‹ Histoire de la medicine et des doctrines médicalesChapitre 26 sur 120 · HIPPOCRATE · texte numérisé non relu

HIPPOCRATE

L'heureux et immortel fondateur du naturisme, celui du moins qui a eu le rare avantage d'en formuler les premiers principes et de les transmettre à la postérité comme des vérités éternelles que rien ne peut anéantir, c'est Hippocrate. Avant lui, la médecine, qui comptait déjà de longues années d'existence, car on parlait déjà de son antiquité, n'est presque rien pour nous. Au delà, son histoire se perd au milieu des légendes fabuleuses de ces temps héroïques, et la science serait très-privée si elle n'avait point la collection hippocratique pour nous faire comprendre où en étaient les connaissances médicales de cette époque.

« Toute la médecine est établie depuis longtemps, et l'on a trouvé

la voie et le principe pour découvrir, comme on l'a déjà fait, plusieurs excellentes choses qui serviront encore à en découvrir beaucoup d'autres, pourvu que celui qui les cherchera soit propre à cela, et qu'ayant connaissance de ce qu'on a trouvé, il suive la même piste. Celui qui rejette tout ce qui a été l'ait avant lui, et, prenant une autre route dans sa recherche, se vante d'avoir trouvé quelque chose de nouveau, se trompe lui-même et trompe les autres avec lui. » (De V ancienne médecine : Histoire dp la médecine, Leclerc, p. -233.)

Un pareil aveu, à une époque que l'on appelle quelquefois le début de la science, émané de celui-là même que l'on regarde comme un de ses fondateurs, est la preuve que si la collection hippocratique est le plus ancien des monuments écrits de notre art, elle n'est aussi que l'héritage médical de toutes les générations antérieures.

Hippocrate vit le jour à Gos, trente ans avant la guerre du Péloponèse, la première année de la LXXXe olympiade, à la fin du xxxvc siècle. Il était, dit on. le dix-huitième descendant d'Esculape par son père, le dix-neuvième descendant d'Hercule par sa mère, et il appartenait à la famille des Asclépiades, depuis longtemps en possession d'exercer la médecine. Il était le deuxième du nom et eut dans sa descendance sept personnes qu'on appela comme lui, et dont les œuvres ont été mêlées aux siennes. Il voyagea beaucoup et parcourut tour à tour les différentes parties de la Grèce. Il se rendit successivement à Délos, en Libye, en Scythie, et pratiqua la médecine à Athènes, en Thessalie, avant de revenir à Gos pour s'y fixer et se livrer aux devoirs de la pratique et de l'enseignement.

Digne et illustre dépositaire d'un passé auquel il rend un sincère hommage, loin de rien réclamer à son profit, il indique déjà l'antique origine de la science médicale. S'il n'est pas le créateur de la médecine, comme on se plaît à le dire trop légèrement, il est, d'après le témoignage de Celse, le premier qui l'ait magistralement enseignée, et c'est dans la collection de ses œuvres qu'on trouve les premiers développements sérieux de la théorie et de la pratique médicales.

Les œuvres d'Hippocrate renferment un grand nombre de traités ('ont les doctrines philosophiques uniformes présentent d'assez réelles différences dans les détails , pour qu'on doive y reconnaître d'une façon positive, la collaboration de personnes différentes.

On suppose, et cela est assez vraisemblable, que les descendants d'Hippocrate, ses fils et ses nombreux commentateurs ont ajouté à ses œuvres éparses et sans coordination sérieuse un certain nombre

de traités apocryphes qui s'y trouvent encore mêlés aujourd'hui En effet, au milieu de celte collection se trouvent des morceaux composés avant ou après lui. On y trouve des idées communes à côté d'une notable diversité des parties accessoires. Il y règne une même philosophie, mais on y reconnaît des époques différentes de la science, car dans quelques-uns existent des notions anatomiques contemporaines d'Aristote, et par cela même postérieurs à Hippocrate.

De nombreux travaux de philologie ont été publiés dans le but d'indiquer les livres qui sont ou qui ne sont pas d'Hippocrate.

Ce sont des commentaires écrits par les savants de cette époque, notamment par Hérophile et ses disciples, par les empiriques, par Asclépiade, par les méthodistes, travaux indiqués par Galien, les commentaires très-remarquables de Galien lui-même et enfin ceux, en si grand nombre, qui ont été publiés depuis la renaissance des lettres et des sciences médicales. Parmi ces derniers, nous citerons les travaux de J. Freind. de Daniel Leclerc, de Sprengel, de Littré , de Daremberg, et de Malgaigne.

Malgré ces commentaires, l'histoire de la médecine n'est pas beaucoup plus avancée que du temps de Galien ; elle ne sait encore au juste à quoi s'en tenir sur le degré d'authenticité des différents livres de la collection hippocratique. Ainsi, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, M. Littré attribue, textes en main, le livre de Vancienne médecine à Hippocrate, tandis que beaucoup d'autres avec M. Malgaigne le font remonter à une date plus reculée. Ne pouvant espérer résoudre des questions sur lesquelles des philologues aussi distingués n'ont pu s'entendre, et n'ayant d'autre but que de tracer la philosophie de l'histoire, ces recherches n'ont pas autant d'importance pour moi que pour les hellénistes de profession, et je ine bornerai à indiquer, d'après M. Malgaigne, les livres attribués à Hippocrate et ceux qui lui sont antérieurs ou postérieurs.

Airs, eaux et lieux.

Pronostic.

,„ ) Liv. I et III des Épidémies.

d Hippocrate. . , ., . . .. ,

Fractures el articles.

Liv. II des Prorrhétiques.

Aphorismes.

Officine.

Régime des maladies aiguës.

Plaies de tête.

Postérieurs. .( Liv. II, IV, et VI des Épidémies, attribuées à son

fils Thessalus.

Épidémies, V et VII, à un autre Hippocrate.

Coaques.

Liv. II des Maladies.

Nature de la femme.

De la vision.

Antérieurs . .( Ancienne médecine (école italique). De la bienséance, \

Du serment, école de Pythagore.

La loi, '

Quand on étudie ces œuvres réunies sans méthode, et où il ne faut voir qu'un assemblage d'opuscules écrits sans aucune idée d'ensemble, on y trouve des notions très-variées de la plus haute importance sur tout ce qui intéresse la science et la profession. Les devoirs et la conduite du médecin, la philosophie médicale, la nature de l'homme, la nature des maladies, leurs causes, leur marche, le pronotic et la thérapeutique, tout s'y trouve indiqué en peu de mots par des formules concises auxquelles la science moderne n'a guère ajouté autre chose que des preuves cliniques et des développements extrêmement utiles sans être indispensables. On y rencontre peut-être bien des erreurs, bien des hypothèses en rapport avec la physique et les cosmogonies arriérées du temps, bien des théories physiologiques capables de faire sourire les savants de notre époque, bien des formules thérapeutiques étranges ; mais dans ce mélange de vérité et d'erreur, sous cet amas de choses sa vantes et puériles, il y a un code scientifique et philosophique qui sera toujours l'honneur de l'homme qui l'a signé et du pays qui l'a vn naître.

Quelqu'un s'est-il jamais avisé de reprocher aux ruines de la Grèce leur dégradation ou la mousse qui en cache les formes admirables, ni aux plus belles statues antiques les défauts du marbre dont l'artiste s'est servi pour en modeler les contours ? Que le médecin fasse donc pour les ruines d'Hippocrate ce qu'un voyageur érudit sait faire pour les monuments dont il étudie les restes mutilés ; qu'il recherche surtout la pensée de l'œuvre, et qu'il sache admirer ce qui mérite de l'être, sans se préoccuper outre mesure d'erreurs qui ne sont évidemment qu'une conséquence de limpéritie du temps. Ainsi ferai-je dans ce que j'ai à dire, montrant ce qui est beau et ce qui est vrai, indiquant ce qui a vieilli, sans faire au nom de mon siècle une critique par trop facile de fautes scientifiques commises il y a plus de deux mille ans.

1° De la moralité professionnelle dans les œuvres d'Hippocrate.

Si quelque chose indique l'ancienneté de la médecine à l'époque où vécut Hippocrale, c'est son degré de perfection morale attesté

par un sentiment de dignité professionnelle incontestable, et qui peut aujourd'hui encore nous servir de règle et d'exemple.

La beauté morale et la beauté physique ne s'atteignent pas du premier coup ni en un seul jour.

Aux sentiments innés du juste et du beau il faut la sanction de l'expérience, et il n'y a de bons usages, de bonnes coutumes et de véritables lois que celles qui résultent d'une longue pratique. A cet égard, les règles tracées par Hippocrale sur la tenue du médecin, sur sa conduite publique et privée, sur ses rapports avec la société au milieu de laquelle il doit vivre, sur la manière de servir la science, le serment qu'il exigeait de ses disciples, attestent une expérience séculaire, et les maximes qu'il nous a laissées sont encore à présent le guide de tout médecin exerçant sa profession en honnête homme. Pour connaître ainsi son temps, les besoins de la science et les droits de l'humanité, pour défendre une profession contre les jugements présomptueux de 1 ignorance et les audacieuses calomnies du mercantilisme, il était nécessaire qu'il réunît à une expérience personnelle la connaissance profonde ou passé recueillie par la tradition, et qu'il s'inspirât hardiment de celte double origine. Rien n'est Iremarquable comme le sentiment qu'il avait de l'importance et de la dignité de l'art. Il le manifeste partout dans ses œuvres, et le mépris qu'il témoigne pour l'imposture et le charlatanisme prouve qu'à cette époque déjà, comme de nos jours, il y avaitdans ces vices professionnels une cause de déconsidération contre laquelle il devait prolester. C'est alors qu'il a dit :

« La médecine est le plus noble de tous les arts; mais l'ignorance de ceux qui l'exercent et de ceux qui en jugent témérairement fait qu'elle est regardée comme le moindre. D'ailleurs, ce qui nuit à la médecine, c'est qu'elle est la seule entre les arts où il n'y ait d'autre peine établie contre ceux qui s'exercent mal, que le déshonneur et la honte; mais c'est à quoi ces sortes de gens ne sont pas sensibles. Ce sont des espèces de comédiens, qui représentent des personnages bien différents de ce qu'ils sont eux mêmes; car il y a beaucoup de médecins de nom, mais peu qui le soient effectivement, ou dont les œuvres répondent à la profession qu'ils font. » (De la loi.)

Averti par les incertitudes d'une intelligence ouverte à tous les doutes qu'inspire l'étude approfondie des lois de la nature, il dit mélancoliquement :

« L'art est long et la vie est courte; l'occasion échappe, l'expérience est trompeuse et le jugement difficile. Il ne suffit pas que le médecin fasse son devoir; le malade et ceux qui sont auprès de lui

doivent faire le leur, et il faut que les choses du dehors soient disposées comme il est convenable. » (Aphor., liv. I, 1.)

Et plus loin :

« Ceux qui tâchent de détruire la médecine, sous prétexte que Ton meurt souvent entre les mains des médecins, n'ont pas plus de raison de blâmer la conduite du médecin que celle des malades , comme si les premiers ne pouvaient qu'ordonner mal à propos des remèdes, et que les derniers ne fissent pas de fautes de leur côté, ce qui leur arrive néanmoins très-souvent. Ou comme si l'on ne pouvait pas imputer la mort du malade à la violence insurmontable de la maladie, aussi bien qu'à la faute du médecin qui l'a traité. » (De Vart.)

« Il en est de la médecine comme des autres arts, il y a de bons et de mauvais ouvriers. » (De V ancienne médecine.)

« Ce n'est pas que les médecins fassent jamais de fautes. Ceux qui en font le moins ou qui en font peu souvent doivent être fort estimés, car il est impossible que l'on rencontre toujours aussi juste qu'il serait nécessaire. » (De Vancienne médecine.)

« Les plus habiles médecins sont quelquefois trompés dans les cas qui se ressemblent. » (E/Àdém,., liv. VI.)

« C'est plutôt l'opinion ou la conjecture qui juge des maladies obscures et difficiles à connaître que l'art, quoiqu'en cette rencontre ceux qui ont de l'expérience soient préférables à ceux qui n'en ont point. » (Des vents.)

« Un médecin approuve souvent ce qu'un autre médecin désapprouve. C'est ce qui expose leur art à la calomnie du peuple, qui s'imagine, à cause de cela, qu'il n'y a rien de plus vain que cet art. Il en est, dit on, de même du métier des médecins que de celui des augures, dont l'un dit, à l'égard du même oiseau, que s'il a paru du côté gauche c'est un bon signe, mais que si on l'a vu du côté droit le présage est mauvais, et l'autre dit tout le contraire. » (Dat virtus rationem acutis.)

« Il ne faut jamais assurer qu'un tel remède guérira parce que les moindres circonstances font varier les maladies, et qu'elles se rendent quelquefois plus longues et plus mauvaises que l'on ne pense. » (Préceptes.)

« Un médecin ne doit pas avoir honte de s'informer, près des moindres personnes du peuple, touchant des remèdes que ces personnes ont donnés avec succès. C'est, à mon avis, par ce moyen que l'art de la médecine s'est établi peu à peu, c'est-à-dire en ramassant et recueillant une à une les observations faites en divers cas parti-

culiers, lesquelles étant ensuite jointes toutes ensemble, ont fait un corps complet. » (Préceptes.)

Ce qu'il dit de la pratique, de la tenue et de l'habitude extérieure du médecin est fort remarquable :

« Un médecin doit souvent visiter ses malades, et prendre garde à tout avec une grande attention. » (De la bienséance.)

Contrairement à ce qui a été soutenu plus tard par Platon, il pense que, pour établir son crédit, le médecin doit avoir un air de santé et une bonne couleur.

« On s'imagine quelquefois que l'homme qni n'a pas le corps bien disposé ne saurait donner d'utiles avis aux autres qui sont dans le même état. » (De medico.)

En effet, Platon dit qu'on doit avoir dans une ville de bons médecins, qui, outre l'étude requise pour apprendre leur prof es sion, aient vécu dans leur jeunesse avec un grand, nombre de malades, et aient eux-mêmes passé par plusieurs sortes de maladies, étant naturellement infirmes et valétudinaires.

Malgré l'apparence de vérité que renferme la proposition de Platon, et qui semble faire du médecin un être compatissant aux misères d'autrui par une sorte d'égoïsme, je préfère le principe d Hippocrate ; et, en effet, un homme bien portant, gai sans inconvenance, s'il a du cœur, comprendra aussi bien qu'un médecin valétudinaire les misères de ceux qui réclament ses bons offices.

Là où Hippocrate se révèle tout entier comme moral, c'est dans les propositions suivantes :

« Un médecin doit avoir de la propreté dans ses habits, de la gravité dans ses manières. Il doit être modéré dans toutes ses actions, chaste et retenu dans le commerce qu'il est obligé d'avoir avec le sexe. Il ne doit point être envieux ni injuste, ni aimer le gain déshonnête. Il ne doit pas être grand parleur, mais il faut néanmoins qu'il soit prêt à répondre à tout le monde avec douceur. Il doit encore être modeste, sobre, patient, prompt à faire tout ce qui est de son devoir sans se troubler ; pieux, sans aller jusqu'à la superstition, se conduisant avec honnêteté dans sa profession et dans toutes les actions de sa vie. » (De la bienséance. — Préceptes.)

