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DES ANOMALIES DE L'IMPRESSIBILITÉ DANS LES MALADIES MORALES

Sans entrer dans le domaine de la psychologie, il ne me sera pas difficile de montrer dans le passé et dans le présent, le rôle que joue le trouble des facultés de l'àme et les perturbations morales dans les anomalies d'impressibilité qui favorisent la production et la guérison des maladies.

Dans l'enfance de la science, et dans les ténèbres de l'ignorance, aux époques de civilisation naissante, d'exaltation religieuse et politique, même chez des peuples avancés, l'excitation intellectuelle et morale ainsi que les passions exercent la plus grande influence sur le physique de l'homme. La théurgie, le mysticisme médical et l'anatomie pathologique en fournissent les preuves.

Il n'y a qu'à considérer l'effet des passions nobles ou mauvaises et de l'excitation intellectuelle ou morale, ainsi que des miracles de guérison opérés par la foi religieuse ou profane, pour en être convaincu.

(1) E. Bouchut. — De l'Etat nerveux ou nervosisme. Paris, 18GI , un vol. in-8, page 8 .

Tout ce côté de la médecine, en étiologie et en thérapeutique, échappe complètement à l'empire des doctrines humorales et anatomiques et ne relève que de l'impressibilité.

Toutes les passions dites dépressives telles que la jalousie, et l'envie ou la haine, l'avarice, la frayeur, la tristesse; — le chagrin, la ruine, les ambitions déçues, la nostalgie, dont personne ne connaît la cause matérielle organique, agissent sur le système nerveux central ou sympathique , et par lui sur le cœur, sur la circulation capillaire refoulée, sur la sécrétion du foie augmentée, sur les sécrétions de l'estomac dénaturées, enfin sur toutes les fonctions. De là résultent avec l'altération des éléments anatomiques, des modifications organiques , secondaires et fugaces , quelquefois permanentes, qui deviennent la folie, l'hypertrophie du cœur, les maladies du foie ou de l'estomac et souvent la syncope mortelle.

Parmi les dispositions morales qui ont une influence néfaste sur la constitution physique de l'homme, sur son cœur et sur son esprit il faut citer la tristesse, l'exil, et la solitude. Leur action est lente mais elle n'est pas moins profonde et il faut lire le charmant traité de Zimmermam sur la solitude pour en être bientôt convaincu (1). Le cœur s'aigrit et l'esprit s'irrite et se fausse dans ses conceptions, les digestions se troublent et alors arrive l'hypocondrie avec tout son cortège de souffrances indéterminées qui n'ont souvent d'autres termes que la folie et la mort.

Dans les passions expansives c'est presque tout le contraire. — Ainsi la colère et la fureur, le succès et les fortunes inespérées, l'exaltation intellectuelle, scientifique, religieuse et politique, etc., animent et excitent vivement le système nerveux, accélèrent souvent le cœur, et la circulation périphérique, congestionnent le cerveau, activent la digestion, et bouleversent l'organisation par des mouvements intérieurs qui échappent parce qu'ils sont trop subits ou invisibles. De là des ruptures du cœur, des folies subites et des altérations progressives de l'encéphale qui amènent également la folie ou la paralysie.

Dans une limite plus restreinte, ce sont les productions de l'esprit ou du génie musical, scientifique ou littéraire ainsi que les conceptions les plus belles de la pensée qui produisent ces effets : mais ce qui n'est qu'un sujet d'admiration pour les uns est devenu un sujet de tristesse pour les autres, puisque dans l'opinion de quelques médecins, le génie et la folie se confondent, celle-ci n'étant qu'un

(1) Voyez Empirisme, analyse des travaux de Zimrnermann, le chapitre sur la solitude.

degré avancé de l'autre. Le génie n'est qu'une névrose, a dit M. Moreau, un aliéniste de notre temps; névrose, soit, mais ce n'en est pas moins la conséquence d'une exaltation intellectuelle préalable et c'est, je pense, à cette exaltation prolongée que les hommes remarquables dont s'honore l'humanité ont souvent payé leur génie de la perte de leur raison.

Si j'avais à démontrer l'influence du moral sur le physique, je pourrais m'étendre sur les détails de cette question avec laquelle le médecin habitué à voir des malades se trouve bien souvent aux prises, mais ce n'est ici qu'une question de doctrine et il n'y a pas lieu d'insister davantage sur les exemples. Qu'il me suffise d'avoir mis le fait hors de doute et l'expérience médicale du lecteur fera le reste.

