PHYSIOLOGIE NORMALE ET PATHOLOGIQUE
L'Anatomisme n'a pas eu seulement pour effet d'éclairer la médecine sur la connaissance des parties du corps humain, de créer des systèmes de pathologie, des doctrines médicales et des méthodes thérapeutiques, il a encore été le point de départ de deux sciences importantes dont le développement lui est presque entièrement subordonné. — Ces sciences sont : la Physiologie et la Chirurgie. — En ce qui touche la physiologie, c'est-à-dire l'étude des fonctions, il est évident que c'est à la connaissance de l'organe qu'on doit d'avoir eu l'idée d'en rechercher l'usage, et il n'en pourrait être autrement. N
Mon intention n'est pas de tracer ici une histoire même abrégée de la physiologie. Conformément au plan que j'ai adopté et qui est de suivre les doctrines médicales de leurs principes à leurs conséquences , je veux seulement démontrer que la Physiologie relève de l'Anatomisme afin de mieux établir tout ce que l'anatomie a eu d'avantageux pour les sciences médicales. ,
Il ne faut pas étudier bien longtemps notre histoire pour apprendre que l'anatomie et la physiologie sont intimement liées l'une à l'autre, même dans l'erreur, qu'elles se suivent dans leur marche et dans leurs progrès, qu'elles ont grandi ensemble en se prêtant un mutuel appui, et que les découvertes de la première ont presque toujours été pour l'autre le point de départ de quelque avantage nouveau.
Comment étudier le mécanisme et la fonction d'organes ou d'un ensemble d'organes dont on ne connaîtrait pas la disposition et la structure? D'une autre part, comment la découverte d'une action physiologique nouvelle ne rectifierait-elle pas ce que l'anatomie pourrait encore avoir d'obscur ou d'ignoré? On en pourra juger par ces exemples. Ainsi, parla découverte deMalpighi sur la structure des glandes on a pu déterminer la physiologie des sécrétions, et, par celle de la circulation, les anatomisles ont pu reconstituer l'arbre circulatoire dont ils ne connaissaient que les branches, de façon à en faire un mécanisme complet. Ce que l'anatomie du foie n'avait pu faire pour en révéler les fonctions, la découverte de la circulation le réalise en montrant d'après le cours du sang quel devait être le véritable rôle de cette glande et, la découverte des lymphatiques
et du réservoir de Pecquet, révélant le cours du chyle, montra un nouveau mécanisme de la digestion appelé à remplacer celui de Galien , mécanisme dans lequel le chyle était supposé passant dans le foie.
Et de même pour toutes les découvertes anatomiques et physiologiques se modifiant les unes par les autres et recevant les unes des autres une lumière inattendue.
Il n'est pas jusqu'aux erreurs anatomiques qui n'aient eu leur contre-coup en physiologie car, au temps de Malpighi, lorsque l'on crut avoir trouvé un canal dans les nerfs, on se crut obligé d'admettre un suc nerveux matériel destiné à le parcourir.
La physiologie est donc une science anatomique née de l'étude des organes et de la structure des tissus, mais pouvant à son tour éclairer l'anatomie dans les obscurités de configuration que le scalpel seul ne peut faire disparaître. — Elle a en outre l'avantage d'être pour la pathologie un de ses plus solides appuis, car il est difficile de se rendre compte des troubles fonctionnels ou pathologiques, si l'on n'a pour terme de comparaison le mode fonctionnel normal. Quoi que puissent dire nos historiens, en cela plus érudits que véritables médecins, si c'est un abus que d'en faire la base et le principe de la médecine, son usage est du plus précieux secours pour la science et il n'y a de vrai que la médecine physiologique.
En suivant la marche de la médecine dans l'histoire, on voit en effet que ses progrès sont ceux de l'anatomie et de la physiologie.
Si la médecine Hippocratique , malgré ce qu'elle a de grandeur comme observation dans son naturisme et dans son pronostic, laisse tant à désirer sous le rapport du diagnostic, c'est par son insuffisance anatomique et physiologique. Toute sa théorie des humeurs et de la fièvre repose sur des erreurs de physiologie. On en peut dire autant de la médecine d'Athénée, de Galien, et il a suffi de faire connaître la circulation pour entraîner la chute de la vieille médecine grecque et romaine qui n'a pu sauver du naufrage que son Naturisme et ses traditions empiriques d'observation dégagées de tout esprit de système. — Sur ce terrain, elle est restée inattaquable, car les bonnes observations ne vieillissent pas, et comme elle nous en a laissé d'innombrables, il y a là un fond de science dont tout le monde a profité et que rien ne peut détruire.
