermant virtuellement tous les éléments voulus et invariables d'une organisation déterminée, et c'est évidemment comparer ce qui n'est guère comparable que de la rapprocber de la cellule prototype un peu conjecturale de toutes les espèces vivantes. C'est une cellule qui se transforme : rien n'est plus vrai, mais cette cellule a une évolution fatale, conforme à une loi préétablie, qui ne lui permet pas de devenir autre chose qu'un être semblable à ses parents. Si l'on ne peut toujours reconnaître un jeune embryon d'un autre devant former un autre individu, et si les premiers êtres vivants rudimentaires qui ont paru sur la terre sont sortis d'une cellule comparable à celle des êtres si parfaits qui s'y trouvent aujourd'hui, cela ne veut pas dire qu'il y a une seule cellule prototype des espèces ; mais cela signifie que nos sens sont insuffisants pour distinguer les origines des êtres, et il ne faut pas que cette ignorance devienne un argument en faveur de l'identité des germes prototypes.
On peut donc admettre la variation limitée des espèces formant des races nouvelles, mais non pas leur transmutation donnant lieu à des espèces différentes. Le milieu, l'habitude, la nécessité, la sélection naturelle, suite de la concurrence vitale ou lutte pour l'existence concourent à ce résultat ; mais dire avec Darwin que toutes les espèces animales et végétales passées et actuelles descendent par voie de transformations successives de trois ou quatre types originels et probablement d'un archétype primitif unique, c'est manquer à tous les devoirs de l'observation et introduire dans la science des hypothèses qui n'ont d'autre base qu'un laborieux effort d'imagination. Il est toujours périlleux de vouloir expliquer l'inexplicable et, ici, tous les efforts tentés pour rendre compte de la création, n'ont abouti qu'à des conjectures sans importance, dont la propagation n'a pas encore réussi à détruire le principe incontestable de la fixité des espèces et de la variabilité des individus.
Relativement à l'homme, dernier progrès du transformisme, la conclusion est plus grave. J'ai dit quelle était l'opinion actuelle de Darwin et j'ai reproduit les termes même de son hypothèse sur l'origine simienne de l'humanité. Il me reste maintenant à montrer sur quels arguments se fonde cet auteur pour appuyer sa doctrine. — En les groupant d'une façon méthodique, on voit, que parmi ces
preuves, les unes sont anatomiques, et les autres morales et psychologiques.
Les preuves anatomiques de l'origine simienne de l'homme sont tirées de prétendues analogies de conformation entre ses organes intérieurs ou extérieurs et ceux du singe. Parmi elles, l'argument tiré de l'identité de conformation des mains et des pieds dans les deux espèces, est en apparence le plus convaincant. Les Darwinistes, en effet, n'admettent pas que le singe soit un quadrumane. Cela gêne trop leur théorie. Ils considèrent cet animal comme devant se partager, avec l'homme, la famille [des bimanes. Pour les besoins de leur hypothèse transformiste, ils affirment que le singe n'a pas quatre mains, qu'il n'en a que deux, et, comme l'homme aussi, qu'il se porte sur deux pieds. Entre l'affirmation d'un fait semblable et sa démonstration, il y a une grande distance. Comme il est le seul argument sérieux, qu'on trouve dans cet assemblage de prétendues preuves publiées à l'appui des « basses origines de l'homme, » il importe de le discuter à fond. Or, il n'y a dans cette affirmation qu'une erreur facile à démontrer. On n'arrive à faire du singe l'ancêtre de l'homme, ayant comme lui deux pieds et deux mains, que par un subterfuge de langage, et en changeant le sens usuel du mot main. Dans le dictionnaire delà langue française, et pour tout le monde, la main est cette partie du membre supérieur dans laquelle le pouce peut s'opposer à tous les autres doigts et se fermer sous eux quand ils sont fléchis. Or, la disposition extérieure, la distribution des muscles et les phénomènes de mouvement destinés à la préhension des objets dans les mains postérieures du singe sont tels qu'ils n'autorisent personne à changer le nom de cette partie, ni à la présenter comme un pied comparable au pied humain. Qu'on examine sur le vivant, les plus petits comme les plus grands des singes connus, depuis le ouistiti jusqu'à l'orang et au gorille, ce colosse de l'espèce simienne, si l'on étudie la forme et les usages de leurs prétendus pieds selon les Darwinistes, on verra, sans être bien habile en anatomie, que cet organe a tous les caractères fondamentaux essentiels de la main. — Ce n'est que par un abus de langage difficile à accepter que le nom de main donné jusqu'ici à l'extrémité des membres postérieurs du singe est remplacé par le nom de pied (1). Mais, si cette objection est reconnue vraie,
(1) En changeant ainsi le sens usuel des mots, on rend toute discussion impossible et on n'arrive qu'à la confusion. — J'ai déjà cité un exemple de cette manière de faire en parlant du cellularisme qui, pour maintenir sa théotie contre les objections, admet des cellules sans parois, absolument comme si l'on disait dis prisons sans muraille. V. Pathologie cellulaire.