Je sais bien que pour l'école solidiste, qui considère avec Cabanis la pensée comme une sécrétion du cerveau, ce qu'on appelle le moral n'existe pas et qu'il n'est qu'un effet de la constitution anatomique de l'encéphale, ou de l'état du système nerveux ; qu'il y a dans le cerveau autant de petits centres ou circonvolutions que de facultés pensantes, que le vicieux et que le criminel ne sont que des malades irresponsables de leurs actes ; que la vertu n'est qu'affaire de tempérament, mais ce ne sont pas là des raisons sérieuses. Il n'y a dans ces objections qu'un amas d'hypothèses matérialistes et il ne reste rien de la théorie de Gall et de la phrénologie. Où sont les petits cerveaux qui, dans le grand, président aux facultés de l'entendement et aux facultés morales? qu'on les montre et qu'on dise quelle différence il y a entre les cellules nerveuses cérébrales d'un mathématicien, d'un peintre ou d'un musicien, d'un poète, ou d'un réaliste, d'un voleur ou d'un assassin. Si ces différences existent, la science les ignore et jusqu'à ce qu'elle les ait apprises elle n'a pas le droit d'en affirmer l'existence.

Nul doute cependant que d'une façon primitive, une maladie du cerveau, ou un accident ayant modifié la texture de l'encéphale et une lésion circulatoire réflexe du cerveau, ne puissent troubler l'intelligence, les facultés morales de l'homme et le rendre irresponsable de ses actes, mais c'est là une exception qui ne saurait être prise comme étant la règle. Le commun de l'humanité a des pensées, des vertus, des passions et des vices dont nulle disposition matérielle de l'encéphale ne peut expliquer les différences et c'est pure hypothèse que de prétendre le contraire. Mieux vaut avouer son ignorance que d'affirmer ce qu'on ne peut démontrer, et chose curieuse, c'est l'école matérialiste et positiviste que l'on est obligé de rappeler sans cesse au respect de la méthode scientifique qu'elle étouffe de ses hypothèses.

En dehors de toute idée de système, et sans sortir du champ de l'ohservation impartiale, les seuls faits que puisse apprécier le médecin, c'est, chez l'homme sain et en tout semblable aux autres, la diversité des qualités intellectuelles affectives et morales, la modification de ces qualités par les climats, par l'habitude, par l'exemple et par le milieu social politique et religieux ; leur influence certaine sur les modifications d'iinpressibilité qui préludent à la maladie, enfin l'influence des altérations organiques accidentelles de l'encéphale sur ces mêmes qualités.

Relativement aux modifications sans nombre provoquées par le climat, les différents milieux et par la contagion de l'exemple, il n'est encore venu à l'idée d'aucun réaliste de le j attribuer à une configuration matérielle spéciale bien déterminée des millions de cerveaux qui, cà et là, au nord et au midi, sont le jouet de leurs idées différentes de patrie, de religion et de morale. C'est cependant ce qu'il faudrait faire pour soutenir le dogme de la moralité organique, de l'irresponsabilité morale ou de l'organicisme appliqué au jeu des passions, et tant qu'on n'aura pas dissipé les ténèbres qui environnent la physiologie de la pensée, il sera plus sage de s'en tenir comme je le fais à l'observation.

Quant aux autres influences soit des passions morales sur la maladie, soit de l'action des modifications de l'encéphale sur les qualités intellectuelles affectives et morales , la chose n'est plus à démontrer, elle est acquise à la science et tous les bons observateurs sont à peu près d'accord à cet égard. Les effets du moral sur le physique ne peuvent être méconnus et ceux du physique sur le moral sont le terrain sur lequel chacun se rencontre, parfaitement d'accord et sans nulle contestation. J'y reviendrai un peu plus loin.

En ce moment je me borne à constater que la perturbation du principe moral de l'homme associé aux troubles de l'impressibilité vitale est le point de départ d'un grand nombre de désordres intellectuels, affectifs ou moraux, et que ces perturbations engendrent souvent des lésions élémentaires suivies des désordres de circulation locale d'où peut naître une maladie organiquement appréciable.

