CHAPITRE XII
La diploinatia et le régime parlementaire. — Passion posthume de la France pour la politique de guerres et de conquêtes à outrance. Lee nations comme les individus portent durement la peine de leurs erreurs et de leurs violences. Le gouyernement de Juillet a rompu avec les routines réTolutionnaires, et pris le droit public européen pour règle de sa poliûque extérieure. — Attitude des cours du Nord à l'égard de la royauté de 1830. Le czar Nicolas ; une petite guerre de représailles diplomatiques. Prévisions et prophéties du prince de Metternich. — La Belgique iofoqoe l'appui de la Conférence de Londres pour contraindre la Hollande à exécuter le traité des t4 Articles. Prise de la citadelle d'Anvers. Un épilogue diplomatique. — Le droit d'asile ; ses bornes et ses limites. La question des réfugiés politiques. Conférences de MQnchen-Graetz. Réponse du duc de Broglie à la note comminatoire des cabinets de Yiebne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg.
«La tâche de la diplomatie, disait souvent le prince de TaJIeyrand, est bien ingrate; on ne connaît guère que ses échecs, on ne parle jamais de ses succès. r> En effet, la diplomatie ne vit que de discrétion et de mystère; elle doit s'envelopper de silence , condition bien difficile à remplir avec le gouvernement parlementaire qui exige la lumière, la publicité, le grand jour. Et cependant, pour ne pas perdre la confiance des autres puissances, combien de détails, combien de faits un ministre des affaires étrangères ne devra-t-il pas tenir secrets? S'il n'observe pas cette réserve, ses rapports extérieurs deviendiront presque impossibles. Dans ses relations du dehors, dans ses odyssées diplomatiques semées
d'écueils et de récifs, le gouvernement nous représente un pilote intrépide et vigilant' qui, au milieu de la nuit, dirige son vaisseau ballotté par des vents contraires, battu de la tempête. Le lendemain le temps est clair, les nuages ont disparu, le soleil brille à l'horizon, et les passagers montent sur le pont, sans se douter du péril qu'ils ont couru, des angoisses que le pilote a subies ; il se garde bien de les leur révéler, et ceux-ci accuseront peut-être sa lenteur. Ce navire, c'est la France, ces passagerç, ce sont les Chambres qui s'imaginent volontiers que tout écueil qui n'est pas vu n'existe pas et auxquelles il serait imprudent de révéler la vérité. « A certains égards, le départementdes affaires étrangères est la partie intellectuelle de tout gouvernement; il en est comme la providence ; il épie les signes du temps; il cherche à découvrir les rapports parfois lointains entré la destinée du pays et les événements du dehors ; souvent, il a l'apparence d'être inactif, inutile même; mais l'imprévoyance, l'oubli, l'erreur d'un jour, une méprise, une fausse appréciation, ont des suites irréparables. Le chef de la diplomatie, roi ou ministre,' doit être un observateur presque universel ; toujours l'œil fixé sur la carta du monde, aucun mouvement en Europe ne doit lui échapper. » Que sera-ce, si la politique extérieure d'un gouvernement vient se heurter à d'autres obstacles encore, si son système rompt en visière à des préjugés, des tendances populaires, si les puissances étrangères ne lui tiennent pas compte de ses efforts, si à des rancunes mesquines, à une malveillance maladroite, elles sacrifient leurs intérêts immédiats, la cause générale de l'ordre européen, si elles ne comprennent pas qu'un trône brisé à Paris couvrira de ses éclats l'Italie et TAUemagne? Louis-Philippe , sa diplomatie, ses ministres, ont, pen-
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dant dii-huit ans^ lutté contre les traditions rérolutionnaires et militaires de 1792 S, 1814, contre cet esprit défiant des cours du Nord, qui prêta d^abord à k royauté de Juillet les mêmes projets, et ne sut guère pr^adre son parti de sa sagesse*
La France s'était, en 1793 y plongée dans un terrible bmn de Jouvence j et elle ne se souciait guère de renouveler cette sinistre épreuve ; mais les événements soudains, étranges, immenses, qui, pendant vingt-cinq ans, avaient bouleversé l'Occident, lui laissaient un souvenir douloureux et éblouissant Parfois, elle voyait, comme dans une rapide vision, se refléter cette épopée grandiose de Napo« léon !«' promenant du nord au sud, de Test à l'ouest du continent^ ses armées victorieuses, faisant et défaisant des royaumes. Parfois cette passion posthume de guerres, de conquêtes, ce cauchemar belliqueux la hantaient. Elle se trouvait alors aux prises avec une véritable maladie morale et mentale ; elle écoutait ces avocats de l'apostolat général, ces amants cosmopolites de l'humanité qui Fenivraient de leurs déclamations : elle ne les suivait sans doute pas jusqu'au bout, mais il ne lui déplaisait pas de s'entendre appeler le champion éternel des bibleSy des bonnes causes impuissantes à triompher par elles-mêmes.