Il y a trois époques dans l'histoire de la physiologie et vdes doctrines médicales auxquelles elle a donné naissance : 1° L'époque d'Hippocrate et de Galien avec les théories humorales de la maladie; 2° l'époque de la renaissance des études anatomiques, chimiques et mécaniques lorsque la physiologie devint mécanique et
chiiniàtrique et engendra comme doctrine l'Iatro-mécanisme et l'Iatro-chimie; 3° enfin l'époque moderne qui date de Lavoisier et qui après avoir débuté par la théorie chimique de la respiration et de la chaleur animale nous a laissé un grand nombre de découvertes physiologiques importantes dont je parlerai plus loin.
J'ai longuement exposé dans l'analyse des œuvres d'Hippocrate et de Galien, la physiologie de ces temps reculés, telle qu'on a pu la faire avec une anatomie humaine très-imparfaite et telle qu'elle a régné dans la science des xve et xvie siècles. (Voir Naturisme, Hippocrate, chap. i, et Galien, chap. m.) Je n'y reviendrai pas. Ce qu'il faut dire à l'avantage de Galien, c'est que nul parmi les anciens n'a fait plus d'efforts pour arriver par une bonne méthode, à la connaissance du mécanisme des fonctions. Ce qu'on lui doit d'expériences sur les animaux est considérable et on peut le considérer comme le créateur de la physiologie expérimentale. — Il faut sans doute que l'expérience soit difficile, pour qu'à son aide un homme de cette valeur ajt pu émettre autant de théories d'abord acceptées comme vraies et que l'expérience ultérieure a pu> convaincre d'inexactitude.
Sans raconter ici les hypothèses de la physiologie naissante dans les essais d'Alcméon de Crotone, d'Empédocle d'Agrigente et de Démocrite sur le rôle des quatre éléments, sur l'exercice des fonctions, ni la théorie d'Anaxagore sur les Homéoméries relatives aux affinités des parties du corps pour les molécules homogènes des aliments destinées à leur réparation, je préfère résumer la physiologie de l'antiquité en la personnifiant dans ce qu'elle a eu de plus complet à l'époque de Galien. — On aura ainsi, en regard de l'anatomie du temps, un tableau général de la physiologie telle qu'elle a été professée pendant plusieurs siècles, jusqu'au moyen-âge, et il sera dès lors possible de bien se rendre compte de l'importance des progrès réalisés dans les époques suivantes, surtout après la renaissance de l'anatomie.
Après Galien, et pendant tout le règne du Galénisme, la physiologie ne fit aucun progrès; on reproduisait les idées du maître et voilà tout. Ainsi la digestion avait pour but de convertir les aliments en chyme et, comme Galien ne connaissait pas le suc gastrique, et qu'il rejetait les idées de putréfaction, de fermentation et de trituralion déjà admises de son temps, il expliquait cette œuvre divine par la création de facultés inhérentes à l'estomac. Il admettait qu'une faculté atlractrice, née de la faim, portait l'homme à introduire les aliments ; qu'une faculté altératrice les dissociait ou déterminait leur conversion en chyme et que, cela terminé, la faculté expullrice fai-
sait passer le bol alimentaire dans l'intestin pour y subir une élaboration nouvelle.
Comme on le voit, il ne savait pas un mot des phénomènes de la digestion stomacale. Le chyme porté dans le foie par l'absorption des veines mésaraïques fournissait des matériaux par lesquels cet organe en préparait la bile et, une fois débarrassé de ces matériaux, il subissait du même organe une action qui en faisait du sang, lequel revenait au cœur.
La rate était aussi un organe de purification du sang, en même temps qu'un organe sécréteur, comme le foie. Elle recevait le sang dont elle séparait la bile noire ou atrabile qui revenait dans l'estomac par les vaisseaux courts et où elle agissait par son acidité pour la formation du chyme.
La circulation avait pour principal organe le foie d'où partaient les deux veines caves supérieure et inférieure distribuant dans les parties hautes et basses du corps, le sang nutritif formé aux dépens du chyme, arrivé par les veines mésaraïques et préparé par la glande. — Une partie de ce sang arrivait à l'oreillette droite et au ventricule correspondant, passait dans l'artère pulmonaire, pour nourrir le poumon et s'insinuer dans les veines pulmonaires, à travers leur paroi en même temps qu'une portion traversait le pertuis de la cloison interventriculaire pour arriver dans le ventricule. — Là, le sang des veines pulmonaires, chargé d'air ou pneuma pris dans le poumon, se mêlait au sang du ventricule gauche et préparait, au milieu d'un grand dégagement de chaleur, cet esprit vital qui avec le sang de l'aorte courait dans toutes les artères du corps.