« En un mot, il doit être homme de bien, et avoir en même temps la prudence et l'industrie requises pour bien exercer son art. » (Des glandes.)

Sincèrement pénétré des embarras de pratique que donnent à un médecin honnête certains cas difficiles, il s'écrie, en parlant des consullations :

« Il n'y a point de déshonneur pour un médecin, lorsqu'il est en

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peine touchant la manière dont il doit se conduire en certains cas auprès d'un malade, de faire appeler d'autres médecins, afin d'aviser conjointement avec eux sur ce qu'il y a à faire pour le bien des malades. » (Préceptes.)

Enfin, abordant la délicate question du salaire que méritent les offices du médecin, il se place au-devant du mercantilisme, et il se montre aussi grand et généreux que naguère il s'est montré observateur attentif et homme de bien.

« Pour ce qui est du salaire que l'on doit au médecin, il en usera en cette rencontre avec honnêteté et avec humanité, ayant égard au pouvoir ou à l'impuissance où se trouve le malade de le récompenser plus ou moins libéralement. Il est même des occasions où le médecin ne doit point demander ni point attendre de récompense, comme lorsqu'il a traité un étranger ou un pauvre, qui sont des personnes que tout le monde est obligé de secourir. Il y a d'autres occasions où il peut convenir d'avance de son salaire avec le malade, afin que ce malade se remette avec plus* d'assurance entre ses mains, et soit persuadé qu'il ne l'abandonnera point. » (Des préceptes .)

Son patriotisme l'a même heureusement inspiré dans une circonstance remarquable et qui est l'un de ses titres de noblesse devant la postérité. Généreux vis-à-vis de l'ami étranger devenu l'hôte de son pays, et tombé malade loin de ses foyers, il reste inexorable pour les ennemis de sa patrie et repousse les offres d'un roi de Perse qui par l'appât de l'or désire l'attirer auprès de lui. Bien qu'après deux mille ans, et sans preuves suffisantes, la philologie essaye de nier cet acte de désintéressement et d'honneur, je l'accepte sur les témoignages écrits du sénatus-consnlte d'Athènes, et de quelques écrits du temps cités par Leclerc. Ces efforts de destruction critique, que nous voyons tous les jours se produire, n'ont pour résultat que d'amoindrir ce qui est grand et de déconsidérer ce qui excite l'admiration universelle. C'est là un des vices de notre époque, qui cherche à se grandir en abaissant celles qui l'ont précédée. Au risque d'être confondu avec les légendaires, je rappellerai donc cette réponse d'Hippocrate au ministre d'Artaxercès, et qu'on doit considérer comme un modèle du plus pur patriotisme :

« J'ai dans mon pays le vivre, le vêtement et le couvert. Il ne m'est permis de posséder les richesses, ni les grandeurs des Persans, non plus que de guérir les barbares, qui sont les ennemis des Grecs. »

Vraies ou supposées telles, ces paroles sont par le temps devenues historiques, et il n'appartient à personne de les effacer.

Ce qui couronne la morale privée d'Hippocrate, en jetant sur sa

mémoire un cachet d'inaltérable grandeur, c'est le serment qu'il imposait aux disciples venant profiter de ses leçons. Ce que nous avons dit tout-à -l'heure s'appliquait à la conduite du médecin en général et de ses rapports avec la société ; mais ce qu'on trouve dans le serment s'applique particulièrement à ceux qui, reconnaissant sa supériorité, se rangent sous ses lois.

« Je jure par Apollon , par Esculape, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, mes témoins, d'accomplir ce serment selon mon pouvoir et mon intelligence.

» Je regarderai comme mon père celui qui m'a enseigna la médecine, partageant avec lui mon bien, s'il en a besoin, et je m'occuperai de ses enfants comme s'ils étaient mes frères, leur apprenant la médecine sans salaire s'ils ont envie de l'apprendre.

» Je ferai de même pour ceux qui s'engageront à moi par un serment semblable.

» Je prescrirai à mes malades le régime le plus convenable en supprimant tout ce qui pourrait leur nuire.

» Je résisterai à toute sollicitation qui pourrait m'être faite pour donner des poisons ou aux femmes des pessaires abortifs.

» Je conserverai ma vie pure, et j'exercerai mon art en homme de bien.

» Je ne taillerai pas les calculeux, et laisserai faire cette opération par ceux qui en ont l'habitude.

» Partout où j'entrerai ce sera pour le bien des malades, restant pur de toute iniquité, m'abstenant de toute séduction des fenimps et de toute débauche avec les hommes libres ou esclaves.

» Ce que j'aurai vu ou entendu dans l'exercice de mon art ou autrement, je le conserverai comme un secret qui ne doit pas être divulgué.

» Si je tiens mon serment, que ma vie soit heureuse et considérée dans le présent et dans l'avenir.

» Que ce soit le contraire si je deviens un parjure. » Tel est le serment des disciples d'Hippocrate Si on le rapproche des maximes de morale et des principes de conduite renfermés dans les œuvres hippocratiques, on a un ensemble qui montre à quel degré de délicatesse et d'élévation de sentiments visaient il y a deux mille ans les médecins qui, voulant être dignes de leur maître, obéissaient à ses lois dans la pratique de la médecine.

2° Du secret médical.

On parle si souvent du secret médical, et les médecins sont si peu au courant de la question, qu'il ne saurait être inutile d'en

parler avec quelques détails. Ce que je viens de dire des habitudes de l'antiquité à cet égard justifie cette digression, et je parlerai ici non-seulement du secret médical, mais encore du secret professionnel en général.

Le paragraphe du serment d'Hippocrate relatif au secret médical et professionnel est le point de départ de tous les principes de devoir, imposés depuis lors non- seulement aux médecins, mais encore à tous ceux qui, par leur profession, peuvent se trouver en possession du secret des individus ou des familles. La morale et les lois de tous les peuples ont confirmé l'excellence de ces principes, et la réprobation qui a suivi toutes les tentatives faites en sens contraire, prouve bien qu'Hippocrate avait obéi à l'instinct de l'honneur en obligeant ses disciples à garder le secret sur tout ce qu'ils pouvaient apprendre dans l'exercice de leur art.

L'obligation morale imposée aux disciples d'Hippocrate est aujourd'hui doublée d'une obligation légale, car l'article 378 de la loi française, dans le code pénal, dit :

Art. 378. Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens, les sages-femmes, et toutes autres personnes dépositaires, par état ou possession, des secrets qu'on leur confie, qui, hors le cas où la loi les oblige à se porter dénonciateurs, auront révélé ces secrets, seront punis d'un emprisonnement d'un mois à six mois, et d'une amende de cent francs à cinq cents francs.

Ici, seulement, l'empereur Napoléon Ier a étendu l'obligation du secret professionnel, non- seulement aux médecins et à ceux qui secourent les malades, mais à toutes les personnes, avocats, notaires, avoués, confesseurs, etc., qui dans l'exercice de leur état ont pu acquérir un secret dont la divulgation pourrait porter atteinte à l'honneur et aux intérêts d'autrui. (Voir Faustin Hélie, Théorie du' Code pénal, t. VI, p 523.)

Le secret médical et professionnel est donc une obligation morale légale du médecin. Au temps d'Hippocrate, ce secret avait une importance bien plus grande que de nos jours. Alors il y avait nonseulement à ne pas iivulguer les secrets relatifs à l'honneur et aux intérêts d'autrui, mais il y avait des secrets professionnels d'une très-haute importance. S'il faut en croire quelques historiens, l'étude de la médecine comportait des études secrètes d'anatomie qu'on ne devait pas divulguer, afin de ne pas heurter la loi qui interdisait l'étude des cadavres humains et forçait l'anatomiste de se contenter des dissections faites sur le cadavre des animaux. Cela est possible; car bien que ranalomie ne fût pas très-avancée au temps

tl'Hippocrate, et qu'on assure qu'aucun cadavre humain n'ait jamais été disséqué par lui, les opérations qu'on faisait alors sur la plèvre et dans les bronches, et sur le crâne, prouvent qu'on en savait plus qu'on osait le dire, et peut-être y avait-il un enseignement médical secret relatif aux choses que la loi défendait de professer publiquement.

Aujourd'hui, et depuis longtemps déjà, le secret médical est exclusivement professionnel. Il est relatif non à la science, mais à la pratique et aux rapports qui doivent exister entre le médecin, le malade et la société. Celle-ci, dans une ordonnance de Louis XI en 1477, du chef de la police en 1060, du même en 1780 et en 4788, du même en 1810, a essayé d'imposer aux médecins l'obligation de dénoncer les blessés auxquels ils auraient donné des soins, sous peine de 300 livres d'amende, d'interdiction et même de punition corporelle ; mais la réprobation publique a fait justice de ces tentatives, qui ont toujours avorté. (F. Hélie, p. 530.)

A cet égard, le médecin peut être embarrassé dans ses rapports avec la justice, et il est important qu'il apprenne et ses devoirs et ses droits.

Outre son caractère d'immoralité, la violation du secret médical , acte contraire à la loi sur le secret, peut encore être un délit de diffamation et à ce titre être puni comme tel, si la personne intéressée sait s'y prendre pour formuler sa plainte.

D'une manière générale, le médecin doit taire ce qu'il voit et ce qu'il entend chez les personnes où l'appelle la confiance qu'inspire son talent ; à plus forte raison doit-il se taire lorsqu'il est interrogé par une tierce personne sur la santé et la vie intime de ses clients. C'est à lui de savoir ce qu'il peut dire pour n'être pas impoli vis-àvis de ceux qui lui parlent, et ce qu'il doit garder sous peine d'être indiscret. La chose est plus délicate quand, appelé par la justice comme un témoin, le magistrat commence par exiger du médecin le serment de dire la vérité. Ici, l'homme sage doit refuser le serment et s'abstenir de déposer, car une fois faite, sa déposition est irrévocable et deviendra publique si le procès suit son cours. Toutefois, en refusant de prêter serment il doit dire qu'il a été le médecin du prévenu, et que les faits sur lesquels on l'interroge ne sont parvenus à sa connaissance que dans l'exercice de sa profession.

Il est libre de déposer, au contraire, pour les faits antérieurs à l'époque où il a été le médecin du prévenu, comme il est également dégagé de toute obligation lorsque, sachant qu'il sera consulté sur des faits appris indirectement, quelqu'un vient se confier à lui dans le but d'enchaîner son témoiçuaçe.

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Les personnes obligées au secret sont-elles déliées de cette obligation par le consentement de la partie intéressée? Deux arrêts des cours royales de Grenoble et de Montpellier, en 1827 et en 1828, ont décidé :

« Que l'obligation du secret continue d'exister dans le cas même où celui que les faits concernent et qui les a confiés en demande la révélation. »

Cette circonstance affaiblit le délit en lui enlevant l'intention de nuire, mais elle n'enlève pas l'obligation de taire ce qu'apprend l'exercice de la profession : aussi le médecin devra-t-il garder le silence.

C'est à l'occasion des mariages, lorsqu'on vient consulter le médecin sur la santé présente ou passée des futurs époux; au moment d'un accouchement clandestin, quand la mère veut rester inconnue ; au moment où une personne veut s'assurer sur la vie à une compagnie d'assurances; à l'occasion d'un procès criminel, dans les blessures des guerres civiles ; etc., que se pose souvent la question du secret médical et que le médecin est souvent embarrassé pour connaître la ligne de conduite qu'il doit suivre dans ces cas difficiles.

Le médecin a donc un double devoir à remplir au sein des familles où il va porter la consolation, le soulagement et la guérison.

Il devra d'abord faire ce qui convient pour le physique ou pour le moral des malades, et il devra ensuite garder le secret sur tout ce qui lui aura été confié. Ce devoir lui est commun avec toutes les personnes que leur profession rend susceptibles d'apprendre les secrets d'autrui.

En voici la preuve dans la conclusion de MM. Chauveau et Fauslin Hélie, sur la discussion de l'article 378 du Code pénal.

« En résumé, les médecins, les avocats, les confesseurs et les autres personnes obligées au secret par leur profession, doivent, comme. tous les autres citoyens, déclarer à la justice tous les faits qui sont parvenus h leur connaissance, autrement que comme dépositaires par état de secrets qui leur ont été confiés à raison de leurs fonctions. Dans ce derniercas, ils doivent interroger leur conscience et taire tout ce que la morale et les devoirs de leur état leur défendentde révéler. A la vérité, leur décision est soumise à l'appréciation des tribunaux qui conservent le pouvoir de leur infliger une amende pour refus de déposition; mais ce n'est qu'au cas où il serait reconnu qu'ils ont acquis la connaissance des faits par une autre voie que par leur étal, que cette mesure pourrait être prise à leur égard, et, en général , ils restent les souverains appréciateurs de l'applica-

tion el des limites d'une règle qu'ils ne doivent observer que dans l'intérêt de la morale et de l'humanité, et jamais avec la pensée de nuire à la découverte de la vérité. » (Chauveau et Faustin Hélie, Théorie du Code pénal, Révélation des secrets, t. VI. p. 544.)

3° De la philosophie d' Hippocrate.

Dans sa préface, Celse annonce qu'Hippocrate a cru devoir protester contre l'alliance intime de la médecine et de la philosophie, et qu'il est le premier qui ait indiqué la nécessité de leur séparation. C'est une erreur. A cet égard, n'en croyons qu'Hippocrate lui-même, disant :

« Il faut rallier la philosophie à la médecine, et la médecine à la philosophie, car le médecin philosophe est égal aux dieux. Il n'y a pas grande différence entre l'une et l'autre science et tout ce qui convient à la médecine : désintéressement, bonnes mœurs, modestie, simplicité, bonne réputation, jugement sain, sang- froid, tranquillité d'àme, affabilité, pureté, gravité du langage, connaissance des choses utiles et nécessaires à la pratique de la vie, fuite des œuvres impures, absence de toute crainte superstitieuse des dieux, grandeur d'âme divine. Il est do l'essence de ces deux sciences de faire éviter l'intempérance, le charlatanisme, l'insatiable avidité, les appétits déréglés, la rapine, l'impudence. Elles apprennent aussi à bien apprécier ceux avec lesquels on est en rapport; elles donnent le sentiment des devoirs de l'amitié; elles enseignent la manière de diriger convenablement et à propos ses enfants et sa fortune. Une certaine philosophie est donc unie à la médecine, puisque le médecin possède la plupart de ses qualités. La connaissance des dieux est inhérente à la médecine, car elle trouve dans l'étude des maladies et de leurs symptômes une multitude de raisons d'honorer les dieux. Les médecins reconnaissent la supériorité des dieux, car la toute-puissance ne réside pas dans la médecine elle-même ; les médecins, il est vrai, soignent beaucoup de maladies, mais, grâce aux dieux, un grand nombre guérissent d'elles-mêmes. » (De ta bienséance, Daremberg, p. xxxi de, sa notice sur Hippocrate.)