Rien de plus contraire à la grandeur de la France, au progrès général de l'Europe, que cette politique routinière de l'époque révolutionnaire et impériale, que cette rechute dans les vieilles pratiques du passé. La Providence se charge de punir les peuples et les individus qui violent les lois imprescriptibles de la morale, de la justice^ et les procès-verbaux de l'histoire démontrent hautement cette vérité que les nations portent durement la peine de leurs erreurs, de leurs violences. <& Tous les
États (1) qui ont scandaleusement et longtemps violé les maximes essentielles du droit public européen, ont fiai par s'en trouver mal, les gouvernements aussi mal que les peuples. Au seizième siècle, Charles-Quint promène son ambition et sa force dans toute TEurope, sans respect ni pour la paix, ni pour l'indépendance des États, ni pour les droits traditionnels des princes et des nations; il tente sinon la monarchie, du moins la domination européenne; il se lasse et se dégoûte à la peine, et il lègue à l'Espagne le règne de Philippe II, qui, poursuivant à son tour, sans génie comme sans cœur, les mêmes prétentions, laisse en mourant la monarchie espagnole, au dehors dépouillée de ses plus belles provinces, au dedans énervée et frappée de stérilité. Au dix-septième siècle, Louis XIV, abandonnant la politique mesurée de Henri IV, reprend avec plus d'éclat le rêve européen de Charles -Quint, et viole arrogamment, tantôt envers les princes, tantôt envers les nations , les principes du droit public de la chrétienté ; après les plus brillants succès, il se trouve hors d'état de porter le fardeau qu'ils lui ont fait ; il obtient à grand'peine de l'Europe une paix aussi triste que nécessaire, et il meurt laissant la France épuisée et presque contrainte de se renfermer, pendant plus d'un demi-siècle, dans la politique extérieure la moins fière et la plus inerte. Nous avons vu, sur une échelle plus grande encore, les mêmes emportements de l'ambition humaine aboutir aux mêmes ruines. Quelle n'a pas été, en Europe, la puissance de la révolution française, tantôt anarchiquement déchaînée par les assemblées populaires, tantôtdespotiquementmaîtrisée par l'empereur Napoléon ! Elle a, sous l'urne et sous l'autre
(1) Gttiiot, tome IV, p. 7.