DL RÔLE DE l'aGENT VITAL ET DE L'iMPRESSl BILITÉ EN THÉRAPEUTIQUE.

Ce que la sensibilité vitale ou impressibilité réalise en pathogénie elle l'accomplit également dans les actions thérapeutiques. Là aussi on peut dire que les effets curatifs ne sont que des impressions transformées . En effet tous nos médicaments n'agissent qu'en rao-

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difiant d'une façon spécifique, en excitant ou en amoindrissant l'impressibilité des éléments ou des tissus. C'est de cette façon que l'agent vital fait naître des réactions et des actes réflexes d'où sortent les guérisons.

Ainsi, c'est par l'excès d'impressibilité produit dans les éléments des tissus et des humeurs par certains agents thérapeutiques que l'on remédie à toutes les lésions humorales et organiques, à toutes les dégénérescences ayant produit sympathiquement la faiblesse générale, à certains flux, à certaines hémorrhagies et aux exsudations chroniques des muqueuses ou de la peau qui amènent l'état cachectique, et produisent différentes névroses.

L'alcool, le vin, le fer, le manganèse, le quinquina, l'arsenic à faible dose, les amers, les stimulants aromatiques, etc., sont les moyens les plus utiles à employer dans les cachexies, dans les diathèses dartreuses, cancéreuses et tuberculeuses, dans certaines altérations humorales des fièvres et c'est à litre de modificateurs de l'impressibilité que je les emploie. Il en est de même de l'application du froid par les aspersions rapides sur le corps, des bains courts de mer ou de rivière, de l'exercice, des distractions et des voyages, des bains d'air comprimé ou raréfié, des inhalations d'oxygène, de la nourriture exclusive à la viande, etc.

Dans certains flux muqueux ou gazeux de l'intestin, les purgatifs et notamment les sels de soude, les carminatifs avec leurs principes odorants et les huiles essentielles sont des stimulants qui relèvent l'impressibilité amoindrie et guérissent certaines formes de diarrhée ou de pneumatose;' s'il s'agit d'un flux muqueux de la conjonctive de l'urèthre, du vagin, etc., le nitrate d'argent et les caustiques légers remplissent la même indication. — J'en dirai autant des balsamiques dans les affections catarrhales de la vessie, de l'urèthre et des bronches.

Dans certaines hydropisies atoniques, les révulsifs que l'on emploie à la surface extérieure de la peau et les injections iodées ou autres ne sont que des excitations locales de l'impressibilité dont on espère voir les effets se transformer en solide guérison. Sans cela il serait insensé de mettre du nitrate d'argent dans l'œil ou de l'alcool chaud dans la tunique vaginale. Donc les guérisons obtenues dans les maladies ne sont que des impressions curatives transformées.

Dans certaines hémorrhagies passives et dans l'adynamie produite par les nosohémies des fièvres, il en est de même et c'est à relever non pas l'innervation excitée ou opprimée, mais l'impressibilité affaiblie que l'on s'applique au moyen des toniques et des sti-

mulants. On en a un bel exemple dans la scarlatine adynamique prochainement mortelle, avec délire, lorsqu'avec une chaleur intolérable de 10 à M degrés, avec une excessive fréquence du pouls qui marque 160, et une éruption cramoisie, on remédie à la diminution d'impressibilité cutanée par une lotion rapide d'eau froide. En deux heures, la température s'abaisse, le pouls se ralentit, et l'éruption moins violente continue sa marche vers la guérison.

Le soufre s'emploie pour ranimer l'impressibilité des éléments de la peau ou des muqueuses, altérés par le catarrhe chronique, par les dartres et par l'influence de la diathèse herpétique.

On emploie au contraire les médicaments qui amoindrissent l'impressibilité normale pour remédier à l'inflammation , à certaines hémorrhagies, aux irritations organiques accompagnées de fièvre et d'excitation spasmodique, aux maladies hvpertrophiques et cela pour produire l'atrophie des exsudats morbides, ou des éléments constituants ordinairement hypertrophiés dans ces maladies.

Ainsi, la saignée et les sangsues qui diminuent l'impressibilité peuvent être employées avec avantage dans les cas d'inflammation naissante ou d'état congestif et, si on y a recours en temps utile, elles procurent une impression curalive d'où sort toujours un amendement favorable et souvent la guérison.