D'après ces paroles, il est très-évident qu'Hippocrate ne s'est pas moins occupé de philosophie que de morale ou de médecine.

Si l'on récuse ce témoignage comme antérieur à Hippocrate, en raison de sa place au livre de la Bienséance, on n'en pourra faire autant de ceux qui se trouvent dans le livre l du Régime, dans le Traité des lieux et dans ce que ses œuvres renferment de philosophique sur la pathogénie.

Si ce n'est pas à Hippocrate qu'appartient la doctrine des éléments ou des qualités premières, ainsi qu'on l'a dit quelquefois, il est certain qu'il s'en est inspiré pour sa conception de la nature de l'homme et des maladies.

Sans avoir rien formulé de sa doctrine, comme l'ont fait depuis tant de philosophes, et sans paraître prétendre au rôle glorieux de législateur qui lui a été décerné par ses fils et ses disciples, sous le tilre de Dogmatisme, il a mieux fait et il s'est contenté de mettre la philosophie dans ses œuvres C'est au lecteur de la découvrir et la postérité ne s'y est pas méprise. En caractérisant ses doctrines sous les noms de dogmatisme, de naturisme et à'humorisme, elle a montré qu'elle avait saisi les tendances de cette philosophie médicale.

La doctrine d'Hippocrate est un reflet de la philosophie du temps appliquée à l'étude de l'homme et de ses maladies. Successeur de Démocrite, d'Empédocle, de Zenon d'Elée ; contemporain de Socrate et de Platon, il avait été nourri de doctrines philosophiques qui devaient diriger sa pensée dans l'observation des phénomènes physiologiques et morbides de l'homme.

Au reste, il en a toujours été ainsi des rapports de la philosophie et de la médecine. Ces deux sciences se côtoient et se suivent sans cesse ; toujours rivales, quelquefois amies, plus souvent hostiles; car si l'étude de l'homme est leur but, la méthode qu'on emploie pour le connaître diffère et soulève des prétentions passionnées de préséances. Il n'est pas de système médical qui ne s'inspire d'une idée philosophique en vogue, et l'empirisme même est la conséquence de la doctrine du doute philosophique de Pyrrhon.

Pendant les deux siècles qui ont précédé la naissance d'Hippocrate, la Grèce et l' Asie-Mineure étaient remplies de sages qui passaient leur vie dans la contemplation des phénomènes naturels et qui appliquaient leur esprit à l'étude de l'univers et de l'homme. Voués à l'observation de la nature, ne faisant qu'un petit nombre d'expériences, ils étudiaient à la fois "e monde physique, physiologique, intellectuel et moral. Très-avancés en astronomie, préoccupés surtout de la formation du monde et de la composition de sa matière, les uns, comme Démocrite, étudiaient, avec les organes des animaux, les phénomènes accomplis au sein des corps vivants ainsi que leurs aberrations ; les autres analysaient les actes de l'intelligence et du moral, les attributs de l'àme et de Dieu, les constitutions politiques à donner aux peuples et embrassaient ainsi la presque universalité des hautes connaissances humaines. Dès l'origine de la science, le problème de la constitution des

divers corps de la nature fut posé, et s'il ne fut pas résolu de façon à satisfaire les exigences contemporaines, la solution donnée est telle , qu'en attribuant aux mots leur signification antique, elle ne mérite point le dédain dont on veut quelquefois l'accabler.

Les corps étaient considérés comme des composés de principes ou d'éléments constituant les forces primordiales de la matière. On y reconnaissait les solides représentés par la terre, les liquides représentés par Y eau et les gaz par Y air ; le tout réuni au moyen du feu. Ces éléments composaient tout l'univers. Ils étaient en proportion variable dans chacun des corps naturels dus eux-mêmes à une plus ou moins grande quantité de matière gazeuse, de terre ou d'eau.

A chaque élément se rapportait une qualité particulière , telle que le froid, le chaud, le sec, Y humide, et les différentes qualités des corps résultaient de la prédominance de tel ou tel élément. On les croyait irréductibles, simples, homogènes, ce qu'on sait être aujourd'hui une erreur; mais en même temps on pensait, d'après l'autorité d'Anaxogore, qu'ils étaient composés de molécules semblables, ou atomes formant les éléments de l'élément, c'est-à-dire les homéoméries.

On professait déjà comme aujourd'hui, que la matière des corps vivants ne périt pas avec eux, que ses éléments dissociés par la mort se réunissent pour faire des corps nouveaux et des combinaisons nouvelles, mais qu'à travers ces changements elle reste constamment la même; que rien ne naît ou ne périt que la forme, que tour à tour, enfin, les éléments se combinent et se séparent sous 1'intluence des forces inconnues de l'univers.

« Tout passe de l'un au multiple et du multiple à l'un, de sorte que la nature entière n'est autre chose que le mélange ou la séparation des atomes. » Ces idées se retrouvent dans le Traité du régime, liv. I, § 4.

« Rien ne se produit, rien ne se détruit dans le monde qui n'ait existé auparavant, mais se mêlant et se séparant les choses changent. L'opinion est dans le monde que ce qui croît dePlutonfde Vempire des ombres) à la lumière prend naissance, et que ce qui décroît de la lumière à Pluton périt....

La vie est ici et là; et s'il y a vie, la mort est impossible si

ce n'est avec l'ensemble des choses; car où serait la mort? Mais s'il n'y a pas vie, il est impossible que rien naisse, car d'où viendrait la naissance? Le fait est que tout croît et décroît. Naître et mourir, c'est se mêler et se séparer.

Un pour tout, tout pour un, c'est la même chose, et rien dans

tout n'est la même chose, car l'usage est sur ce point en opposition avec la nature. »

Tout est ainsi dans cette alternative de mouvement ou de repos, et il est impossible d'étudier le rôle des éléments dans la composition des corps sans se demander en vertu de quelle magique inlluence leurs atomes se réunissent pour former ces éléments, à quelle force ils obéissent les uns et les autres pour s'associer ou se disjoindre. Pourquoi ces astres en mouvement dans l'espace "? pourquoi ces corps organisés où tout concourt à un but déterminé dont les moyens sont asservis aux ordres d'une merveilleuse intelligence? quelle est la cause de tous ces phénomènes, tel est enfin le grand problème posé dès l'origine de la science et légué à nos méditations par les philosophes et les physiologistes de la lxxx0 olympiade.

Il n'y a que deux manières de la résoudre, et nous ne sommes pas beaucoup plus avancés sous ce rapport qu'il y a vingt siècles Aujourd'hui, comme dans ces temps reculés, on place cette force dans la matière elle-même ou en dehors de la matière. Si l'on fait de la matière le siège de la force qui dirige les phénomènes de l'univers, il faut soutenir que la matière active par elle-même est susceptible de s'imprimer tous les changements si variés qu'elle éprouve. On professe alors qu'il y a de toute éternité dans l'espace une matière formée d'atomes doués d'activité, dont les mouvements variés sont la cause unique des mouvements, des phénomènes et des innombrables changements dont l'univers est journellement le théâtre. C'est le système de Leucippe d'Abdère, adopté par Démocrite et un peu plus tard développé et popularisé par Epicure. Ce fut aussi celui d'Empédocle qui, tout en admettant le rôle d'activité des atomes dans la formation des éléments, disait en corrigeant sa pensée : les vrais éléments ne sont pas ceux que nos sens grossiers perçoivent. Les éléments des éléments sont des êtres vivants, des âmes, des dieux.

Asclépiade est en médecine le disciple de ces philosophes et, comme on le verra, sa doctrine est le reflet de ces erreurs.

Au contraire, ceux qui placent au dehors de la matière la force qui lui imprime les formes qui excitent tant notre admiration, soutiennent que la matière est inerte, qu'elle est incapable de se changer elle-même, qu'elle ne peut se transformer que par l'intervention d'une force objectivement différente, surajoutée, qui domine l'univers, remplit le monde et lui donne la vie. C'est la philosophie d'Hippocrate et des livres de la collection hippocralique. En les lisant avec soin, on y découvre un certain nombre de pensées parfaitement en rapport avec les doctrines qui précèdent. L'espace et

la matière n'expliquent pas tout , l'harmonie de l'univers et

l'ordre qui s'y révèle (xo<7[j.oç, veut dire ordre), semblent faire croire que tout s'y passe comme si tout était dirigé par une intelligence, dont la nôtre n'est qu'une faible image.

Ailleurs, le monde est mû par une intelligence d'où vient, soit le mouvement et la séparation des parties discordantes, soit l'union des parties analogues, de façon à bien établir que toutes les parties de l'univers obéissent à une influence générale et commune. Enfin, au point de vue médical, la composition du corps lui paraît semblable à celle de l'univers, et commence la comparaison si souvent faite entre ce que l'on a appelé le grand monde et le petit monde, c'est-à-dire le macrocosme et le microcosme. 11 se livre aux mêmes discussions que les philosophes de son temps, sur le rôle desquatre éléments dont l'assemblage constitue le corps humain. Ce sont ces éléments qui forment les liquides ou les solides, et leur distribution est ordonnée dans l'organisire par la même force qui régit l'univers. S ils sont rassemblés d'une autre façon, l'ordre cesse et la maladie commence.

Seulement, quand Hippocrate fait intervenir cette force suprême à propos de l'état morbide, ce n'est pas pour dire que celte force s'altère en aucune façon. Jamais il n'a tenu ce langage.

D'après lui, les causes de maladies agissent sur les éléments et non sur cette force qu'il appelle nature et qui n'intervient que pour conduire, diriger ou coordonner les actes de l'économie, afin d'y établir la solidarité d'action qu'on y rencontre. De même que dans l'univers les phénomènes naturels sont soumis à des lois constantes et invariables, de même, au sein du corps vivant, les phénomènes physiologiques sont régis par des lois qui leur donnent la régularité nécessaire à la conservation de l'être Dès que l'ordre physiologique est troublé ou rompu, la maladie commence sans porter atteinte à celle force, sans pouvoir l'anéantir; car dans son développement, dans sa durée, elle favorise les terminaisons à certains jours heureux ou néfastes, pairs ou impairs, qui rappellent les idées philosophiques et spéculatives de Pylhagore sur les nombres. Elle continue là son action conservatrice et agit comme dans l'état de santé; tendant sans cesse à ramener l'harmonie troublée par une série d'actes nouveaux, qui, comme les actes physiologiques, ont leur ordre de développement, de succession et de durée. Enfin la thérapeutique n'a d'autre but que de prévoir, de favoriser, ou de modérer les phénomènes au moyeu desquels cette force conservatrice manifeste sa puissance, pour ramener le désordre des fonctions à l'ordre qui leur e&l naturel.

DES NATURISTES — HIPI'OCRATE 123

Une l'ois mis en présence de la maladie, l'observateur semble entraîné par les mêmes idées philosophiques et elles dominent l'observation de toute leur influence. Il considère dans l'homme, comme dans l'univers, le mouvement d'impulsion qui en dirige l'économie, ïo evop[i.ov; ouvaut;; cputii;; et il admet qu'une chaleur innée naissant avec l'individuel se développant avec lui, se sert des mêmes éléments dont se compose la nature , pour former dans le corps humain les différents solides et les différentes humeurs, le sang, la pituite ou phlegme ; la bile et l'atrabile ou l'eau.

Principalement attentif au rôle important que jouent ces dernières dans l'institution comme dans l'entretien des phénomènes de la vie, d'après leurs proportions, il leur accorde une influence exagérée que ne pouvait ratifier l'avenir. Complètement trompé sur leur origine, tout en croyant la connaître avec certitude, il imagine que le sang fabriqué par le cœur, la pituite par le cerveau, la bile par le foie et l'atrabile ou l'eau par la rate, se répandent dans tout le corps en proportions différentes, pour faire le mélange convenable à la santé. De plus, en vertu d'un principe de physiologie et de pathologie fort contestable, sinon erroné, il pense que toutes parties communiquant ensemble, comme les aréoles du tissu cellulaire, qu'elles sont traversées par ces humeurs, libres de se porter sur différents points sous l'action des diverses influences morbifiques, et que cet afflux anormal est l'origine de la plupart des maladies. A cette grande idée se rattache la théorie des fluxions et l'emploi des révulsifs. Si le fait est vrai pour la diffusion séreuse de l'anasarque et des humeurs dans les différentes diathèses scrofuleuse, syphilitique, bilieuse aiguë ou ictère, goutteuse, etc., il n'en est pas toujours ainsi, et la diffusion humorale est soumise à d'autres lois hydrauliques que celles de la porosité des tissus.

11 lui semble impossible de faire une bonne médecine sans étudier préalablement la nature de l'homme, et en effet qui ne connaît pas l'homme sain ne connaîtra jamais l'homme malade. C'est ce qu'Hippocrate a dit en d'autres termes dans le Traité des lieux, § 2 : « La connaissance de la nature du corps est le point de départ de tout raisonnement en médecine », et dans le Régime : « Celui qui fait un bon traité du régime de l'homme doit connaître dans la nature humaine. Ce qu'il doit pénétrer, c'est la constitution intime et primitive du corps, c'est-à-dire les éléments, et après, il cherchera à connaître les parties dont cette nature est secondairement composée, c'est-à-dire les solides et les liquides. » — Bien que le livre de l'ancienne médecine renferme quelques propositions qui

semblent contraires aux précédentes, M. Andral fait remarquer que la contradiction est plus apparente que réelle.

En effet, lorsque Hippocrate avance que le médecin n'a pas besoin de faire une étude spéciale de la nature de l'homme et que les faits médicaux peuvent lui suffire dans cette recherche, on voit, en lisant tout le paragraphe, qu'il attaque seulement ceux qui procèdent dans cette étude d'une manière hypothétique, substituant aux réalités naturelles les conceptions arbitraires de leur esprit.

Cette nature est le résultat du mélange des éléments combinés de façon à produire les solides et les liquides de l'organisme. Tout est à étudier dans l'homme, et les auteurs du Régime ont raison, à notre point de vue contemporain, de vouloir étudier d'abord les éléments, puis ce qui en dérive à l'état solide ou à l'état liquide. On sait tout le parti qu'Hippocrate a tiré de cette étude. Pour lui, les propriétés et qualités, ou forces (Sûvocutç), résultent de leur composition (voir de Y Ancienne médecine), et les modifications de ces propriétés ou qualités sont subordonnées aux altérations des parties constituantes du corps. C'est la localisation des maladies. En outre, la chaleur innée qui va en diminuant avec l'âge et qui persiste autant que la vie, joue un rôle dans les phénomènes de la santé aussi bien que dans l'état de maladie, et Hippocrate dit qu'il y a des circonstances où les humeurs acquièrent une chaleur plus grande, qui se communique aux solides du corps et que cette augmentation de chaleur fait la fièvre.