l'identité de structure de l'homme et du singe disparaît et la parenté que Darwin prétend établir entre eux me semble bien compromise. A part cet argument anatomique, le principal de ceux qu'on emploie pour démontrer l'origine simienne de l'homme, les autres, qu'on a voulu tirer de la similitude d'évolution embryonnaire, de la présence des organes rudimentaires, du pli sous la paupière analogue à la membrane clignotante des oiseaux de nuit, et enfin du bout de l'oreille des singes qu'un sculpteur aurait, dit-on, découvert chez l'homme, ne sont pas plus concluants et ils ne méritent même pas l'honneur d'être discutés.
Les preuves psychologiques tirées de l'analogie des facultés intellectuelles et morales du singe et de l'homme sont-elles plus démonstratives? Pas le moins du monde. Elles ont encore moins de précision. On n'y trouve, d'après Aristote, Pline, Buffon, Leroy, et une foule de naturalistes ou de romanciers, que les anecdotes si connues sur les actes de raisonnement, d'instinct et de sociabilité dont les animaux et le singe fournissent tant d'exemples.
Que le singe se serve de bâtons ou de pierres en guise d'outils pour casser sa noix ainsi que l'a découvert Robinson Crusoë ; qu'il essaie de jouer du violon sur l'instrument de son maître, et qu'il place sur sa tête le bonnet de sa maîtresse, ou fasse d'autres actes qui semblent indiquer des traces de raisonnement, il ne s'ensuit pas que la raison de l'homme dérive de la sienne.
De ce que ces animaux poussent des cris pour avertir leurs camarades d'un danger voisin, et que Darwin ait supposé que l'un d'eux a imité la voix d'une bête féroce pour signaler le péril, il n'en résulte pas que ce soit, comme l'auteur le laisse croire, un pas vers la faculté du langage qui se serait ensuite transmise par hérédité. — Quant à notre musique, dont il attribue l'origine aux modulations par lesquelles nos ancêtres de race simienne charmèrent les oreilles de leurs femelles (1), l'auteur du transformisme nous permettra de considérer cette opinion comme étant plus qu'hypothétique.
Le raisonnement est le même à l'égard de la religiosité, que certains physiologistes, et surtout M. de Quatrefages, considèrent comme un attribut spécial de l'homme. Darwin pense qu'on en trouve les traces à un faible degré chez les animaux, et il voit là une nouvelle preuve de son animalité. — Il croit qu'il y a des sauvages qui n'ont aucune croyance religieuse et qui n'ont d'autre idée de surnaturalisme que celle des esprits invisibles, fait qu'on retrouve chez les animaux. Ceux-ci mêmes seraient plus avancés que les sauvages,
(1) Ravau. Revue des Deux-Mondes, oct. 1871, p. 630
BOUCHUT II. — 27
car si l'on en veut croire le professeur Braubach, un Darwiniste également, le chien regarde son maître comme un Dieu.
Dans l'ordre moral, les déductions sont identiques et Darwin pense que les qualités inorales de l'homme résultent de l'instinct social qui engendre l'amour et la sympathie et d'où procèdent le sens moral et la conscience. Il cite à ce propos tous les exemples connus d'affection et de sociabilité entre des animaux de même espèce ou même d'espèce différente, mais, comme origine, il rapporte toutes ces qualités à l'instinct perfectionné par la sélection naturelle. C'est toujours , comme on voit, le même mode de raisonnement par affirmation, d'après des analogies fort contestables, mais là où il y a plus qu'un abus d'induction, c'est lorsque l'auteur prétend expliquer l'apparition de certaines modifications organiques, par la sélection sexuelle sous l'influence de la volonté des animaux. — Ceci dépasse tout ce que l'on peut imaginer en fantaisie zoologique. — Ainsi, on sait que le faisan Argus porte une queue garnie de plumes couvertes de ronds élégants et quelquefois longues de plus d'un mètre. D'où vient cet appendice plus gênant qu'utile, et comment s'est produite cette variété de plumes? « Du goût que la femelle montre pour les effets de roue ! dit Darwin ». Il en est à peu près de même pour l'origine de la barbe chez l'homme. Elle serait née du besoin qu'il avait de plaire aux femmes ! C'est ici l'influence de la nécessité déjà invoquée par de Maillet pour la formation du poisson volant, par Lamarck pour la production des tentacules du limaçon ou de la langue du pic-vert et du fourmilier ; d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire pour la transformation des reptiles en oiseaux, etc. ; mais on s'est tant moqué de ces rêveries qu'il était possible de croire qu'on ne les verrait plus reparaître et il n'y a pas à insister sur la réfutation de semblables hypothèses. La science ne peut, en effet, s'accommoder de ces écarts d'observations, ni accueillir gravement de pareilles fantaisies.
