CHAPITRE DIXIEME
Etat désespéré de la colonie.
Les dix années qui s’ouvrent maintenant embrassent une des périodes les plus sanglantes des annales canadiennes. L’insolence des Iroquois s’était accrue de jour en jour ; leurs partis, disséminés de tous côtés, dépeuplaient la colonie avec une effrayante rapidité. I n’était point une famille qui ne comptât un parent, un ami tué ou tombé entre les mains des farouches ennemis. Tout semblait présager la ruine inévitable de la Nouvelle-France.
Le printemps de l’année 1669 fixe la date du paroxisme de cette crise. Les Iroquois ont juré Pextermination de la race française en Canada. Un complot habile est ou:di pour surprendre Québec.
[IS vont couper la tête d’Ononthio, ! disent-ils, et
1. C’est le nom que les sauvages donnaient au gouverneur du Canada.
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une fois le chef abattu, ils viendront facilement à bout des membres.” La consternation règne parmi toute
la population. Des prières publiques se font dans
toutes les églises, pour détourner la colère de Dieu,
Le mercredi de la Pentecôte, le peuple, venu en procession de la cathédrale, était réuni dans Péglise des Ursulines pour Padoration du Suint-Sacrement, lorsque soudain circule, dans les rangs de la foule, la terrible nouvelle que les Troquois sont aux portes de la ville. Un prisonnier amené depuis peu à Québec, et qui vient d’être brûlé vif par les sauvages, à déclaré, attaché au poteau, que douze cents Iroquois ont envahi les deux rives du fleuve. Aussitôt on enlève le Saint-Sacrement de Péglise, et on ordonne aux Ursulines de se réfugier chez les RR. PP. Jésuites, où un corps-de-logis, qu’elles partagent avec les Hos pitalières, leur est assigné.
L’abandon précipité d’une maison aussi fortement construite et aussi facile à fortifier que celle des Ursutlines, mit le comble à l’épouvante des habitants. Is quittèrent leurs maisons et se réfugièrent, les uns dans le fort Saint-Louis, les autres chez les PP. Jésuites, quelques-uns enfin dans les salles désertes des Ursulines. Le reste se barricada de tous cotés dans la Basse-Ville, où furent placés plusieurs piquets de soldats. Les Hurons, revenus de Pile d'Orléans, où la rage implacable de leurs ennemis les avait encore poursuivis et décimés, dressèrent leurs cabanes
dans la cour intérieure du collége des Jésuites. On
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FROISIEME EPOQUE LOT
avait expédié en toute hâte un message aux Trois Rivières et à Montréal pour avertir les habitants de se tenir sur leurs gardes, Le couvent des Ursulines fut immédiatement mis en état de défense. Aux angles furent érigées des redontes où factionnèrent des soldats. Toutes les fenêtres furent maconnées jusqu'à mi-hauteur et percées de meurtrières. Des ponts de communication reliérent les diflérentes parties de Pédifice, et méme la maison des domestiques avec le monastère. Un système de fortification protégea les entrées. On ne pouvait méme sortir dans la cour, ajoute la Mère de Pincarnation, que pai une petite porte à moulinet, où il ne pouvait passer qu'une personne à 'a fois. En un mot, notre monastère était converti en un fort gardé par vingtquatre hommes bien résolus.”
Au dehors toutes les avenues des cours étaient soigneusement barricadées, et de chaque angle du monastère, la sentinelle pouvait embrasser d’un coupd’œil la crête du mur extérieur. Mais dans cette enceinte se promenait une garde d’un autre genre, et dont la vigilance était bien plus active et plus sûre que celle de toutes les sentinelles réunies : etait une douzaine de chiens énormes, dressés à la chasse aux Peaux Rouges. Ils étaient très-répandus uans la colonie; et les Iroquois les redoutaient bien plus que les hommes ; car ces chiens les flairaient avec un instinct merveilleux. Au plus léger bruit, ils
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HS LA MERE DE L'INCARN ATION,
boyants, ils poussaient de formidables hurlements qui signalaient le danger. Malheur alors à lroquois, cach® sous les taillis, ou se glissant dans Pombre ; le fidèle animal sélançait sur Jui d’un bond, et le déchiruit en pièces. Telles étaient les sentinelles préposées à la garde des alentours du cloitre.