forme, remporté les plus éclatants triomphes; mais ea triomphant, elle a foulé aux pieds les principes, les traditions, les établissements du droit public européen; et, après vingt-cinq ans de domination aveuglément hautaine, elle 8*est vue obligée d'acheter bien chèrement la paix de cette Europe, théâtre et matière de ses conquêtes. Dans le cours de trois siècles, les plus grands de Thistûire, trois empires, les plus grands qu'ait vus le monde, sont tombés dans une rapide décadence, pour avoir insolemment méprisé et violé le droit public européen et chrétien ; trois fois ce droit, après avoir subi les échecs
les plus rudes^ s'est relevé plus fort que le génie et la gloire. »
Avec la Restauration, avec la royauté de Juillet, la France sortit de cette voie funeste. C'est l'honneur et la gloire de Louis * Philippe d'avoir proclamé que la guerre n*est pas le régime habituel des gouvernements et des nations, d'avoir pris le droit public euroropéen pour règle de sa politique extérieure. Il y avait un grand courage à ne pas retomber dans l'ornière de 1792, à suivre sans faiblesse, avec modération et dignité, une politique libérale, humaine, pacifique et chrétienne, à s'interdire les coups de théâtre, à faire appel au bon sens, à la raison^ non à la fantaisie, à l'imagination de la France. On ne lui a pas rendu justice de son temps ; des esprits superficiels ont déclamé à perte de vue sur ce qu'ils appelaient l'abaissement du pays. La mission, le but de la monarchie de Juillet étaient infiniment élevés et difficiles à réaliser : un gouvernement n'est pas tenu de faire sans cesse du nouveau, de l'extraordinaire ; il doit^ avant tout, se montrer économe, avare du sang de ses peuples. Si la guerre défensive et offensive devient légitime en certains cas, de com-
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bien de précautions ne faut-il pas entourer ces terribles recours à la force matérielle, qui sacrifient tant d'exis^ tences précieuses, et presque toujours distraient les nations des idées de justice et de liberté? Les violence s, le système de guerre perpétuelle de la Révolution et du premier Bmpire amenèrent Tinvasion^le démembrement delà France; la Restauration, la royauté de Juillet ont inauguré la politique de la paix, de l'équilibre européen ^ qui eut pour résultat la prospérité morale et matérielle de la nation, la conquête de T Algérie.
A Texemple d'une partie du public français, l'Europe absolutiste méconnut le caractère libéral et pacifique du gouvernement constitutionnel, a Tout en acceptant ce qui se passait depuis 1830 en France et autour de la France, le bon sens des puissances continentales fut étroit et court, sans hardiesse et sans grandeur : l'origine de la nouvelle monarchie française, la confusion et la lutte de ses principes, les désordres qui avaient assailli son berceau et qui la poursuivaient encore, les mauvaises traditions et le mauvais langage d'une partie de ses adhérents, toutes ces circonstances offusquaient et troublaient la vue des anciens gouvernements du continent. Ils ne pressentirent pas, et même après ces épreuves, ils ne surent pas appréciera sa valeur ce qui a fait le mérite imitique et ce qui fera l'honneur historique du gouvernement du roi Louis-Philippe; issu d'une révolution, ce gouvernement rompit nettement au dehors comme au dedans avec l'esprit révolutionnaire ; il ne prit point à son service la politique du désordre, aussi bien que celle de l'ordre, les pratiquant tour à tour l'une et l'autre, selon les désirs de son ambition ou les embarras de sa situation ; il a constamment réglé ses actes dans un esprit conservateur et selon le droit public européen;
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Les puissances continentales ne payèrent pas cette difficile constance d'un juste retour ; de leur part, l'attitude extérieure envers la monarchie de 1830 fut autre que le langage officiel ; le mauvais vouloir tantôt perçait, tantôt s'étalait derrière les relations et les déclarations pacifiques. « On se résigne à nous, écrivait de Turin M. de Barante, en se réservant d'espérer, tantôt plus, tantôt moins, qu'il nous arrivera malheur... On s'est résigné à nous, d'abord avec étonnement et crainte } puis on a regardé avec un espoir malveillant notre lutte contre le désordre ; puis on a eu quelque idée que si nous gagnions cette victoire, elle tournerait au profit des gouvernements absolus. Maintenant, il s'agit de nous accepter, libéraux et point jacobins , calmes mais forts. On n*a pas encore bien pris son parti là-dessus. »