Pour lui, le corps est constitué par un mélange de parties solides et de parties liquides; recevant de l'air apporté du dehors ; animé d'une chaleur interne; doué de qualités et de propriétés en rapport avec la nature de ses parties constituantes et pouvant changer avec ses parties ; dirigé dans l'ensemble de ses actes normaux .et anormaux, par la force régulatrice de l'univers sans laquelle on ne comprend rien à l'harmonie de la nature. C'est là l'origine de ce principe de composition des corps vivants : ce qui contient, ce qui est contenu et ce qui donne le mouvement (zk tsyovxa, xà svti/ousva, xat xà xtvoïïvra). (Épidémies, liv. 0, sec!. 8.)

Ce corps vivant, ainsi doué, avec sa force, présente des propriétés particulières qui le caractérisent, entre autres celles d'être impressionné, troublé en totalité, dès qu'une partie se trouve atteinte, bien différente sous ce rapport du corps brut qui, altéré sur un point, ne sent rien sur les autres. C'est ce qui a pu faire dire métaphoriquement à Hippocrate :

« Le corps vivant est un cercle dont on ne peut trouver le commencement Tout est commencement et fin Tout concourt,

DES NATURISTES — HIPPOCRATIi 125

tout conspire Le corps vivant est un tout harmonique dont les

parties se tiennent, restent en état de dépendance mutuelle, et dont tous les actes sont solidaires les uns des autres. »

Voilà l'idée qui domine toute la médecine de ces temps et qui règne dans la collection des œuvres hippocratiques.

C'est encore à beaucoup de titres la loi fondamentale de ceux qui observent sagement et obéissent aux grands principes de l'observation raisonnée.

Toutes les parties du corps, quel que soit le point malade, exercent une action sympathique sur les autres, le ventre sur la tête, la tête sur le ventre, sur les chairs et cela dépend de ce que les diverses parties quoique n'étant pas disposées de même, sont au fond identiques, formées des mêmes éléments combinés de différentes façons. La plus petite lésion d'une partie est ressentie par tout le corps, parce que la plus petite a tout ce que possède la plus grande ; de là un principe de traitement auquel chacun peut encore souscrire, à savoir qu'il faut souvent traiter tout le corps , mais qu'il faut surtout rechercher la partie primitivment atteinte pour y porter remède, dans le but de faire plus sûrement disparaître la souffrance générale.

4U De Pétiologie d'Hippocrate.

Les causes des maladies étaient déjà classées au temps d'Hippocrate sous le nom de causes intérieures, dépendantes de l'âge, du sexe, du tempérament, des habitudes, de l'exercice, de l'hérédité, et de causes extérieures dues à l'influence de l'air, des aliments, des eaux, des lieux, du sommeil et des veilles, des choses qui sortent de notre corps, et de celles qui y sont retenues, des passions, des poisons, des venins, etc. Nous n'avons fait que perfectionner cette étude des causes morbides, en précisant le mode d'action de ces causes, mieux qu'on ne pouvait le faire alors.

Age. — Le livre des Aphorismes et le livre Ier des Épidémies, § 22, renferment beaucoup de principes importants sur les rapports de l'âge avec la nature, la forme, la gravité, la marche, la durée et le mode de terminaison des maladies.

« Dans les maladies, il y a moins de danger pour ceux dont la maladie est conforme à leur âge. » (Sect. IV, aphor. 34.)

Cela est très-vrai pour quelques maladies aiguës, et surtout pour les fièvres éruptives.

« Les vieillards sont moins sujets aux maladies que les jeunes

gens, mais les maladies chroniques qui viennent chez eux ne finissent souvent qu'avec eux. »

Cela est très vrai pour la bronchite chronique, les tumeurs du foie, les maladies de la vessie, etc.

« Les catarrhes des vieillards ne guérissent jamais. »

Cela est vrai.

Complexions. — Les constitutions sanguine, bilieuse et phlegmatique, ce que nous appelons aujourd'hui le tempérament, ont été indiquées par Hippocrate dans leurs rapports avec l'apparition de certaines maladies (Épidémies, liv. 1er et III). Dans ce dernier livre, § 54, se trouve un passage qui indique la complexion prédisposante à la phthisie pulmonaire.

« La phthisie sévit de préférence sur des hommes dont le corps est glabre, la peau blanchâtre, le teint blafard, la chair molle, et qui présentent une saillie considérable des omoplates.

« Dans une année, les complexions sanguines et mélancoliques turent frappées par les frénésies, les manies et les entérites intenses. »

Habitudes. — Les habitudes sont aussi indiquées comme des causes fréquentes de maladie.

« Les choses auxquelles on est accoutumé depuis longtemps, lors même quelles sont moins bonnes que d'autres, nuisent moins que celles auxquelles on n'est pas habitué. » (Aph.)

« C'est un grave inconvénient que de passer brusquement d'une vie laborieuse à une vie inoccupée et réciproquement. » (De la nature de l'homme.)

Exercice. — Y! exercice peut devenir cause de maladie, soit par défaut, soit par excès, ce qui arrivait fréquemment dans ce temps, où la gymnastique était en honneur. Ace sujet, Hippocrate (Régime, liv. II) s'occupe des maladies des athlètes; ces hommes auxquels l'exercice avait créé un tempérament spécial, tempérament athlétique, avaient des maladies à eux ; mais tout cela a disparu avec le changement d'habitude.

Hérédité. — L'hérédité, cette cause si importante de nos maladies, a été signalée en termes explicites à l'époque primitive de la science. Hippocrate en parle dans son traité Des airs, des eaux et des lieux, à propos d'un vice de conformation singulier, la macrocéphalie, qu'il avait observé chez un petit peuple voisin. On défor-

niait la tète des enfants après la naissance, et il arriva qu'après bien des générations, les enfants venaient au mondela tète mal conformée. C'est alors qu'il dit :

« Si ceux qui naissent de parents chauves, louches ou avec des yeux bleus ont des yeux bleus, sont louches ou chauves, rien n'empêche qu'un homme ayant une longue tête n'engendre un enfant à longue tête. »

Il ajouta plus loin :

« Le bilieux naît du bilieux, le phlegmatique du phlegmatique. »

Il admettait l'hérédité de l'épilepsie, delà phthisie et de l'affection calculeuse.

De l'air, des eaux, des lieux. — Les causes extérieures de la santé et de la maladie sont, en général, les influences incessantes des agents physiques qui nous entourent, et dont l'ensemble constitue l'univers. On aura une idée de leur action quand on apprendra que par eux se forment, non-seulement l'état physique de l'homme, mais encore son état intellectuel et moral, ses sentiments, ses passions, et. jusqu'à ses institutions civiles, politiques et religieuses. C'est Hippocrate qui, le premier, dans le traité Des airs, des eaux et des lieux, a frayé la voie que plus tard Montesquieu devait parcourir avec tant d'éclat.

A l'origine de la science, on s'est beaucoup occupé de l'influence des agents physiques sur la vie, et Hippocrate est un de ceux qui l'ont fait avec le plus de succès. Cela était d'autant plus nécessaire, que l'on attribuait généralement les épidémies et la plupart des maladies à une intervention de la divinité, à la colère des dieux ou à l'influence des démons. En prononçant les mots xo ôeïqv, à l'occasion du développement de certaines maladies, et surtout de la maladie sacrée ou épilepsie, Hippocrate employait une locution de son époque, sans y ajouter la créance qu'elle avait dans l'esprit du vulgaire, et il proteste contre cette croyance. C'est lui qui a déclaré ne voir rien de plus divin dans celte maladie que dans les autres, et il termine sa critique en donnant le conseil d'en chercher les causes naturelles, sûr qu'on trouvera quelque chose à cet égard. Combien de temps a-t-on cru à l'intervention des dieux dans la production des fièvres paludéennes ? Il a fallu le génie d'Einpédocle pour en découvrir la véritable cause. On sait que les populations d'Agrigente, en Sicile, désolées par les fièvres, faisaient de nombreuxsacrifices dans les temples pour être débarrassées du fléau, lorsque Empédocle, faisant fermer l'ouverture placée entre deux collines d'où venaient avec le vent les miasmes d'un marais voisin, fil dispa-

raître la fièvre. Il fit de même à Sélinum, en noyant, par de grands courants d'eau, un marais placé au centre de la ville. Les habitants, qui voyaient dans la fièvre une punition du ciel, virent un Dieu dans leur sauveur, et lui offrirent des sacrifices dans des temples érigés en son honneur.

Gomme on le voit, le mysticisme de l'esprit humain ne perd jamais ses droits, et le surnaturel vient toujours le trouver, sûr d'être bien accueilli par lui.

Parmi toutes les causes extérieures des maladies, les aliments, l'air, le climat, le sol, etc., sont celles qui ont été étudiées avec le plus de soin par Hippocrate, dans le traité Des airs, des eaux et des lieux ; dans V Ancienne médecine ; dans le Régime des maladies aiguës ; dans le Régime en général, dans le livre des Epidémies, et enfin dans quelques Aphorismes de la troisième section.

Des aliments. — Les aliments peuvent nuire par leur abondance, par leur insuffisance et par leur mauvaise qualilé.

« Si la pléthore produit des accidents, l'insuffisance des aliments en produit de plus funestes. »

Pour lui, l'insuffisance des aliments cause un très-grand nombre de maladies, et modifie leur physionomie en changeant leurs symptômes, leur marche, leur durée et leurs terminaisons. Dans les maladies aiguës, l'abstinence amène l'anxiété, l'insomnie, le délire, le trouble de la vue, les tintements d'oreille, des vertiges, l'angoisse de la respiration; elle empêche la résolution et favorise le passage à l'état chronique. C'est alors qu'il dit :

« Il est honteux de ne pas connaître les symptômes engendrés par l'inanition. Beaucoup de médecins les produisent par une diète trop prolongée, alors il survient un autre médecin ou même un homme étranger à la médecine qui ramène tout simplement à la santé un homme qu'on croyait perdu. C'est ainsi qu'on déconsidère la médecine. »

Dans le traité du Régime des gens en santé, Hippocrate établit que l'alimentation doit varier suivant la saison et selon les âges, selon les sexes, le tempérament et l'exercice que font les personnes. Ainsi :

« Les enfants supportent plus difficilement la diète que les adultes. L'absence d'exercice, chez une personne qui mange beaucoup, amène des accidents de pléthore accompagnés de phénomènes d'irritation du côté des voies digestives.

« Il y a des cas où, avec un exercice très-considérable, l'alimentation n'est pas assez abondante, et occasionne des accidents gastriques qu'un peu de repos fait disparaître. •»

Tout cela est très-vrai, et aujourd'hui ce sont des faits vérifiés par tous ceux qui observent, sans prévention, les phénomènes de la nature.

Le traité Des airs, des eaux et des lieux est exclusivement consacré aux influences de l'air et du climat sur la santé. C'est le plus remarquable de la collection hippocratique. On y voit que le médecin amoureux de son art doit étudier la qualité des eaux, l'influence des saisons et de leur action respective, ia nature des vents chauds ou froids, ceux qui sont communs à tous les pays, et ceux qui sont propres à chaque localité. Hippocrate dit même que, sans jamais avoir séjourné dans une ville, le médecin peut avoir une idée assez exacte de la santé des habitants, et des maladies qui y régnent, s'il a égard à 1 exposition de la ville par rapport aux vents, au lever el au coucher du soleil, aux qualités du sol bas ou élevé, sec ou humide, nu ou boisé, aux qualités des eaux, au genre de la vie, d'alimentation, d'exercice et d'occupation des habitants, etc. Cela est très-juste.

En étudiant l'influence sur la santé des différentes expositions au nord, au sud, à l'orient ou à l'occident, Hippocrate formule pour la première fois les principes que vingt siècles d'expériences ultérieures n'ont fait que légitimer.

Influence du Nord. — Sous l'influence de l'air froid et sec, l'homme a un grand développement de forces physiques et des fonctions digestives avec une tonicité plus grande des tissus. La puberté est tardive, les règles moins abandantes, les conceptions moins nombreuses, et la vie moyenne plus longue.

Là, sont plus communes les maladies aiguës, telles que la pleurésie, la pneumonie, les hémorrhagies nasales, et elles marchent plus vite vers la résolution.

Les femmes récemment accouchées sont plus sujettes qu'ailleurs à devenir phthisiques, et il y a chez les enfants de fréquentes hydropisies du scrotum.

Influence du Midi. — Les vents du midi, chauds et humides, produisent la faiblesse et l'atonie avec peu d'appétit, prédominance du phlegme ou suc muqueux; les évacuations sont faciles, abondantes, et la durée de la vie est généralement plus courte que chez les habitants du nord.

Les maladies aiguës inflammatoires sont rares, et quand elles se montrent, elles ont une certaine disposition à devenir chroniques. Il se produit souvent de la diarrhée, des ophthalmies avec sécrétions

abondantes, plutôt muqueuses que purulentes, mais elles sont courtes et sans pravité. C'est le pays des hémorrhoïdes, des pertes utérines et de la leucorrhée Quant aux enfants, ils sont plus que partout ailleurs sujets aux convulsions et à l'épilepsie.

Influence du Levant. — A cette exposition, la plus salubre de toutes, l'air est chaud, sec, et les habitants ont en général la coloration vermeille du tempérament sanguin, avec un caractère doux et pénétrant.

Les maladies sont assez rares, légères et de même nature que dans les villes exposées au midi.

Influence de l'Occident. — Ici l'air est humide, et offre de fréquentes alternatives de température. Il y a un contraste fâcheux entre la fraîcheur du matin ou du soir avec la chaleur du jour. C'est la plus insalubre des expositions.

Les habitants sont de faible complexion, ont le teint décoloré, et les tissus du visage un peu bouffis. Leurs maladies sont nombreuses et à peu près les mêmes que dans toutes les autres expositions.

Une remarque à faire ici, c'est que ces observations ne sont applicables qu'aux lieux où pratiquait Hippocrate, et il n'a pas dit qu'il en dût être partout de même.

C'est dans le traité De la nature de V homme, dans le traité Des humeurs, et dans le livre Des vents, qu'il revient encore sur les qualités de l'air, de l'atmosphère et des particules nuisibles, et des miasmes qui peuvent s'y trouver en suspension.

« Si l'air entre dans le corps chargé de miasmes ennemis de la nature humaine, les hommes sont malades; s'ils sont ennemis des autres espèces animales, l'homme restera sain, mais celles-ci seront frappées. » (Des vents.)

Cela est très remarquable. Lucrèce en a dit autant dans son poëme sur la Nature des choses.

« Ils viennent on ne sait d'où par les vents, voyageant avec les nuages et portant la mort, ou ils s'élèvent de la terre humide sous l'influence du soleil. »

C'est la théorie actuelle sur la formation des miasmes qui produisent les typhus et les fièvres intermittentes.

Des eaux. — Hippocrate attribuait une grande influence aux eaux d'un pays, et particulièrement à celles qu'on destinait à la boisson. aux eaux de source, de rivière, de pluie, de neige, de fonte des glaces et des marais qu'il appelle eaux dormantes.