Au milieu du tumulte et de la consternation générale, la Mère de Pfncarnation ne perdit pas un instant sa tranquillité habituelle. Elle demanda et obtint la permission de rester dans le monastère pour fournir les munitions aux soldats, leur préparer la nourriture, et en même temps pour ne pas laisser le cloitre à Pabandon, parmi tant d’hommes de guerre. On lui adjoignit trois religieuses pour lui servir d'aides.
La seule chose qui lui fut sensible dans cette circon. .ance, fut lPenlèvement du Saint-Sacrement, dont l’absence laissait cette ‘me aimante dans une triste solitude.
La nuit se passa pour le reste des habitants, dans des transes mortelles, mais sans accident. Le lendemain matin, à l’issue de la messe, la famille émigrée des Ursulines et de leurs élèves, reprit le chemin du monastère. A la tombée de la nuit, elles retournèrent prendre leur gite de la veille. Cette étrange précaution, indice de l’imminence du danger, se renouvela pendant huit jours. On jugea alors que le monastère était suflisamment fortifié, et lon permit aux reli-
gieuses d'y demeurer.
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Qu'on se figure les anxiétés et les terreurs de ces nuits passées, sans sommeil, dans lPattente d’un ennemi insaisissable, caclié dans les antres des bois, et qui à chaque instant pouvait fondre, à l’improviste, sur les faibles remparts de la ville, Dès que l'ombre du soir s'était épandue sur le promontoire de Québec, toutes les orcilles étaient attentives, le moindre bruit semblait être le signal de lPattaque. En regardant sous les sombres arches des bois, qui enserraient de tous côtés les habitations, et dont les rameaux s’allongeaient jusque sur les toits des maisons, on croyait voir glisser dans ombre la forme indecise de l’froquois, ou briller la flamme sinistre de ses prunelles. Un rayon de lune, qui glissait dans une clairière, était l’éclair de son tomahawk ; une rafale de vent, qui faisait tomber une branche sèche, semblait le bruit de ses pas,
Toutefois les heures s’écoulaient sans susciter aueune alerte. Le pas mesuré du soldat en faction, Paboiement d’un chien, le eri des sentinelles qui se répondaient Pune à lâutre à travers l'obscurité, étaient les seuls bruits qu: interrompaient le silence solennel de la nature.
L’incertitude où lon était sur le sort de Montréal et des Trois-Rivières augmentait encore Phorreur de la situation. Peut-être ces deux villes étaient-elles déjà tombées aux mains de l’ennemi, mises à feu et à Sang, et réduites en cendres? Québec était pent-ctre
en ce moment le dernier boulevard de la colonie. En
jetant les yeux sur les faibles débris des Hurons, on se rappelait involontairement Pépouvantable eatastrophe de leur dispersion, leurs bourgades Incendiées, leurs familles égorgées, le pays entier noyé dans une mer de feu et de sang; et Pon se demandait si un pareil sort n’était pas réservé à la race française.
Les imaginations surexcitées voyaient de funestes pronostics dans tous les phénomènes étranges de la nature où dans les caprices du hasard. Les femmes effrayées entendaient, dans les airs, au milieu du silence des nuits, des voix lamentables, où des pleurs d'enfants, qu'elles croyaient être les gémissements des malheureux captifs des Iroquois, où Pécho des pleurs de quelques âmes en peine. Au milieu de son sommeil agité, la mère pressait avec effroi l'enfant qui se cachait tout tremblant dans son sein. La nature sauvage du pays, ces immenses solitudes inconnues, cet océan de forêts qui s’étendaient de
toutes parts, tout prétait au mystère et favorisait les
idées superstitieuses, Si on ajoute à cela les périls
incessants, les luttes journalières, les sanglants récits, on se formera une idée des appréhensions et des alarmes de la population.