J'aurais voulu poursuivre cette critique du Transformisme et après avoir montré tout ce que la doctrine de l'origine simienne de l'homme a d'hypothétique, établir qu'elle conduit à l'admission de la génération spontanée de la vie et des espèces animales, ce qui est contraire à l'observation impartiale de la nature. — D'autre part j'aurai fait voir que la sélection naturelle peut créer des variétés assez dissemblables les unes des autres, mais non des espèces distinctes pouvant se reproduire indéfiniment, car nous n'avons pu réussir à faire des métis féconds au-delà de quelques générations (1).
(1) Les expériences faites sur les Léporides ou produit du lièvre et du lapin en sont la preuve.
Cela m'eût conduit à proclamer de nouveau avec Cuvier, Flourens, de Quatrefages, et tant d'autres, l'exactitude du principe de l'invariabilité des espèces et de la mutabilité des individus. Mais, les derniers arguments de Darwin sont d'une telle faiblesse, qu'ils m'imposent le devoir de finir. Je crains fort que cette opinion qui attribue à la volonté de plaire la pousse de la barbe chez l'homme, et des plumes de la queue du faisan Argus, ne fasse un très-grand tort à la doctrine du Transformisme. Pour expliquer la création, ou plutôt l'apparition de la vie et des innombrables espèces vivantes sur le globe en remontant à quelques milliards d'années en arrière, dans la nuit du monde, pour dévoiler les mystères de l'éternité, il faut des preuves certaines et des raisons moins naïves que celles qu'on vient de lire.
En ce qui concerne l'apparition des espèces par variation progressive sous l'influence des sélections naturelles ou sexuelles, depuis les infusoires microscopiques jusqu'aux êtres visibles, depuis la moisissure d'un jour jusqu'au chêne séculaire, et de l'humble mollusque à l'homme ayant comme intermédiaire les coquillages, les reptiles, les poissons, les insectes, les oiseaux, et les grands mammifères, il n'y a qu'une immense hypothèse en rapport avec l'éternité anté-historique sur laquelle elle prétend jeter la lumière. — Le peu de variations fondamentales produites chez l'homme depuis les milliers d'années qu'il existe sur le globe, la ressemblance actuelle des mammifères avec les fossiles anté-diluviens de leur espèce attestent que la transformation spontanée d'un prototype primitif en espèces différentes, successivement plus parfaites, n'est qu'un rêve et ne saurait expliquer l'apparition du monde végétal ou animal que nous ne connaissons pas plus que celle du genre humain. D'ailleurs, si après s'être flatté de voir ainsi dans la nuit des temps, M. Darwin avait fourni des preuves sérieuses,, à l'appui de ses affirmations, il n'y aurait rien à dire, mais il me paraît s'être mépris sur la nature des caractères individuels que présentent par génération et sous l'influence des climats, du besoin et des milieux, les animaux et les plantes sur lesquels nous pouvons expérimenter. Il considère comme des créations d'espèces ce qui n'est qu'une apparition de variété dans l'espèce primitive et à l'aide d'un subterfuge de langage semblable à celui par lequel il fait du singe un bimane, il confond la notion de Y espèce invariable avec celle de la race et des variétés qui sont essentiellement changeantes. De celte façon et à l'abri d'un changement de sens dans les mots de la langue zoologique, il a pu faire croire qu'il se créait des espèces nouvelles et enfin qu'on pouvait remonter par cette hypothèse d'un prototype commun, espèce
de mollusque hermaphrodite ayant l'apparence d'un sac gluant et coriace dont les larves ressemblent aux têtards, à la formation des animaux et du singe devenu le père du premier homme.
Il faut bien le dire et préciser les faits en déchirant le voile, dont ils sont à dessein encore trop enveloppés. Quand on parle scientifiquement de Y origine simienne de l'homme, et qu'on dit que le singe est son ancêtre, cela veut dire qu'un singe, gorille ou autre, est directement le père de l'humanité. Car, il y a des intermédiaires entre ces deux êtres ou il n'y en a pas. S'il existe des intermédiaires, il faut les montrer; or personne ne les connaît, M. Darwin, pas plus que ses disciples : donc, il n'y en a pas; et il en faut conclure que la filiation est directe.