« Les eaux des marais et dormantes sont les plus funestes à la santé de l'homme. »

Mais, dans sa pensée, il parlait de ces eaux prises en boisson, car, malgré les travaux antérieurs d'Empédocle, il ne connaissait pas l'action des effluves qui s'élèvent des marais. Cela est d'autant plus curieux qu'il n'ignorait aucun des accidents produits par l'intoxication paludéenne.

D'après Hippocrate, là où les eaux sont dormantes, la durée moyenne de la vie est pius courte, la vieillesse prématurée, les enfants naissent gras, boursoufflés ; il semble qu'ils sont forts, mais ce n'est qu'une apparence trompeuse ; peu de temps après leur naissance ils perdent leur embonpoint factice, deviennent maigres, chetifs et meurent en grand nombre.

Chez les femmes, les conceptions sont rares, les accouchements plus difficiles, et souvent suivis de leucophlegmasie.

Dans ces pays, régnent : 1° La fièvre intermittente avec toutes ses variétés, avec l'augmentation de volume de la rate et les hydropisies consécutives; 2° la fièvre rémittente, et 3° le flux de ventre avec épreintes, selles sanguinolentes, en un mot. la dyssenterie.

Tout cela est très-vrai. Pour la contrée où vivait Hippocrate. et pour tous les pays chauds où existent des eaux dormantes, la science moderne n'a tait que confirmer ces assertions du médecin grec.

Des saisons et des influences atmosphériques. — Dans le troisième livre des Épidémies, Hippocrate divise l'année en deux parties, Y estivale et Yhivernale.

C'est là où il dit :

« L'arrivée de l'hiver guérit les maladies de l'été.

'< L'arrivée de l'été change les maladies de l'hiver. »

Rien n'est plus vrai d'une manière générale que ce double principe, dont il ne faudrait cependant pas exagérer l'importance. Ainsi dans les pays de fièvre intermittente, ces fièvres, qui viennent à la fin de l'été, disparaissent pendant l'hiver. La bronchite chronique et l'asthme s'améliorent dans l'été. Certaines maladies épidémiques, comme le choléra qui a son lieu d'origine dans l'Inde, se montrent l'été, et cessent l'hiver pour revenir l'été suivant.

Hippocrate a été plus loin, mais sa manière de voir est peut-être moins exacte, lorsqu'il a dit : Les maladies d'une saison sont souvent dues à l'influence de la saison précédente. La saison hivernale engendre les maladies de la saison estivale qui lui succède, et celle-ci,

à son tour, donne naissance aux maladies de la saison hivernale qui suit.

Dans cette doctrine, adoptée par Celse et Galien, l'étude de la constitution hivernale pourrait faire prédire les maladies de l'été suivant, et on suppose que l'organisme, différemment modifié par les saisons estivale et hivernale, est plus ou moins influencé par la saison qui remplace l'autre, d'où une prédisposition aux maladies compliquées par l'influence saisonnière actuelle.

Hippocrate admet, en effet, que, dans chaque saison, prédomine une humeur, et comme la maladie dépend de leur intempérie, c'està-dire de leur prédominance, cet excès, en rapport avec l'influence saisonnière précédente, crée pour le présent une prédisposition morbide toute spéciale. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'influence des saisons sur la production des maladies. (De la nature de Vhomme.)

En hiver, prédominent les sucs blancs, le phlegme, la pituite, les mucosités, ce qui amène les maladies de la gorge, des fosses nasales, des bronches, la diarrhée indolente, et toutes les affections catarrhales.

Au printemps, apparaît un mouvement plus vif du sang, occasionné par son excès de quantité, d'où une disposition aux hémorrhagies et aux phlegmasies aiguës.

En été, les fonctions du foie s'exagèrent, la bile est plus abondante, et se montre comme élément dans toutes les maladies qui ont un caractère bilieux plus ou moins prononcé, dans la diarrhée, dans la fièvre bilieuse, etc. C'est là un fait constant dans les pays chauds, comme dans la Grèce, où ont été faites ces observations.

En automne, le sang diminue, et la liile noire, ou l'eau, prédominent; c'est le temps des fièvres intermittentes et des maladies de la rate, de la dyssenterie, du retour des affections catarrhales, etc.

On trouve l'application et la répétition de ces principes dans le livre des Épidémies, dans le livre du Pronostic, dans quelques passages des Aphorismes, mais il ne s'y trouve rien autre que ce que je viens de dire,

Des climats. — L'influence des climats a été pour Hippocrate l'occasion de montrer toute sa sagacité d'observateur et de philosophe. Dans son traité Des airs, des eaux et des lieux, il compare les habitants des climats chauds de l'Asie, et ceux des climats tempérés de l'Europe, sous le double rapport du physique et du moral, et il montre tout l'avantage que possèdent ces derniers sur les autres. Dans son opinion, les qualités de l'air respiré du sol, haut

ou bas, sec ou humide, les eaux à boire et les vapeurs d'eau, la nourriture, etc., exercent une influence considérable sur l'état intellectuel, moral et politique des peuples. En Asie, dit-il, où la température est éloignée de chaleurs excessives et du grand froid,

« Les mœurs sont douces et faciles, tout dans l'homme est tempéré comme le climat; il est sans courage, sans constance dans le travail, facile à abattre par la fatigue, sans énergie morale, tout entier à l'attrait du plaisir, facile à gouverner, et acceptant sans peine l'institution des gouvernements despotiques, qui, à leur tour, agissent sur lui en l'énervant davantage. » (Des airs, des eaux et des lieux, p. 55.)

En Europe, c'est tout le contraire, mais les mœurs varient avec les dispositions locales de chacune des contrées qu'on observe.

Quand le pays est montueux, inégal, très-élevé au-dessus de la mer, et sujet à de grandes vicissitudes atmosphériques, les habitants sont courageux, ardents au travail, rudes à la fatigue, opiniâtres, capables de grandes entreprises, violents dans leurs résolutions et dans leurs mœurs, plus sauvages que civilisés, et d'humeur généralement très-belliqueuse. (Des lieux, p. 87.)

Si le pays est plat, enfoncé, exposé à des vents chauds qui entretiennent une température douce et variable, les habitants ont moins de courage, sont mous, indolents, et ont des qualités toutes différentes de celles qu'on observe chez les montagnards et chez les hommes du nord.

Dans les pays humides, bas, brumeux, les habitants sont peu intelligents, et leur moral est aussi peu développé que leur constitution physique.

Tout cela varie, et n'a rien d'absolu, mais ces observations renferment un fond d'exactitude incontestable, et qu'on ne peut bien juger qu'en lisant ce remarquable traité Des airs, des eaux et des lieux. C'est ainsi qu'après avoir exposé d'une manière générale l'influence des climats, il parle des effets produits par certaines localités sur les populations qu'on y trouve.

Dans le Phase, pays chaud, marécageux, humide et boisé, les habitants, qui vivent au milieu des brumes sur le bord des marais, sont décolorés, bouffis, et leur peau ressemble à celle des ictériques.

Chez les Sauromates, aux environs des Palus-Méolides, les femmes montaient à cheval, et faisaient la guerre tant qu'elles étaient vierges. Une fois mariées, elles vivaient dans leur intérieur. Pour faciliter leurs habitudes de tirer de l'arc, on leur détruisait la mamelle droite, au moyen de la cautérisation.

Dans la Scythie, où parait à de rares intervalles un soleil sans chaleur, et où régnent des brouillards et de continuels vents froids, les habitants ont beaucoup d'embonpoint, la peau rouge, basanée, dépourvue de poils, de sorte que les hommes ont la plus grande ressemblance avec les femmes. Ils sont mous et indolents, peu disposés à l'amour, et leurs femmes sont peu fécondes. Leurs articulations sont couvertes de nombreuses cautérisations faites pour combattre leurs maladies articulaires, et ils ont des habitudes essentiellement nomades. Leur vie se passe à cheval, et sur des chariots que suivent les troupeaux.

« Ils demeurent dans le même lieu tant que le fourrage y suffit à la nourriture de leurs bestiaux, et quand tout est consommé ils se transportent ailleurs. Ils mangent des viandes cuites, et boivent du lait de jument, avec lequel ils font une sorte de fromage nommé hippace. » [Des airs, des eaux et des lieux, p. 09.)

C'est parmi eux que régnait à l'état endémique une maladie singulière qui n'existe plus que d'une façon exceptionnelle, c'est la maladie efféminée, qui d'après Hérodote commença à l'époque où les Scythes ayant fait une invasion en Asie, pillèrent à Ascalon un temple consacré à Vénus.

On la considérait comme une punition de la déesse. Mais Hippocrate proteste contre cette superstition, en disant :

« Que si cette maladie vient de la divinité, comme toutes les maladies, aucune n'est plus divine ou plus humaine que l'autre, mais que toutes sont semblables et toutes sont divines. »

Les hommes étaient impuissants, ce qu'Hippocrate attribue à l'habitude de l'équitation. Le mal était plus commun chez les riches que chez les pauvres et une fois affectés ils quittaient leurs habits d'hommes, vivaient avec les femmes dans les chariots et cessaient de monter achevai.

On les vénérait à cause de leur malheur et on les adorait presque comme dans quelques pays on adore les idiots et les crétins. (Des lieux, p. 79.)

Telles sont en abrégé les opinions d'Hippocrate sur l'étiologie des maladies. Comme on le voit, c'est un exposé très-complet où abondent les vues philosophiques et qui atteste un degré très-avancé des connaissances médicales.

o° De la nofologie d'Hippocrate.

Il n'y a pas de nosologie, c'est-à-dire de nomenclature ou de classification des maladies dans Hippocrate, mais Daniel Leclerc a pris

DES NATURISTES — HlPPOCRATK 13b

la peine d'en faire une avec les matériaux renfermés dans les livres hippocratiques. On y trouve la plupart des maladies connues de nos jours sous les mêmes noms, ce qui prouve que leur connaissance remonte à une époque bien reculée

D'après Leclerc, les maladies indiquées par Hippocrate peuvent être divisées en cinq classes :

1° Les maladies dont les noms n'ont pas changé et qui ont les mêmes symptômes. Ce sont les plus nombreuses. Le nombre en est immense. (Daniel Leclerc, Histoire de la médecine, p. 165.)

u2' Les maladies dont les noms ont changé et qu'on reconnaît par leurs symptômes. Ex. : la maladie dessécbanle, qui est aujourd'hui la phthisie; la maladie ructueuse, où l'on rend beaucoup de gaz par la bouche, la maladie noire, etc.

'à0 Les maladies qu'Hippocrate n'a pas nommées, mais qu'il a décrites. Ex. : la rate grosse, la mélancolie, le scorbut, l'impuissance, etc.

-4° Les maladies désignées par certains noms qui ne sont pas reconnus exacts eu égard aux symptômes rapportés. Ainsi on ne sait ce qu'est le typhus indiqué par Hippocrate.

5° Les maladies qui ont des noms et qu'on ne reconnaît pas parce que la description ne s'applique à rien de connu aujourd'hui.

A part cette classification, si l'on veut savoir de quelle façon Hippocrate envisageait les maladies, on voit qu'il admettait des maladies aiguës et chroniques ; des maladies endémiques, épidémiques, dispersées ou sporadiques; des maladies héréditaires ; enfin, des maladies de bonne et de mauvaise nature, c'est-à-dire bénignes ou malignes.

Hippocrate connaissait : 1° les fièvres (Ttupexoi), c'est à-dire les maladies aiguës où il n'y a pas d'organes spécialement atteints, ce qu'il appelait les fièvres continues et intermittentes ; 2° les inflammations ou phlegmasies ; 3° les liémorrhagies; .° les hydropisies ; 5° les maladies organiques, xocpy.ivtoua ; 0° les paralysies ; 7° les convulsions, etc.

Ce peu de mots suffit pour montrer que si la nosologie n'était pas très-avancée au temps d'Hippocrate, à en juger du moins par les livres qui sont parvenus jusqu'à nous, l'idée qu'on se faisait des différentes espèces de maladies était parfaitement claire dans l'esprit des observateurs, et qu'il avait commencé par faire les distinctions qui plus tard ont été nettement formulées par les pathologistes. Hippocrate connaissait les choses et ses successeurs ont créé les mots.

6" Du pronostic.

« Le meilleur médecin est celui qui sait le mieux prévoir et prédire. »

Dans cet aphorisme d'Hippocrate se trouve toute la pensée de l'auteur sur l'importance des observations qui doivent permettre au médecin de deviner la marche et l'issue des maladies.

C'est par l'étude du pronostic que brille surtout le talent d'observation d'Hippocrate. Il avait tellement étudié la nature, qu'il en devinait souvent les actes prochains, avantages que n'auront jamais ceux qui en méconnaissent la force et la puissance. Le médecin qui sur quelques symptômes saura dire à un malade ce qui lui est arrivé et ce qui lui arrivera, en ajoutant ce qu'on a omis de lui raconter, qui indique d'avance ce qui doit se produire dans la suite, inspirera la confiance et, s'il ne guérit pas son malade, son pronostic servira du moins à le garantir de tout reproche. C'est dans le livre des aphorismes et dans le pronostic que sont surtout consignées les observations d'Hippocrate sur la Doctrine des signes. Il y en a également dans les prédictions et les pronostics de Cos que Galien attribue à ses successeurs.

L'observation et le raisonnement l'ont guidé dans l'institution de ces préceptes que l'observation brutale des empiriques n'eût jamais pu réaliser. Il appelait à son aide les lumières de l'analogie et comparant le présent avec les faits semblables précédemment observés, il cherchait à se rendre compte de la succession nécessaire des phénomènes morbides. Sa réserve était aussi grande que sa pénétration, car ne voulant pas donner à son pronostic une précision qu'il ne saurait avoir que dans les mains présomptueuses de l'ignorance et du mercantilisme, il dit :

« Les prédictions qui concernent les maladies aiguës sont incertaines, et l'on ne saurait dire au juste si le malade doit succomber ou guérir. »

I! avait parfaitement compris qu'il ne suffisait pas de chercher dans tout ce qui compose l'homme les signes du pronostic, il interrogeait encore dans ce but les fonctions naturelles, les actes, les gestes, les atlitules, la manière d'être qui, avant et pendant la maladie, peuvent en éclairer la nature et en faire prévoir les suites.

Le visage était pour lui l'enseigne des maladies aiguës, et en effet, leur nature et leur degré de gravité s'y montrent pour tous les yeux exercés. Il a mentionné la coloration rouge des pommettes dans la pneumonie, et c'est à lui qu'on doit la description du visage des mourants qui a le nom de faciès liippocratique.

