CONCLUSION
Trois caractères principaux distinguent la morale des Chinois : la simphcité, l'ancienneté et la durée. 1» Les principes contenus dans les anciens livres, les maximes placées dans la bouche des rois, des ministres, des conseillers, des lettrés, sont dictés par un remarquable bon sens; et toute conscience pure de préjugés traditionnels, de croyances dogmatiques, peut les comprendre sans enseignement préalable ; il lui suffit de rentrer en ellemême et d'écouter ses notions instinctives du bien et du mal, du juste et de l'injuste, pour en reconnaître la vérité. Aussi avons-nous vu les empereurs qui y conformèrent leur vie piibUque et privée faire régner l'ordre, la paix, la confiance, et influer heureusement sur les mœurs du peuple pai* l'exemple de leurs vertus.
2oLes plus anciens monuments littéraires et historiques de la Chine renferment des formules de devoirs individuels et sociaux marquées au coin d'une grande sagesse, parce que le développement moral de ce peuple a de bonne heure acquis une supériorité relative, dont il est sorti un système tellement homogène, qu'il semble avoir été inspiré par un seul esprit ou rédigé par la même main.
Sans doute, Khoung-tseu, en coordonnant les livres sacrés, a pu y ajouter un peu de son propre fonds ; mais, comme Lao-tseu, il y a puisé les éléments d'un système nouveau, et, plus habile que
lui, en a tiré une doctrine de morale naturelle et positive, la plus complète de toutes celles que nous fait léguées Tantiquité.
3° Enfin, cette morale s'est perpétuée depuis Khoung-tseu jusqu'à ce jour sous une forme presque invariable, sans aucun mélange de surnaturalisme.
Mais j'ai démontré plusieurs fois le côté défectueux de cette morale, en ce qu'elle a manqué d'une sanction obligatoire. Elle a été proposée sans cesse comme règle de conduite, et jamais comme loi absolue, en sorte qu'elle a dépendu de la bonne volonté de ses disciples, gouvernants et gouvernés. Le code lui-même la contredit sur plusieurs points, notamment en ce qui concerne les clauses pénales, dont plusieurs sont empreintes d'arbitraire et de cruauté, et contrastent d'une manière fâcheuse avec les principes de miséricorde, de charité et de justice enseignés parKhoung-tseu, preuve qu'elle n'a pas été prise pour base de législation.
Aujourd'hui encore, on l'enseigne à la jeunesse, on l'invoque à tout propos, on vénère toujours son auteur presqu'à l'égal d'un Dieu ; ses descendants jouissent de la seule noblesse qui existe en Chine, mais c'est tout : le positivisme que ce grand maître renfermait dans les bornes du devoir a dégénéré en égoïsme et en indifférence. Le mercantilisme, la vénalité, la corruption, ont gagne toutes les classes. Enfin, Tusage immodéré de V opium a porté le dernier coup à cette décadence morale ; elle a commencé avec la domination des Tartares, elle finira un jour par une révolution générale, ou mieux encore par l'invasion du commerce, de l'industrie, des mœurs, des lois et des idées européennes.