La respiration avait pour but d'emporter au dehors ce qui a été brûlé dans le cœur (De usu partium, lib. "VI). Galien professait en effet que l'air entrait dans les poumons, agissait par contact sur le sang qui devenait rouge, le rafraîchissait, et qu'il s'y mêlait à lui, en produisant Y esprit vital. Ainsi vivifié et ayant tempéré l'excès de chaleur animale, il allait en nature dans toutes les parties du corps entretenir la vie , revenait en partie au poumon qui le rendait au monde extérieur, pour rejeter les parties fuligineuses brûlées dans le cœur.
L'air introduit par la respiration avait aussi pour but de pro duire le rafraîchissement du sang dans toutes ses parties. Car le cœur était en même temps le foyer de la chaleur animale, chaleur innée , qui rayonnait par les artères dans tout le corps. Il servait en même temps à la formation de l'esprit animal dans les ventricules du cerveau où il était porté par l'action de sa carotide et à travers la lame criblée de l'ethmoïde.
Le cœur et les artères renfermaient donc de l'air et du sang et le pouls résultait de la systole du cœur.
Le cerveau était considéré comme une glande chargée de la sécrétion du phlegme ou pituite s'écoulant par la lame criblée de l'ethmoïde, mais pour Galien ce n'était que chose secondaire, et cet organe était le siège de l'intelligence du mouvement et du sentiment, que d'autres plaçaient formellement dans le cœur.
Il s'y formait, dans les ventricules latéraux, un esprit animal qui se perfectionnait dans le troisième ventricule, passait dans le quatrième par l'aqueduc de Sylvius et de là dans la moelle et dans les nerfs, en s'entiecroisant dans la moelle allongée. Par conséquent il admettait l'action croisée des lobes cérébraux sur le côté opposé du corps. Quant à la moelle épinière, d'après de nombreuses expériences, il admettait qu'elle conduisait le mouvement et la sensibilité, mais ici il n'admettait plus l'action croisée et il ne partait que de l'action directe du côté droit et du côté gauche sur les parties correspondantes du corps.
Pour ce qui concerne les humeurs, Galien admettait une humeur principale , le sang formé par le foie et d'où provenaient toutes les autres, la bile jaune, la bile noire ou atrabile, la pituite, l'urine, la sueur, la matière de la transpiration insensible et les fuliginosités ; mais c'étaient particulièrement la bile, l'atrabile et la pituite dont la rétention anormale, la prédominance ou les altérations jouaient un rôle dans la constitution des tempéraments et dans la formation des maladies.
J'ai déjà fait précédemment dans mon analyse des travaux de Galien, les remarques critiques que cette physiologie méritait qu'on lui adressât. — Ce n'est pas le moment d'y revenir. Le résumé que je viens d'en faire, n'a d'autre^but que de montrer ce qu'était la physiologie ancienne, ce qu'elle fut dans sa transmission au moyenâge et jusqu'au xvr* siècle, lorsqu'une renaissance de l'anatomie allait la précipiter dans un juste oubli.
Déjà ébranlée parles attaques de Paracelseet des chimiâtres, la physiologie galénique relative aux humeurs et aux phénomènes de la digestion, le fut bien davantage par les travaux de Vésale et de ses successeurs sur la disposition et l'exercice des organes. — Le prestige avait en partie disparu. Tout en étant encore dominé par l'autorité de Galien, beaucoup de médecins ne croyaient plus aveuglément aux traditions du passé. — Ils voulaient voir et n'accepter comme vrai que ce qu'un examen de la nature leur avait démontré tel. Ainsi Van-Helmont, comme son maître Paracelse, montra le rôle des ferments dans la digestion ; — Sylvius, une nouvelle physio-
logie des humeurs; — Vésale établit qu'il n'y avait pas de pituite descendant des ventricules du cerveau dans les cavités nasales ; — Michel Servet découvrait la petite circulation , dite pulmonaire; — Colombus signalait la coïncidence de la systole du cœur et du pouls dans la diastole des artères ; — Césalpin faisait pressentir la grande circulation qui devait nettement apparaître un peu plus tard dans la description d'Harvey; — Félix Plater plaçait la vision dans la rétine et non dans le nerf optique, etc.