« Quand un malade a le nez aigu, les yeux enfoncés, les tempes creuses, les oreilles froides et retirées, la peau du front dure, tendue et sèche, le teint plombé, on peut assurer que la mort est prochaine, à moins que l'individu n'ait été tout d'un coup épuisé par de longues veilles ou par un flux de ventre, ou qu'il n'ait été longtemps sans manger. »

Les yeux d'un malade ne pouvant pas supporter la lumière, ou répandant des larmes involontaires indiquent une situation grave. Les yeux ternes sont un présage de mort ou de grande faiblesse. Les yeux étincelants, hagards, marquent le délire. Les yeux divergents marquent la paralysie. Les yeux devant lesquels il y a quelque chose de rouge, ou des étincelles, ou des éclairs, annoncent une hémorrhagie, une perte sanguine.

Le decubitus sur le côté, les jambes retirées est bon ; mais sur le dos et les bras étendus c'est le signe d'une grande faiblesse. — Si le malade glisse et se laisse couler au pied du lit, c'est un signe de mort. — Sur le ventre, si c'est un decubitus naturel, c'est l'indice du délire ou de la douleur de ventre.

La carphologie fébrile est le signe du délire et des fièvres.

Un taciturne qui parle, ou un parleur qui se tait, annonce le délire. Il en est de même des soubresauts des tendons.

Le délire gai est moins grave que le délire lugubre ou terrible.

La respiration aisée naturelle des maladies aiguës est un bon signe , fréquente elle annonce l'inflammation des poumons; longue, prenant beaucoup de temps, elle annonce le délire; petite, courte, empêchée elle indique une phlegmasie au- dessus du diaphragme, etc.

Les excréments ont été étudiés par Hippocrate, dans leur couleur, dans leur odeur, dans leur consistance , dans les matières étrangères ou extraordinaires qui s'y trouvent mêlées; leur chaleur, leur froid, leur âcreté, leur quantité, le lieu d'où ils sortent, le temps de leur séjour, les circonstances de leur sortie, leur goût même ont été signalés, et il est impossible que cet examen n'ait donné d'utiles renseignements au pronostic.

On a dit qu'Hippocrate goûtait les excréments, c'est probablement une erreur, car il en pouvait parler d'après le goût des malades et non sur le sien. C'est ainsi qu'il a pu dire également (Livre des Humeurs et livre \I, secl. 5, des Épidémies) :

« Des crachats salés ou doux, de la sueur, des larmes, des sécrétions nasales salées ou aigres ont une signification différente ; du cérumen auriculaire doux s'observe chez ceux qui doivent mourir ; il est amer chez ceux qui doivent guérir. »

Les urines lui fournissent beaucoup de signes. Celles qui sont

claires, jaunâtres, dont le sédiment est blanc, doux au manier, égal, c'est-à-dire homogènes, et qui restent telles tout le temps, annoncent une guérison rapide.

Les urines cuites annoncent la coction parfaite des humeurs, et paraissent surtout dans les jours de crise à la fin des maladies. Les autres sont mauvaises et rendues dans la période de crudité ; elles ne diffèrent entre elles que du plus au moins. Quelques-unes , rougeàtres, avec un sédiment doux, homogène, annoncent une maladie de courte durée dont l'issue sera favorable ; d'autres, au contraire, sont très-rouges, claires, sans sédiment, ou troubles au moment de l'émission et en rapport avec une situation grave.

Il y en a qui renferment un nuage ou énéorème suspendu dans le liquide à une hauteur plus ou moins grande, et plus ce nuage est élevé au-dessus du fond du vase, plus il y a de crudité.

Les urines blanches, claires comme de Veau, annoncent aussi une grande crudité ou un transport de la bile au cerveau. Celles qui sont jaunes ou rousses marquent l'absence de la bile. Celles qui sont noires sont très-mauvaises; quand il y a un sédiment comme de la farine grossière ou de petites larmes, il y a un mauvais état de la vessie ou des reins.

La graisse qui surnage comme une toile d'araignée indique la consomption.

Une grande quantité d'urine est un signe de crise ou fait une espèce de crise. Les urines de mauvaise odeur, claires ou épaisses, sont fâcheuses.

Les vomissements de bile ou de pituite sont les plus naturels. Ceux où il n'y a que de la bile ou de la pituite seulement sont plus mauvais.

Les matières très-vertes, porracées, sont funestes. 11 en est de même de celles qui sentent fort mauvais. Le vomissement de sang est très-souvent moriel.

Les crachats indiquent aussi la coction des maladies du poumon. 11 faut qu'ils sortent facilement. Les crachats noirs, verts, rouges, sont très-fâcheux.

Les crachats mêlés de bile et de sang au début des inflammations du poumon sont de bon augure, mais ils sont mauvais s'ils ne viennent qu'au septième jour.

Les plus mauvais signes dans les mêmes maladies, c'est leur rétention et le bouillonnement ou râlement qu'ils produisent dans la poitrine ou le gosier. — Le crachement de sang est suivi du crachement de pus et de la mort.

DES NATUftlSTES — HIFPOCRATE 139

Les bonnes sueurs sont abondantes, chaudes, universelles, et elles emportent souvent la (lèvre.

La sueur froide est mauvaise, surtout dans les fièvres aiguës ; car dans les autres, elles marquent surtout la langueur. La sueur de la tête et du cou annonce que la maladie sera longue et périlleuse. Une légère sueur de quelque partie, tête ou poitrine, ne soulage point et marque la faiblesse de la partie. Hippocrate l'appelle épkidrose.

Le pouls n'a été que très-superficiellement indiqué par Hippocrate :

« Dans les fièvres très-aiguës, le pouls est très-fréquent et trèsgrand. »

Plus loin, il parle des pouls tremblants qui battent avec lenteur. (Épidémies, liv. IV.)

C'était pour lui le pouls des artères, mais il ne parle pas de la radiale. — A propos des pertes blanches des femmes, il dit :

« Le pouls qui frappe légèrement et languissamment les doigts est un signe de mort prochaine. »

Enfin, dans les Prénolions de Cos, il parle des léthargiques dont le poids est lent et tardif.

Tout cela est le commencement des études si approfondies de Galien sur ce sujet.

7° Ut; l'hygiène dans Hippocrate.

Tout en parlant de la nature de l'homme et de ses maladies, Hippocrate, aussi encyclopédiste qu'il était possible de l'être à cette époque primitive de la science, s'occupe beaucoup de l'hygiène et des moyens de conserver la santé. L'une de ses principales maximes était (Épidémies, liv. "VI, sect. 4, aphor. 20) :

— Pour entretenir la santé, il faut ni trop se charger de nourriture, ni être paresseux à prendre de l'exercice ou à travailler. »

Il passe en revue les viandes de chien, de cheval, de renard, et d'âne dont on faisait usage à cette époque, et il en apprécie les qualités. Il indique ensuite les herbages, le lait, le petit-lait, le fromage, le poisson frais et salé, le blé, les légumes et toutes sortes de graines.

Il s'occupe des boissons : de l'eau ; du vin, dont l'usage peut être porté jusqu'à la gaieté, mais non à l'ivresse, comme on l'a dit. Il parle de Y 'exercice, de la gymnastique, de la lutte, du sommeil ou des veilles ; de Yair; des autres corps qui nous environnent ; de ce qui doit sortir de notre corps ou y être retenu ; enfin, des

passions. Il recommandait de ne pas trop garder les excréments, et, dans ce but, il conseillait les viandes relâchantes, les lavements unctueux, salés, les suppositoires.

Comme préservatif des maladies, il conseillait les vomitifs une ou deux fois le mois, pendant l'hiver et au printemps

8° De lu thérapeutique d'Hippocrate.

Confiant dans le rôle de la nature qu'il considérait comme toutepuisssanle dans la formation du corps et dans la guérison des maladies, Hippocrate observait avec soin pour se rendre compte de l'essence des maladies soumises à son examen; il disait avec une raison que chacun doit admirer (Épidémies, liv. YI) :

« Il ne faut rien faire témérairement. Il faut quelquefois se repo ser ou demeurer sans rien faire. De cette manière, si vous ne faites pas de bien au malade, vous ne lui faites pas mal. »

Toujours plein de respect pour la raison et sans se laisser attein dre par l'influence dissolvante du scepticisme, il ajoute :

« Quand on fait quelque chose selon la raison, quoique le succès ne réponde pas toujours, on ne doit point aisément ou trop vite changer de manière d'agir, tant que les raisons que l'on a eues au commencement subsistent. » (Aphorismes .)

Toutefois, comme ce principe pourrait entraîner trop loin celui qui doit avant tout suivre la nature en imitant ses opérations, il en atténue l'expression par ces mots :

« Il faut faire une grande attention à ce qui soulage et à ce qui fait du mal, à ce qu'on supporte aisément et à ce qu'on ne saurai! souffrir. ^>

Son dogmatisme se montre surtout dans un certain nombre de propositions thérapeutiques inspirées de la plus saine ohservation fécondée par d'irréprochables raisonnements.

« Les contraires ou les opposés sont les remèdes de leurs opposés. »

Principe d'où résulte cet aphorisme :

« Que l'évacuation guérit les maladies qui viennent de réplétion, et la réplétion celles qui sont causées par l'évacuation. »

Il avait plus d'une fois observé, comme nous le faisons encore chaque jour :

« Qu'il y a des sucs ou des humeurs qu'il faut, en certaines rencontres, vider ou faire sortir du corps, ou les dessécher, et d'autres qu'il faut remettre dans le corps ou faire qu'elles s'y produisent derechef. »

Mais pour remplir ces indications, il conseille .

« De ne pas vider ou de ne pas remplir tout d'un coup, ou trop vile ou trop abondamment, et qu'il est même dangereux de réchauffer ou de refroidir subitement ou plus qu'il ne faut, tout ce qui va à l'excès étant ennemi du bien. »

Enfin, sachant quelles sympathies rattachent toutes les parties du corps les unes avec les autres, quel consensus il y a entre tous les organes, il observe qu'une souffrance locale accidentelle amoindrit un travail morbide antérieur; il en conclut le fait de la révulsion, et intelligent ministre de la nature, docile à ses inspirations, il crée la doctrine thérapeutique de la révulsion et de la dérivation.

« Il faut prendre garde au cours que les humeurs prennent, d'où elles viennent, où elles vont; et, en conséquence de cela, lorsqu'elles vont où elles ne doivent pas aller, qu'on leur fasse prendre un détour (irapo/eTsueïv), ou qu'on les conduise d'un autre côté, à peu près comme on détourne les eaux d'un ruisseau. Ou, en d'autres occasions, qu'on tache de rappeler (avxt<77rav) ou faire retourner en arrière ces mêmes humeurs, attirant en haut celles qui se portent en bas, et en bas celles qui se portent en haut. »

C'est à la révulsion que se rattache ce dernier principe, consacré par l'observation de tous les siècles, et dont chaque médecin peut reconnaître la justesse :

« Aux extrêmes maladies il faut des remèdes extrêmes. Ce que les médicaments ne guérissent pas, le fer le guérit ; ce que le fer ne guérit point, le feu le guérit ; mais ce que le feu ne peut guérir, doit être regardé comme incurable. » [Aph., sect. VII.)

A. Du régime des maladies aijuës et chroniques dans Hippocrate. — Ce n'est pas une vaine puissance que celle de la nature sur l'homme sain ou malade, etHippocrate en était si profondément convaincu, que tout, dans sa conduite, dans ses doctrines et dans ses écrits, est inspiré par son culte et son admiration pour l'influence d'où résultent les merveilleux phénomènes visibles et invisibles de la vie.

Le rôle qu'il lui accorde dans la constitution de l'homme, dans la formation des organes, dans le maintien de leur intégrité contre les influences morbifiques, dans la guérison naturelle des maladies, il l'utilise dogmatiquement par la puissance de sa raison et de l'observation, pour jeter les fondements de la plus sage thérapeutique. En se proposant d'ajouler ou de suppléer à ce qui manque clans l'organisation malade, de diminuer le superflu, il formule pour la

première fois cette idée toujours grande, bien que le temps l'ait rendue vulgaire :

« Qu'il faut soutenir la nature, l'aider à surmonter la cause du mal, et la mettre en état de faire d'elle même ce qu'il faut pour la guérison des maladies. »

Sous ce rapport, le naturisme a rendu le plus grand des services à la médecine, car il a enfanté la diététique, et s'il est vrai, comme le dit Hippocrate,

« Que les anciens (c'est-à-dire tous les médecins qui l'avaient précédé) n'avaient presque rien écrit touchant la diète des malades, et avaient omis cet article, qui était néanmoins l'un des plus essentiels de l'art » [Du régime dans les maladies aiguës), il est certain qu'on doit à cette doctrine philosophique le plus impérissable et le plus important de nos procédés curatifs.

Dans les maladies aiguës et dans les fières, il donnait sous le nom de ptisane, de Tmao-avr) (-jm'ccrstv, broyer, ôter Vécorce), une décoction de farine d'orge mondé, de froment, de riz, de lentille, une partie sur quinze, avec un filet de vinaigre, un peu d'huile, de graisse et de sel. D'abord un peu épaisse au début, il ordonnait qu'on la rendît plus claire à l'apogée du mal, et il en suspendait quelquefois l'usage si la fièvre offrait des redoublements, pour y revenir dès qu'une détente avait lieu. Il en donnait deux fois par jour, et en principe conseillait de nourrir un peu plus les enfants que les hommes faits ou les vieillards. Cette méthode, qui n'a rien de choquant pour notre expérience, fut d'abord une révolution ; elle eut beaucoup de contradicteurs, et Hippocrate se défendait en leur reprochant par leur régime :

« De dessécher leurs malades comme des harengs avant qu'il en fût temps, et qu'ils les faisaient mourir. »

A la ptisane on joignait, dans les maladies aiguës, principalement dans les fièvres, des légumes cuits, blette, citrouille, melon, etc., dès que le malade paraissait être en état de manger davantage.

Les boissons étaient l'eau miellée, hydromel, ou l'eau miellée avec un peu de vinaigre, oxymel; l'eau vineuse, à moins de rêveries et de douleur de tête.

Dans les maladies chroniques, on ajoutait le lait ou le petit-lait, l'exercice modéré, les bains, les frictions légères et un peu de gymnastique. C'est à cette occasion que, parlant des malades pusillanimes qui se complaisent trop au lit, il. s'écrie : « Il faut quelquefois pousser hors du lit les timides et exciter les paresseux. » {Éjdd., liv. VI.)

DES NATURISTES — I1IPP0CRATK 143

B. De la purgation. — Les mêmes principes de naturisme qui ont enfanté cette diététique qu'à travers tant de révolutions politiques et sociales vingt siècles ont consacrée , ont également engendré la méthode évacuante. (Hist. de la médecine, D. Leclerc, p. 194.) Quoique Bacon ait affirmé que le principe des causes finales comme la vierge consacrée à Dieu, était stérile, ce qui n'est qu'une métaphore sans portée, nous devons à ce principe la médication évacuante, qui n'est, en définitive, qu'une imitation des actes de la nature réputés utiles.