La digitale, la vératrine, la bryone, sédatifs de l'impressibilité augmentée du cœur, sont les remèdes des inflammations aiguës, viscérales dans lesquelles il y a lieu de modérer l'afflux sanguin né de cet excès d'impressibilité locale.

L'antimoine et l'émétique, le mercure, l'iodure de potassium sont des médicaments qui modèrent ou diminuent l'impressibilité des éléments constituants, car ils ralentissent le mouvement nutritif moléculaire et produisent l'atrophie de certains des éléments anatomiques. Ainsi, le mercure dissout les gommes, les néoplasiesfibro-plastiques ou les indurations cellulaires, et l'iodure de potassium atrophie les éléments adipeux et glandulaires. Ce sont autant d'impressions curatives que le médecin utilise pour la guérison de certaines maladies. Le bromure de potassium diminue l'impressibilité des éléments constituants d'un tissu malade et supprime les actions réflexes d'où peuvent naître le spasme ou la convulsion. C'est à son impression sur ce tissu qu'on doit la guérison de la maladie convulsive.

Le curare a une action destructive de la faculté motrice des nerfs, tout en leur laissant la faculté sensitive, et on a employé l'impression que produit ce remède dans les maladies tétaniques où se trouve comme fait principal l'exagération de l'impressibilité motrice. Quelques succès ont couronné ces efforts, et ils constituent une des

bonnes applications de la physiologie expérimentale moderne (1).

Le chloroforme respiré pénètre dans le sang et agit sur les centres nerveux qu'il impressionne de façon à les exciter, puis à paralyser leurs fonctions et à produire le sommeil et l'insensibilité. Il en est de même de tous les anesthésiques qui sont en général d'une action fugace, et que l'on emploie pour amoindrir l'impressibilité normale des centres nerveux, s'il y a des manifestations de convulsion ou de douleur qu'on veuille anéantir. Ce sont là autant d'actes palliatifs et curatifs qui résultent d'impressions curatives, durables ou passagères, provoquées par un médicament.

Les alcalins diminuent l'impressibilité du sang dont ils altèrent les qualités, et c'est l'impression provoquée dans les tissus qu'ils ramollissent souvent, qui favorise la résolution de certaines indurations inflammatoires, particulièrement des indurations goutteuses acides, la dissolution des exsudats muqueux et fibrineux des membranes muqueuses enflammées à l'état aigu ou à l'état chronique.

Les sulfures alcalins réunissent les deux qualités contraires, mais la propriété du soufre domine et il vaut mieux dans ces cas donner le soufre contre le principe du mal et les alcalins contre les effets de sécrétion mucipare.

Il n'est pas jusqu'aux actions mécaniques et chimiques provoquées par les remèdes qui ne puissent être envisagées du même point de vue général. Les sternutatoires, \<-s vomitifs employés pour faire sortir un corps étranger du larynx ou des bronches, — les purgatifs excitant les contractions intestinales pour expulser des excréments accumulés, — le massage et la palétalion dans les engorgements glandulo-cellulaires, — Péquitation et la respiration forcée dans les pleurésies guéries et dans certaines affections des organes respiratoires, etc., sont autant d'impressions provoquées par le médecin dans un but de guérison.

Viennent enfin les moyens chimiques et chirurgiques employés par le médecin pour tuer les vers, ou les parasites végétaux; pour dissoudre les concrétions pierreuses du foie , des reins et de la vessie, ou pour enlever des tumeurs, mais il est bien évident que dans ces cas, il ne s'agit plus de propriétés vitales à mettre en jeu. Les troubles de l'impressibilité ont été pour quelque chose dans les modifications humorales et organiques qui ont fait les pierres et les tumeurs devenues un danger pour la vie de l'ensemble viscéral, mais toute tentative de guérison par les agents dynamiques serait ridicule. — A la chimie et à la chirurgie d'agir. Les

(I) Voir Cl. Bernard. Leçons du Pathologie expérimentale.

alcalins dissuivent la gravelle, les petits calculs vésicaux et les concrétions biliaires, et on les emploie. Quant aux pierres trop grosses pour être dissoutes , et à certaines tumeurs dangereuses accessibles à la main, c'est au chirurgien de les extraire à l'aide des instruments mis à sa disposition par la science.

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