L'empereur de Russie cherchait toutes les occasions d'entretenir et d'attiser la mauvaise humeur des cours
de Berlin et de Vienne contre la royauté de Juillet : déçu dans ses rêves d'avenir, atteint dans son orgueil, Nicolas qui rêvait de paraître le guide, le protecteur des souverains, le directeur de la politique européenne, ne pouvait pardonner à Louis-Philipps de s'entendre avec l'Angleterre, de ne pas reconnaître sa suprématie. A la nouvelle des journées de Juillet, il avait un instant caressé l'idée de devenir le héros d'une seconde restauration française, de se poser d'une manière éclatante comme le patron de la légitimité, comme le redresseur des torts des peuples. Il envoya l'ordre d'interdire l'entrée du port de Cronstadt aux bâtiments français qui se présenteraient avec le pavillon tricolore, et notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, M. de Bourgolng, eut à sabir les éclats de«son exaspération. Toutefois, il
dut renoncer à ses projets, lorsqu'à vit les autres cabinets entrer en communication avec le nouveau roi des Français ; il réfléchit sans doute qu'il avait fallu vingt ans pour venir à bout de Napoléon I", que M. de Metternich refuserait d'adhérer à une coalition, que loin de pouvoir compter sur les subsides de l'Angleterre, la Russie aurait cette dernière contre elle. Il s'inclina devant la nécessité, mais il le fit de mauvaise grâce, vouant à notre gouvernement une haine passionnée qui se traduisait surtout par une petite guerre de manifestations puériles, de propos discourtois et dédaigneux. c( Il semblait qu'il mît de l'amour-propre à proclamer en face de l'Europe que sa résignation à notre endroit tenait surtout à son impuissance. Faiblesse indigne du souverain d'un grand empire qui lui attirait parfois de sensibles désagréments et ne tournait pas toujours à son avantage! Il poussait le dépit jusqu'à interrompre les communications gracieuses et les compliments de pure étiquette que les princes régnants ont coutume de s'adresser au sujet des événements de famille ; lorsqu'il recevait le corps diplomatique, il comblait de prévenances et d'amabilités l'ambassadeur de France, tout en affectant de ne jamais lui parler de son roi, et se vantait de cette omission comme d'un oubli systématique. »
Louis-Philippe avait voulu laisser au czar le temps de revenir à des impressions plus sages, de faire amende honorable de procédés excentriques dont il aurait dû sentir l'inconvenance ; en face de cette attitude calculée et persistante^ il résolut de rendre coup pour coup, de ne pas supporter indéfiniment l'effet de ces boutades. En 1833, lorsque le maréchal Maison repartit pour Saint- Pétersbourg, le duc de Broglie lui donna les instructions les plus nettes et les plus précises ; il devait demander
ses passeports, et choisir pour <5ela le prétexte le plus transparent, dès le lendemain de sa première visite officielle, si le czar ne se conformait pas dorénavant aux usages établis. De crainte de surprise, le ministre français fit prier M. Pozzo di Borgo de passer chez lui et lui confirma cette confidence. Averti de plusieurs côtés à la fois, Nicolas n'eut garde de se brouiller avec la France ; à la première réception officielle, il ne manqua pas de témoigner à notre agent les égards qui lui étaient dus, et de s'informer des nouvelles du roi des Français.
Dans mainte autre occasion, l'empereur se laissa aller à son penchant d'entretenir ces querelles d'étiquette , cette guerre de représailles diplomatiques^ où il n'avait pas toujours le beau rôle. En 1848, le comte de Pahlen, ambassadeur de Russie, vint annoncer à M. Guizot qu'il avait un congé de quelques mois et qu'il allait quitter Paris. Notre ministre des affaires étrangères n'eut pas de peine à deviner que l'ambassadeur russe, alors doyen du corps diplomatique^ avait reçu l'ordre de ne pas se trouver à Paris, afin de se soustraire à la nécessité de complimenter le souverain le 1*' janvier. Pour ne point demeurer en retard, il recommanda au chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg, de se dire malade à la fin de l'année et de ne point se joindre au corps diplomatique, lorsque celui-ci irait présenter au czar les hommages accoutumés. Ce dernier ressentit une violente colère ; Vambassade de France fut frappée d'interdit et mise au ban de la société russe ; le gouvernement français tint bon , el jusqu'en 1848, un chargé d'affaires géra Tambassade française à Paris, et réciproquement. Nicolas souffrit sensiblement de cet échec, et chercha à le dissimuler de toutes les manières : plusieurs fois, il essaya de remettre les relations diplomatiques sur l'ancien pied, mais le ca-