L'indigestion permanente, naturelle et mille fois répétée de l'enfant qui tette sa mère, et l'indigestion accidentelle de l'adulte, ont fait voir que la purgation émétique était chose utile, nécessaire, avantageuse, et qu'il était bon de l'imiter à propos. L'expérience a confirmé la théorie, et dès qu'il s'agit de diminuer ou d'ôter ce qui est superflu en débarrassant la corps d'humeurs trop abondantes ou corrompues, on a quelquefois recours à la purgation, l'un des moyens les plus convenables pour atteindre ce résultat.

Nous avons modifié la théorie d'Hippocrate sur les purgatifs, mais sans en changer le principe. Nous aurions honte de croire à Yattraction des éléments du purgatif sur les éléments semblables du corps humain, et nous ne voudrions plus soutenir :

« Qu'un médicament qui doit purger la bile, tire premièrement la bile ; mais si son action continue trop longtemps,' ne trouvant plus de bile à purger, il purge encore la pituite, et après la piluite la bile noire, et enfin le sang. » (De la nature de l'homme.)

Cependant, nous savons qu'un violent purgatif, après avoir évacué de la bile, amène des sécrétions de glaires, c'est-à-dire de pituite, des évacuations de sang, et nous pensons, comme il y a 2000 ans, que la purgation délivre l'organisme de certaines humeurs et de quelques matières trop abondantes ou corrompues

Croyant ou sceptique de l'influence de la nature, nous faisons notre possible pour imiter ses procédés, pour produire artificiellement , et à notre gré, ce que seule elle fait quelquefois , en purgeant par le haut et par le bas des individus qui ont des entrailles obstruées ou embarrassées d'humeurs et de matières peu assimilables.

La divergence de la théorie, comme celle de l'opportunité d'application, n'a ici aucune importance. Que l'on discute sur le mode d'action des purgatifs et sur l'instant d'y recourir, la contestation ne nuit en rien au principe qui sert de base à leur usage, et, au lieu de l'amoindrir, elle lui donne une consécration nouvelle. Si quid est movendum, move, dit Hippocrate ; voilà son principe inspiré

des opérations de la nature restée maîtresse d'elle-même, et sur ce principe, nous voyons qu'il conseille surtout les purgations dans le cours des maladies chroniques . Il n'en donnait point, on ne sait trop pourquoi, dans la canicule et chez les femmes grosses, jamais avant le quatrième ni après le septième mois de la grossesse, sans doute par crainte de provoquer l'avortement.

Dans les maladies aiguës, sa réserve était grande; il ne semble pas qu'il y ait eu fort souvent recours, et il parle de leurs mauvais effets. Cependant il les employaitdans quelques maladies épidémiques, dans la pleurésie, etc.

Il a même indiqué le moment d'y recourir, en disant :

« On doit seulement purger les humeurs qui sont cuites et non pas celles qui sont encore crues, et il faut bien se garder de purger au commencement d'une maladie, si ce n'est que les humeurs s'enflent ou se remuent extraordinaireinent, ce qui arrive peu souvent. » (Aph XXII, sect. 7.)

Le commencement des maladies était pour lui du premier au quatrième jour (De ratione victus in acutis).

On a mis très à tort cet aphorisme en contradiction avec cet autre, qu'au commencement des maladies il faut remuer s'il y a quelque chose à remuer. La contradiction n'existe pas, et si en général Hippocrate conseille de ne pas purger au début des maladies, il excepte les cas spéciaux où. il y a quelque chose à remuer, ou qu'il faille mettre en mouvement.

Au reste, comme le mot de purgation employé par Hippocrate s'applique non seulement aux évacuations artificielles stercorales, mais à la purgation émétique, elle n'est pas susceptible d'une généralisation absolue; aujourd'hui encore, si l'on ne séparait point sa médication vomitive de la médication purgative, Userait impossible de donner aucune formule générale de leur emploi. Si l'on parle seulement des purgations excrémentitielles, le véritable et bon praticien sera , comme au temps d'Hippocrate, d'avis qu'en général elles ne valent rien au début des maladies, tandis qu'à ce moment, la purgation émétique, souvent indiquée par la nausée, le goût de bile ou le vomissement naturel, signe de quelque chose à remuer, est presque toujours très-utile.

La purgation émétique s'obtenait surtout au moyen de Vellébore blanc, seul ou associé à la sésamoïde. La purgation orlinaire était produite par Vellébore blanc et noir, les semences de thymelea ; le peplium, espèce de tithymale ; le thapsia, le suc d'hippoplw, Vélatérium,\di coloquinte, la scammonée, etc. (D. Leclerc, ouvrage cité), et, avant d'y recourir, on préparait toujours le malade avec une

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boisson rafraîchissante, destinée à détremper les humeurs qu'on se proposait d'évacuer.

Quand on ne voulait agir que sur l'extrémité des intestins par l'expulsion des excréments, il employait la boisson de mercuriale, de chou, le petit-lait, le lait d'ànesse jusqu'à plusieurs litres, les lavements,les suppositoires, etc.

Il parle de la purgation de la tête seule, dans l'apoplexie, la jaunisse et quelques maladies chroniques, dans les céphalalgies invétérées, etc. C'est un résultat qu'il obtenait en faisant respirer le suc de céleri, ou la décoction de plantes aromatiques, en faisant priser de la poudre de myrrhe, d'ellébore blanc, etc. Ces remèdes donnaient un coryza aigu ou chronique, avec sécrétion plus ou moins abondante, et l'on pensait que c'était là une purgation du cerveau.

C'est à lui et aux médecins Cnidiens qu'on doit la première idée de purger le poumon et la poitrine dans l'empyème, et dans la phthisie, par le cathétérisme du larynx et les insufflations de poudres dans les bronches conduisant au poumon malade. Après avor fait tirer la lan- . gue autant que possible, on faisait entrer dans la cornue du poumon ou trachée, une liqueur irritante capable d'exciter la toux et d'obliger le poumon à expulser le pus qu'il renfermait. Il employait la décoction à'arum avec un peu d'huile, de sel et de miel, l'ellébore, la fleur de cuivre, etc.

C. De la saignée, de l'application des ventouses. — Les empiriques, qui attribuent la plupart de nos connaissances au hasard plutôt qu'à la raison, ne croient pas que l'homme soit arrivé du premier coup à la découverte et à l'emploi de la saignée. L'idée que la théorie a pu conduire à ouvrir une veine, les révolte à tel point qu'ils aiment mieux faire hommage de cette inspiration de génie à l'hippopotame. On dirait que pour eux, l'homme est le seul être qui ne puisse rien tirer de son cerveau. En effet, Pline (liv. VIII, cap. 26) rapporte que l'hippopotame ou cheval marin, devenant trop gros et trop gras à force de manger, se sert d'un roseau pointu pour s'ouvrir une certaine veine de la jambe; et après en avoir laissé couler une quantité suffisante de sang, bouche la plaie avec de la boue, ce que les hommes n'ont pas manqué d'imiter. En admettant la réalité de ce conte, l'empirisme n'y gagne rien au point de vue de la doctrine ; car dépouiller l'homme de son initiative de la saignée en faveur de la bête, ne prouve rien et ne sert qu'à déplacer la solution du problème philosophique. On peut toujours se demander qui a enseigné l'hippopotame, à quel heureux hasard il doit la découverte de la saignée et, dans le cas où le hasard refuserait de

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répondre, à quelle supériorité d'intelligence sur l'homme il a pu deviner qu'une émission sanguine pouvait être utile contre les congestions et contre les phlegmasies .

Il est inutile de s'arrêter longuement sur une question de ce genre. C'est déjà la résoudre que de l'exposer. Le plus mince bon sens ne saurait s'y tromper, et chacun conviendra, ou que l'origine de la saignée est tellement ancienne qu'on ne saurait en préciser la date, ou qu'elle est une inspiration du naturisme imitant les hémorrhagies spontanées, dont l'apparition fait cesser la congestion ou la phlegmasie.

Hippocrate est le premier des auteurs qui parle de la saignée, mais il n'en est pas l'inventeur, car le degré de perfection où elle était arrivée de son temps annonce une origine plus ancienne. Il pratiquait la saignée du bran, du pied, du jarret, du front, de la langue, de Y occiput, etc. ; n'hésitait pas à ouvrir ou à brûler de petites artères et appliquait souvent des ventouses scarifiées. Ici, comme pour la diététique et \npurgation, il se laissait guider par la théorie et par la raison. Inspiré par les actes de la nature, son dogmatisme, assiégé des contradictions les plus vives, adopté et repoussé tour à tour, a survécu à toutes les luttes passionnées dont il a été l'objet, et il est arrivé jusqu'à nous encore digne de la plus sérieuse considération. On peut en discuter les détails, mais son principe est inébranlable et peut braver les rigueurs de l'expérimentation la plus sévère. Il couronne dignement l'œuvre philosophique d'Hippocrate, et, par sa hardiesse même, établit la supériorité de la raison éclairée par l'expérience sur les observations de hasard, seules reconnues valables par l'empirisme antique.

La saignée était pour Hippocrate un moyen d'ôter le superflu des vaisseaux ou des parties engorgées, et il l'employait aussi pour détourner ou pour rappeler le sang de parties où il ne doit pas être. C'était là un mode particulier de dérivation. Dans quelques cas, lorsqu'il y avait perte de connaissance subite et sans cause sensible, c'est-à-dire lorsqu'il y avait apoplexie, il la proposait :

« Comme étant capable de procurer un mouvement libre au sang et aux esprits. »

Ce qui était en rapport avec l'idée qu'il se faisait de la nature de cet accident, qu'il rapportait à une occlusion momentanée des veines

« Ceux qui perdent ainsi la parole ont des rougeurs de visage, de l'immobilité des yeux, des tensions extraordinaires des bras, des grincements des dents, des battements d'artères ou des palpitations ; ils ne peuvent desserrer les mâchoires ; ils ont les extrémités

froides et les esprits sont interceptés, on les passages que ces esprits ont dans les veines sont bouchés (iuveu[xaTwv àitokfàeiç àvà sàç cpXèêaç). En ce cas-là, il faut ouvrir la veine interne du bras droit, et tirer plus ou moins de sang selon la constitution ou l'âge du malade. »

Enfin la saignée était pour lui un moyen de rafraîchir les entrailles échauffées et resserrées , ou étranglées dans Yileus ( Des maladies, liv. III. ). Sauf le mot rafraîchir, adopté par les traducteurs, qui n'a peut-être pas eu autrefois la signification qu'on lui donne aujourd'hui, et toute théorie à part, le fait est encore vrai, et chacun sait que dans les cas de hernie ou d'étranglement interne, une saignée copieuse poussée jusqu'à syncope peut atténuer la résistance des parties et les ramener soudain à leur position naturelle.

Ses idées étaient fort arrêtées ; bien qu'il eût pour principe d'abandonner les maladies à l'influence de la nature, il savait, comme on le voit, s'en départir selon la nécessité , d'après l'indication, et pour évacuer ou détourner le superflu du sang des vaisseaux et des parties.

Son premier principe était dans ce cas de n'extraire le sang que dans les maladies aiguës , véhémentes ou fortes et en supposant que le malade soit robuste et à la fleur de son âge, ce qui prouve qu'il ne saignait qu'exceptionnellement les enfants et les vieillards.

Contrairement à ce qui s'est beaucoup fait depuis lors, il proscrivait la saignée dans la grossesse, crainte de provoquer l'avortement, ou il ne l'employait que dan s la parturition difficile et prolongée , chez des femmes jeunes et robustes. Alors il se servait de la saignée du pied.

C'est surtout dans les maladies aiguës, véhémentes et douloureuses ( De ratione victus in acutis ), que la saignée était pratiquée au temps d'Hippocrate.

On l'employait dans les inflammations du poumon, du foie, de la rate, et elle était souvent poussée jusqu'à la syncope. Dans Yesquinancie , on saignait aux deux bras à la fois, et, dans les grandes douleurs, sur la veine la plus rapprochée de l'endroit douloureux (Epid. liv. VI, sect. 6 ), par exemple sur la veine brachiale correspondante, ou du côté de la poitrine occupée par une pleurésie.

D'après ce précepte, on saignait au front et aux tempes, dans certaines douleurs de la tête ; mais chez d'autres individus dont la douleur apaisée pouvait revenir, on ouvrait les veines dans une partie très -éloignée, afin de rappeler iyisensïblement le sang

qui se porte vers le siège de la douleur. {De la nature de l'homme. )

En dehors des grandes douleurs , des inflammations et de l'apoplexie , Hippocrate saignait peu , et déjà ( au dire de Leclerc ) les fièvres continues les plus ardentes, où il n'y avait pas de douleur ni de marque iï inflammation, n'étaient pas mises au nombre des maladies aiguës et ne réclamaient pas la saignée. L'idée du rôle que la bile jouait dans la production de ces maladies, qu'il savait être très-distinctes des inflammations, lui faisait penser à priori que cette humeur ne pouvait pas être évacuée par une émission sanguine. Il saignait quelquefois dans les maladies chroniques à titre de révulsion, dans Yhydropisie ordinaire et dans Yhydropisie venteuse de Yhypertrophie de la rate ( Des affections ), et quelquefois dans l'hypochondrie. Le fait qu'il rapporte à ce sujet est des plus remarquables , mais c'est un exemple qu'on fera bien de ne pas imiter :

« Un jeune homme se plaignait d'une douleur de ventre accompagnée d'un grand bruit lorsqu'il demeurait quelque temps sans manger, et qui cessait après avoir pris de la nourriture. Cette douleur et ce bruit continuant, les aliments ne profitaient point à ce malade, au contraire il s'amaigrissait et devenait tous les jours plus exténué. On lui avait inutilement donné divers médicaments, tant purgatifs que vomitifs. Enfin, on s'avisa de lui tirer, par intervalles, du sang de Tune et l'autre main, jusqu'à ce qu'il ne lui en restât presque plus, ce qui le guérit parfaitement. » (Epid., liv. V. sub. princip.)

On saignait sur les veines des bras, des mains, des malléoles, du jarret, du front, du derrière de la tête, du dessous des mamelles, des tempes, de dessous la langue, du nez, de l'anus, et sur quelques artères, principalement la temporale. Comme principe , l'émission sanguine avait lieu aux bras et aux autres veines supérieures, dans les maladies ayant leur siège au-dessus du foie et du diaphragme, tandis qu'on ouvrait les veines d'en bas pour les parties diaphragmatiques. Toujours dirigé par la théorie née de l'ohservation des actes naturels et appuyé de l'expérience, Hippocrate a pu s'égarer dans l'explication qu'il donne des phénomènes morbides, mais sa pratique reste grande comme tout ce qui émane des intelligences d'élite, inspirées de la grande et belle nature. La saignée, dont il a dogmatisé l'emploi, en est la preuve.

D. Des diurétiques et des sudorifiques. — L'unité de vues et la multiplicité des moyens se retrouvent dans toute la médecine

d'Hippocrate, et planent encore sur la médecine moderne, qui sait comprendre la grandeur du but qu'elle est appelée à remplir. En dogmatisant la pratique de ses prédécesseurs et en montrant l'importance des indications qui résultent de l'observation des actes de la nature luttant contre les causes morbifiques, le célèbre fondateur du naturisme a promulgué des lois dont chaque jour éclaire la vérité.