Mais si la filiation est directe, on doit reconnaître que d'emblée, le premier homme a présenté toutes les différences anatomiques, intellectuelles et morales qui le séparent des singes. Cela est absolument impossible, d'après ce que l'on connnaît de la formation des variétés produites parmi les espèces animales. En effet, la nature n'a pas d'écarts semblables dans ses créations : Natura non facit saltus.
J'ajouterai même, puisque nous sommes en pleine hypothèse, que le miracle de la formation de l'homme par le gorille a dû être multiple et se répéter au moins deux fois, l'une pour la génération d'un mâle et l'autre pour celle de la femelle. — La sélection naturelle, pour parler le langage des transformistes, aidée de l'influence des climats et des milieux, n'a-t-elle produit qu'un seul couple ou en a-t-elle produit plusieurs? Comment n'a-t-elle pas continué d'agir depuis plusieurs milliers d'années pour parfaire son ouvrage ? N'y aurait-il plus assez de gorilles pour renouveler le chef-d'œuvre que nous nous flattons de représenter ? M. Darwin reste muet sur toutes ces questions. Il aurait cependant bien dû penser qu'en méditant sur les conséquences de son principe, le lecteur se demanderait quel a pu être le procédé de cette transmutation brusque d'une espèce dans une autre, et qu'il s'en trouverait de plus réalistes que lui pour exiger sur l'accomplissement des phénomènes qui ont préparé, et signalé l'origine simienne de l'homme, des détails circonstanciés qu'une plume honnête ne saurait écrire.
Si ce réalisme paraît absurde et déplaît aux transformistes, il ne me déplaît point à moi qui ne le suis pas et qui trouve dans ces interpellations le moyen de démontrer le néant de la doctrine. On pourrait bien encore demander à M. Darwin comment, jeté sur la terre, l'homme né de la sélection naturelle, par les représentants choisis de l'espèce simienne, a pu triompher des dangers qui en-
tourent son enfance et arriver à l'âge adulte en assez grand nombre pour faire souche de l'espèce, mais ce serait peut-être bien indiscret, après tant d'autres questions sans réponse, et j'ai hâte de terminer la discussion d'un sujet qui a cessé d'être grave.
Avant de finir cependant, il me faut répondre à la mise en demeure adressée par M. Darwin à ceux qui croient qu'au point de vue moral, l'affirmation hypothétique de la « basse origine de Vhomme » est une chose fâcheuse. M. Darwin les somme d'avoir à choisir entre ses hallucinations zoologiques et l'idée de la naissance de l'individu par les lois de la reproduction ordinaire. Ce sous-entendu n'a pas de sens. — Personne n'a jamais placé l'origine première de l'homme dans la réunion des sexes. C'eût été trop naïf. — Les savants qui abordent ces problèmes d'une façon digne et sérieuse s'arrêtent devant l'impénétrabilité de ce mystère. Après avoir montré que l'homme ne peut être la conséquence d'une génération spontanée directe ou indirecte par suite des transformations progressives d'un prototype inférieur, ils demandent qu'on leur fournisse la preuve qu'il est né du gorille par les lois de la reproduction ordinaire. Mais, en attendant que ces faits leur soient démontrés, ce qui n'est guère à craindre, ceux qui en doutent s'abstiennent, et ceux qui les nient, acceptent la tradition ancienne, et affirment la création indépendante.
La théorie de Darwin sur l'origine simienne de l'homme n'a donc rien de réel ni de scientifique. Cette zoologie chimérique n'est bonne qu'à figurer dans les légendes des temps fabuleux où se sont formés les mondes et l'humanité. Elle ne mérite à aucun égard de détourner les savants de l'attention qu'ils accordent aux découvertes sérieuses. — C'est un défi jeté à l'observation de la nature par l'esprit d'hypothèse. Mais , comme elle fait partie du matérialisme moderne et qu'elle paraît surtout satisfaire ceux qui se réjouissent de l'égalité et des similitudes qu'ils supposent exister entre l'homme et la bête, il m'a paru nécessaire de signaler tout ce qu'elle contient de faux et de dangereux. Accepte qui le voudra cette dégradante erreur, mais dans la crise que nous traversons, chacun doit protester contre les doctrines qui, directement ou indirectement, exposent la civilisation aux périls qui la menacent d'un anéantissement prochain.