Le galénisme dominait cependant encore, mais au xvne siècle, la découverte de la circulation sanguine et de la circulation lymphatique que j'ai décrite précédemment à l'occasion des découvertes inspirées de l'anatomie, renversa définitivement l'autorité de Galien dans l'esprit des hommes indépendants et amis du progrès. — Alors apparaissent : une nouvelle physiologie du foie exclusivement destiné à faire la bile et ne recevant plus le chyme ; — les théories mécaniques de l'action du cœur dans la circulation; — l'appréciation au moyen du calcul de la force musculaire ; — la théorie mécanique de la digestion par trituration à l'aide de l'estomac; — le calcul delà vitesse du sang dans les vaisseaux; — la structure des glandes et le mécanisme des sécrétions par filtration à travers les pores selon les uns ou par attraction spéciale des atomes selon les autres ; — le passage des globules du sang dans les capillaires ; — l'irritabilité des tissus comme principe de mouvement interstitiel; — le rôle des animalcules spermatiques dans la génération; — la possibilité de faire renaître un mourant d'hémorrhagie par la transfusion ; — le frottement du sang dans les vaisseaux comme cause de la chaleur animale;— la théorie du fluide nerveux coulant dans les tuyaux nerveux? et produisant les mouvements tumulteux du sang et des tissus, etc. Vraies ou fausses toutes ces découvertes résultent des découvertes anatomiques de l'époque et des applications de la chimie, des ma- * thématiques et de la mécanique cà l'étude des organes en activité. — Qu'il y ait beaucoup à laisser dans ces productions physiologiques cela n'est pas douteux, mais à côté des erreurs inséparables qu'entraîne une trop grande ardeur de recherche, il y a un grand nombre de vérités physiologiques qui sont restées dans la science et pardessus tout, il y a le triomphe du principe d'examen et d'expérimentation sur le principe d'autorité et d'idolâtrie scientifiques. Chaque découverte anatomique amenait, selon sa nature, une série d'expériences destinées à révéler l'usage des parties nouvellement étudiées, et sans nul souci des traditions du passé quand il avait tort on ne se préoccupait que d'une chose, établir par l'expérience les fonctions des tissus et des organes. Comment se fait- il qu'avec cette
méthode, on ne soit pas arrivé du premier coup à chasser toutes les hypothèses de la médecine, c'est, comme je l'ai déjà dit, que l'expérience est chose difficile et qu'on fait trop souvent de ce mot le synonyme de clairvoyance. Il ne suffit pas d'opérer un animal pour avoir fait une expérience. — Galien en avait ouvert un grand nombre. — Il connaissait par expérience comme nous la disposition du cœur et des artères et des veines, mais il n'a pas eu la clairvoyance de la circulation. Il en est de même de tous les expérimentateurs, qui de nos jours croient qu'ils ne font pas d'hypothèses parce qu'ils se livrent à des expériences sur les animaux et qu'ils croient qu'il suffit de tuer une bête pour avoir du génie. — Le nombre des hypothèses expérimentales est incroyable. Il est vrai qu'elles vont rejoindre les autres hypothèses expérimentales de Paracelse, de Van-Helmont, de Sylvius, de Borelli, de Keil, de Pitcairn, de Boerhaave, etc., en attendant qu'au milieu de toutes ces expérimentateurs, apparaisse l'homme de clairvoyance qui pourra extraire de l'observation une vérité durable, fût-elle même obscurcie encore par les déductions de l'hypothèse.
Quoi qu'il en soit, aux xvne et xvme siècles tous les physiologistes ont été en même temps des anatomisies, et souvent des chimiàtres, ou des iatro-mécaniciens. Ils avaient compris que la physique, la chimie, la mécanique et le calcul sont les auxiliaires indispensables d'une bonne physiologie. — Il faudrait les citer tous pour être juste à leur égard, mais parmi eux , je mentionnerai seulement : Harvey, Aselli, Pecquet, Malpighi, Sténon , Sanctorius, Perrault , Glisson, Wepfer, Willis, Bohn, Lower, Wirsog, Conrad, Brunner; — De Graaf, Swammerdam, Stahl, Fr. Hoffmann, Haller, du Tremblay, Spallanzani, Duhamel ; — Pourfour Dupétit, John Hunter, Blumenbach , Yicq d'Azyr, etc., Buffon, Bonnet, etc., qui sur différents points de physiologie ont laissé des travaux de grande importance que je résumerai un peu plus loin dans un ensemble sur la physiologie de l'époque.
Ce qui frappe surtout dans ce siècle, comme étude de physiologie générale ayant exercé la plus grande influence sur les doctrines médicales, c'est la découverte de ['irritabilité dont je vais parler.