Rien ne peint mieux la mpe d'esprit et de caractère de la Mère de lPIncarnation, la puissance surnaturelle de sa volonté, que sa contenance en cette conjoncture. Seule, elle conserve une paix et une confiance imperturbable, au moment où tout parait
désespéré. Son air souriant et assuré ramène l:1
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TROISTIEME EPOQUE. 411
sérénité sur tous les fronts. Les plus timides, à son aspect reprennent courage. Ses compagnes, revenues d’un instant de frayeur, retournent à leurs exercices, et le monastère rentre dans l’ordre accoutumé. 4 Le bruit méme de la garde, dit-elle, ne nous donnait aucune distraction. Nos gens n’entraient dans notre clôture que le soir, ils en sortaient le matin pour aller à leur travail, notre dortoir étant toujours bien fermé. La nuit on leur laissait les passages d’en bas et les oflices ouverts, pour faire la ronde et la visite.
‘ Je vous avoue que, pendant tout ce temps, je n’ai eu aucune crainte, ni dans Pesprit, nià lextérieur. Mais j'étais extrèémement fatiguée ; car je n’ai guère dormi un instant durant toutes ces alarmes. Encore que je fusse enfermée dans notre dortoir, mon oreille néanmoins faisait le guet toute la nuit, afin de n'être pas surprise, et d’être toujours prête à donner à nos soldats les munitions nécessaires en cas d’attaque. Nous avions vingt-quatre hommes, qu’il fallait fournir dapprovisionnements de guerre et de vivres. Ils étaient divisés en trois corps-de-garde, et faisaient la ronde toute la nuit par des ponts de communication qui allaient partout.”
Québec fut en cet état de surexcitation et d'angoisse pendant cinq semaines entières ; personne ne pouvait prendre de repos ni le jour, ni la nuit.
Enfin on commençait à se rassurer, lorsque le 8
juin, un cri d’effroi retentit tout à coup: les Froquois
sont aux portes de la ville! En moins d’une demi-
en
heure, continue la Mère de Pncarnation, chacun fut à son poste, et en état de se défendre. Toutes nos portes iurent de nouveau barricadées; et je munis tous nos soldats de ce qui leur était nécessaire, Les Français étaient si pleins de courage qu'ils souhaitaient que Palarme fût véritable ; je dis les hommes, car les femmes étaient tout à fait effrayées,
Mais le ciel détourne toujours les orages lorsqu'ils sont prêts à fondre sur nos têtes ; c’est une chose adinirable de voir les providences et les conduites de Dieu sur ce pays; elles sont tout à fait au-dessus des coneeptions humaines. Nous y sommes si bien accoutumés qu’un de nos domestiques, que Je faisais travailler à nos fortifications, me dit avec une ferveur tout animée de confiance : “Ne vous imaginez pas, ma mère, que Dieu permette que Pennemi nous surprenne, il enverra, par les prières de la Sainte-Vierge, quelque Huron qui nous donnera les avis nécessaires pour notre conservation. La Sainte-Vierge a coutume de nous faire cette faveur en toute occasion ; elle le fera encore à Pavenir.”” Ce discours me toucha fort, ajoute la Mère de PIncarnation, et nous en vines leflet dès le lendemain.”
Deux prisonniers hurons, échappés miraculeusement des mains des Jroquois, arrivèrent à Québec, et apportèrent la nouvelle du dévouement et de la glorieuse mort de Daulac et de ses compagnons, de la retraite précipitée des Froquois et de la délivrance de
la colonie.
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Nous avons raconté ailleurs! le sublime fait-d'armes de cette poignée de héros canadiens, soutenus par le fameux chef chrétien Anahotaha et quelques hurons fidèles de la bourgade de Québee, qui se dévouèrent à une mort certaine pour sauver la patrie en danger. Nous avons dit leurs touchants adieux et le serment solennel qu'ils firent tous ensemble aux pieds des autels d’arrêter le flot de l'invasion iroquoise, ou de mourir les armes à la main; les dix jours de siége qu’ils soutinrent, à Pabri d'une faible palissade, dans le petit fort du Saut-des-Chaudières, contre sept cents lroquois ; la résistance désespérée, le dernier assaut soutenu avec tant d’acharnement ; enfin la chute des derniers combattants, ensevelis dans leur triomphe ; l’armée iroquoise, terrifiée de cette lutte surhumaine, comptant ses morts, et reprenant le chemin de son pays, convaincue de limpossibilité d’anéantir un peuple protégé par de tels défenseurs.
1, Introduction, page 56.