Après avoir établi, comme une loi fondamentale de la thérapeutique, la nécessité qu'il y a de diminuer le superflu du sang et des humeurs, il montre l'emploi qu'on peut faire, dans ce but, du régime, des pur gâtions, de la saignée, et enfin des substances diurétiques et sudorifiques qui produisent un effet semblable par des voies différentes.

« Toutes les maladies se terminent ou se guérissent par les évacuations qui se font par la bouche, ou par le ventre, ou par la vessie, ou par quelque autre semblable ouverture; mais la sueur est commune à toutes les maladies ou les termine toutes également. » (De ratione victus in acutis.)

Parmi les diurétiques employés, on trouve le bain, quelquefois le vin doux, le vin blanc, et une nourriture herbacée, d'ail, d'oignon, de poireau, de citrouille, de melon, de concombre, de céleri, etc. ; de viandes sèches, et enfin de cantharides au nombre de quatre, dont les ailes et les pieds étaient enlevés et dont la poudre était prise avec du vin et du miel.

Les sudorifiques étaient employés, surtout dans une fièvre qui n'est point causée par la bile ni par la pituite, mais qui vient, ou de lassitude, ou de quelque autre cause, ce que nous appelons aujourd'hui la courbature ou la fièvre symptomatique d'une inflammation.

Les lotions et les boissons chaudes ont été employées à cet usage.

E. De la spécificité dans la thérapeutique d'Hippocrate. — Si le dogmatisme d'Hippocrate a trouvé l'occasion de s'exercer sur des observations d'une signification précise ou réputée telle, il s'est arrêté devant celles qui semblaient échapper au pouvoir de la raison. A côté de faits soumis à une interprétation quelquefois judicieuse, souvent erronée, s'en trouvent d'autres qui ne relèvent que de l'observation irréfléchie, empirique, et qui montrent tout le respect d'Hippocrate pour la vérité. 11 suffit, en parcourant ses œuvres, de lire ce qu'il dit des médicaments qui procurent le sommeil, qui purgent et qui sont propres à toute espèce de maladie, sans qu'on puisse se rendre compte de leur action. Il se hasarde bien à dire :

« Que les médicaments qui ne purgent ni la bile, ni le phlegme, agissent en rafraîchissant, ou en échauffant, ou en séchant, ou en humectant, ou en resserrant et épaississant, ou en résolvant ou dissipant. » (De affectionibus, p. m. 525.)

Mais au fond leur usage n'est qu'empirique, et révèle déjà l'existence des qualités occultes ou cachées dans certaines substances, pour agir sur certains organes et pour guérir certaines maladies. L'action spéciale de ces médicaments ne s'accorde avec aucune espèce de théorie, et c'est ce qu'on appelle aujourd'hui la spécificité. Si le mot n'est point dans Hippocrale, on y trouve la chose au triple point de vue de la pathogénie, de l'action élective des substances sur les tissus, et de leur action curative sur telle ou telle espèce de maladie. On reconnaît la spécificité des causes dans ce qu'il dit du génie épidémique..., etc.; la spécificité organique, dans l'action du mecon (jx^xoiv), ou meconium somnifère ([A7))«ovtov), dont le suc (otto;) a formé <kiov, et procure le sommeil; dans l'action des cantharides sur la vessie, de l'ellébore sur L'intestin; et la spécificité thérapeutique, dans l'action de la limaille d'airain sur les pâles couleurs.

10° De la chirurgie d'Hippocrate.

Si quelque chose peut montrer jusqu'à quel point la médecine était avancée au temps d'Hippocrate, nonobstant ce que disent les historiens sur son ignorance de l'analomie normale et pathologique, c'est l'état de la chirurgie à cette époque. On en faisait beaucoup sans en prononcer le mot, qui n'existe pas dans les œuvres hippocratiques, et qui n'a été créé que beaucoup plus tard. La saignée du bras, de la main, de la langue, de l'occiput, du jarret, des malléoles, atteste des connaissances très-profondes en anatomie, et révèle une étude très-minutieuse des veines du corps humain. Le traitement de Vesquinancie par un tube (Leclerc, p. 221) placé dans le gosier, afin d'empêcher la suffocation (De morb., lib. III) ; de Yiléus par X insufflation du gros intestin avec un soufflet de forge introduit dans le rectum, et suivie d'un lavement qu'on fait garder en bouchant l'anus, indiquent une connaissance très-exacte des lésions cadavériques de cette maladie (De morb., liv. III, chap. 16-24). II en est de même du traitement de la phlhisie par ce qu'il appelle la purgation du poumon, ou injection dans la canne du poumon (trachée-artère) d'une liqueur irritante, à." arum, d'ellébore, de fleur de cuivre, susceptible d'exciter une violente toux, et l'expulsion des matières purulentes contenues dans la poitrine {Des maladies, liv. II, et Des affections internes).

En disant :

« Ce que les médicaments ne guérissent, le 1er le guérit, et si le 1er ne sert de rien, il faut avoirs recours au feu » (Epid., lib. VI), Hippocrate a formulé un principe qui n'est pas celui d'un art encore en enfance, mais qui relève d'une expérience aussi longue qu'intelligente et raisonnée. Il faut avoir beaucoup vu et beaucoup appris pour en arriver là, et les secours de la tradition ont dû ne pas lui être inutiles sous ce rapport.

Le fer et le feu étaient pour Hippocrate des moyens de petite et de grande cbirurgie. Par le feu, il cautérisait sur plusieurs points la poitrine et le dos des phthisiques ; le ventre de ceux qui avaient la rate grosse ; le ventre des hydropiques sur la région du foie ; la tête, aux oreilles, à la nuque, à l'occiput, et auprès de l'angle des yeux, dans les violentes douleurs de tête; les tempes eL la nuque dans les maladies des yeux, etc., etc.; et il se servait dans ce but de fers cliauds, de fuseaux de bois trempés dans l'huile bouillante, d'un champignon qui est probablement de l'amadou, enfin de lin cru ou étoupe arrangée en moxa.

Avec le fer, il faisaif des incisions en couronne autour du front, et il y entretenait la suppuration au moyen de la charpie, dans les douleurs de tète, dans les fluxions qui se jettent sur les yeux C'était là de la dérivation. Il ouvrait le crâne au moyen du trépan dans une espèce de douleur de tète, qu'il croyait causée par une eau renfermée entre le crâne et le cerveau; et dans les fractures du crâne pour relever les os enfoncés, pour enlever des esquilles pouvant blesser le cerveau, et pour vider le sang et le pus qui pouvaient se trouver sous la calotte crânienne. C'était là une grande hardiesse, et, il faut le dire, une merveilleuse entente de l'anatomie pathologique dont on lui a dénié trop arbitrairement la connaissance.

Par le fer, il traitait Vempyème et Yhydropisie de poitrine qui avaient résisté aux moyens médicaux. Dans l'empyème, outre ce qu'il appelle la purgation de la poitrine par des injections bronchiques irritantes d'arum ou d'ellébore, quinze jours après le temps où il supposait le pus formé dans la poitrine, il faisait asseoir le malade et lui secouait assez fortement les épaules pour savoir de quel côté se tronvait l'épanchement : c'est ce que nous appelons la succussion hippocratique. Un bruit de flot lui annonçait le siège du mal, et si l'épaisseur des chairs ou la qualité du pus empêchait la production du bruit, il choisissait le côté où il y avait dilatation et douleur. Avec un rasoir, il incisait la peau de côté, assez en arrière, et le plus bas possible, entre deux côtes; puis, prenant un instrument étroit et pointu, garni dans toute sa longueur, à l'exception de la pointe dans

la longueur d'un ongle du gros doigt, il le poussait dans la plaie jusqu'à cette profondeur, et faisait sortir le pus. Après une évacuation suffisante, il bouchait la plaie avec du linge maintenu par un fil, recommençait l'évacuation du pus tous les jours pendant dix jours, et après l'écoulement de.la plus grande partie du pus, il seringuait dans la poitrine du vin et de l'huile qu'on y laissait douze heures.

Quand l'écoulement devenait clair et gluant comme de l'eau, il mettait une courte sonde d'étain pour le passage du liquide, et quand l'humeur se tarissait, on diminuait le volume de la sonde, ou l'on fermait la plaie.

Dans Yhydropisie de poitrine, il prenait la troisième côte en commençant à compter par en bas, et y pratiquait le trépan; il tirait une petite quantité d'eau de la poitrine, bouchait la plaie avec de l'étoupe, une éponge molle par-dessus, et maintenait le tout par une bande. Chaque jour, pendant douze jours, il soutirait une nouvelle quantité d'eau, puis enlevait le reste en une seule fois, et travaillait à sécher la poitrine par des médicaments et un régime particulier (Des affections internes).

Dans Yhydropisie du ventre, ce que nous appelons ascile, il pratiquait la ponction de l'abdomen auprès du nombril, et en arrière auprès de la hanche. Il en faisait autant dans le dos en cas d'abcès du rein, et avait déjà appris l'utilité, en certains cas, des mouchetures de la peau des jambes et du scrotum dans X enflure qui caractérise l'anasarque.

C'est à lui qu'on doit les meilleurs préceptes de l'opération du trichiasis (De vie. ratione inacutis); et les premiers conseils écrits, reproduits plus tard par Celse, sur le traitement des os cassés et disloqués, sur les bandages, sur les moyens d'arrêter le sang dans les hémorrhagies, et sur la cicatrisation despotes et des ulcères; ainsi que des réflexions, encore aujourd'hui pleines d'actualité, sur le danger des plus petites blessures, comme une très-petite plaie au front avec carie osseuse suivie de mort, sans doute par infection purulente; ou une simple plaie au doigt causant des convulsions mortelles (probablement le tétanos), etc. Mais ce qui doit causer la plus grande surprise, et je dirai même une réelle admiration, c'est le traitement de la pierre par Y opération de la taille. Il est certain que si les Grecs n'avaient pas connu l'anatomie du bassin, ils n'auraient jamais osé entreprendre l'ouverture de la vessie par le périnée, car les motits du choix de cette région sont exclusivement analomiques et tirés de la crainte qu'on avait sans doute alors d'ouvrir le péritoine. C'est une gloire qui ne revient pas à Hippocrate, et qui, tout entière, se rap-

porte à la science de son époque. Jamais, en effet, le père de la médecine n'a pratiqué la taille, et il redoutait à ce point l'inexpérience de ses disciples, qu'il leur faisait prendre l'engagement de ne point tailler ceux qui ont la pierre, et de laisser faire cette opération à ceux qui en ont pris la spécialité, admirable leçon faite pour inspirer la conscience des médecins, et pour les engager à ne se charger que de ce qu'ils savent réellement bien faire.

1 1 ° Des aphorismes.

Les aphorismes sont le témoignage de la manière dont on observait au temps d'Hippocrate, alors que, privé de moyens faciles d'exprimer sa pensée, on était obligé de dire beaucoup de choses en peu de mots. Ce sont des résumés qui pourraient donner lieu à de nombreux commentaires et qui renferment, comme la science du temps, autant de vérités que d'erreurs. C'est la médecine hippocratique condensée en un certain nombre de propositions concises, relatives à la philosophie de la médecine, au diagnostic, à la thérapeutique, et surtout au pronostic des maladies. Pour les comprendre et pour en profiter, il faut être très au courant de la science, et avoir étudié à fond les doctrines de leur auteur. C'est par là qu'il faut terminer la lecture des œuvres d'Hippocrate.

Les Aphorismes comprennent sept sections :

Dans la première, se trouvent des aphorismes sur l'utilité et sur le danger des évacuations naturelles ou provoquées dans les maladies. Il y en a d'autres sur le danger de la diète trop absolue :

« Il est d'autant plus dangereux de tenir les malades à une diète prolongée que, lorsque ensuite on veut les nourrir, on éprouve plus de difficulté. »

Pour Hippocrate, la diète n'était utile qu'à l'instant du plus haut degré des maladies aiguës.

Là il est dit que ce sont les vieillards qui supportent le plus faciement la diète, puis les hommes faits, puis les jeunes gens, puis es enfants.

Il faut plus de nourriture en hiver et au printemps que dans l'été, et il y a lieu de tenir compte de certaines dispositions individuelles qui supportent plus difficilement la diète que les autres.

Quand une maladie a été combattue avantageusement, et que tout annonce qu'elle va disparaître, Hippocrate conseille de laisser agir la nature, et à ce moment de ne faire aucun traitement actif.

Dans la seconde section, Hippocrate parle du sommeil, et indique celui qui répare et celui qui ne répare pas.

« Quand le sommeil fait cesser le délire, c'est un bon signe. »

11 parle des lassitudes spontanées qui annoncent les maladies.

Dans les maladies aiguës, la prédiction du retour à la santé, et celle de la mort, ne sont jamais absolument sûres.

Hippocrate parle ensuite des jours où se montrent les crises dans les maladies aiguës.

Les contraires guérissent par les contraires.

La fièvre qui complique les convulsions n'est pas très-grave, tandis qu'au contraire, dans les convulsions qui compliquent la fièvre, le pronostic est très-grave.

Dans un autre aphorisme, il recommande de se tenir sur ses gardes, quand, dans le cours d'une maladie aiguë, les symptômes disparaissent, et le retour à la santé semble s'effectuer, car la maladie reparaît presque toujours.

Il n'y a pas trop à s'inquiéter des aggravations qui ne sont pas dans l'ordre de la maladie.

Il est très-fàcheux de voir maigrir très-rapidement un malade dans le cours d'une fièvre.

Lorsque chez les convalescents qui mangent bien, la réparation ne se fait pas, il faut craindre qu'une nouvelle maladie succède à celle qui vient de guérir.

Une maladie est d'autant moins dangereuse qu'elle frappe un âge, qui, d'ordinaire, y est plus sujet.

Dans l'épilepsie, la guérison n'est possible que si le mal s'est montré avant l'âge de vingt-cinq ans.

Quand deux souffrances naissent au même instant sur deux endroits différents du corps, la plus forte enlève l'autre.

Dans la troisième section, il y a quelques aphorismes sur l'influence des saisons , des tempéraments et des âges sur la production des maladies; sur l'emploi de l'ellébore, sur le vomissement de sang et sur les maladies aiguës qui viennent aggraver la inarche des maladies chroniques.

La quatrième section renferme des aphorismes sur les purgalions, sur les fièvres, sur les sueurs et les urines. Tout ce qu'elle renferme est de la plus haute importance.

Dans la cinquième section, il y a des aphorismes sur les spasmes, sur la phlhisie et l'einpyème, enfin sur la grossesse.

La sixième et la septième section sont presque tout entières consacrées au pronostic, et tout ce qui s'y trouve annonce une grande expérience des maladies, ainsi qu'une tradition déjà ancienne de connaissances relatives aux éludes médicales. Un y trouve quelques

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propositions hasardées, mais le plus grand nombre est en rapport avec des connaissances précises fort remarquables pour le temps qui les a vues naître.

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