‹ Histoire de la musculation irrésistible, ou, De la chorée anormaleChapitre 32 sur 89 · OBSERVATIONS XXXVI, XXXVII, XXXVIII · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS XXXVI, XXXVII, XXXVIII

Il y a une dizaine d'années que nous avons eu l'occasion d'observer un de ces cas extraordinaires que l'on est obligé de révoquer en doute, même après les avoir vus, surtout lorsqu'on n'a pas eu l'occasion de s'assurer par une seconde observation que la première n'était pas une de ces maladies simulées qu'on prend souvent pour des affections nerveuses et si propres à induire en erreur l'observateur le plus consciencieux. Ce n'est donc que sous toute réserve que nous osons publier ce cas singulier.

Une demoiselle de 15 ans, d'une constitution lymphatique, née d'un père phtliysique et d'une mère éminemment hystérique, est l'objet de cette observation. Elle était réglée dès l'âge de 13 ans, mais le flux menstruel était peu abondant, précédé d'une hémicranie périodique avec vomissement et prostration des forces ; il ne durait que de six à vingtquatre heures et était suivi d'une leucorrhée abondante qui paraissait, pendant deux ou trois jours, tenir lieu de la menstruation insuffisante. Dans l'intei valle d'une époque à l'autre, cette demoiselle était quelquefois sujette à une boulimie violente, à des constipations opiniâtres, et de temps en temps à des émissions involontaires d'urine au lit, pendant le sommeil. A plusieurs reprises, avant l'apparition de son époque, elle manifesta un phénomène rare : les seins, dont le vol^ime n'était pourtant pas très cou^idérable, se tumélièrent

et rendirent à la pression un liquide dont nous n'avons pu vérifier la nature, n'ayant pas eu l'occasion de le voir. La connaissance de ce phénomène nous est parvenue par le rapport verbal delà mère, attesté par celui de la fille.

Une huitaine de jours avant de s'adresser à nous, la mère vit la jeune personne se dresser subitement dans son lit pen • dant le sommeil, les yeux ouverts, mais sans connaissance, On essaya de la faire recoucher; mais à peine eut-elle repris sa position horizontale, qu'elle se dressa de nouveau sur ses pieds, comme mue par un ressort intérieur. Elle demeura plus d'un quart-d'heure dans cette posture, après quoi elle s'aflaissa sur elle-même et retomba, comme inanimée, dans la position horizontale. Une transpiration abondante termina l'accès; elle reprit ses sens, mais il lui fut impossible de se rendormir.

Le surlendemain, un accès analogue se déclara à table. Elle se leva subitement, perdit connaissance, et forcée par ses commensales à se rasseoir, elle se dressa dès que la force étrangère cessa de peser sur elle. L'accès se termina par un affaissement; elle recouvra ses sens, mais il n'y eut pas de sueur. De jour en jour la maladie s'aggrava, les accès devinrent plus fréquents, se renouvelèrent jusqu'à cinq fois par jour, mais dès lors ils ne reparurent plus pendant le sommeil, à moins cependant qu'ils n'eussent eu lieu à l'insu de la malade et de sa famille. Nous avons assisté à plusieurs de ces accès que nous ne pouvons mieux comparer qu'à l'effet de ce joujou où un ressort chasse un petit diable hors de sa boîte, dès qu'on soulève le couvercle, à la grande terreur des enfants. Pendant ces accès bizarres, nous avons essayé de coucher ou d'asseoir la malade, et nous y sommes parvenu sans

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grand déploiement de forces, et, une fois assise, un doigt appuyé sur le vertex ou sur l'épaule suffisait pour la maintenir dans cette position; mais dès que cette légère pression cessait, elle se redressait avec la rapidité d'un ressort tendu et subitement relâché. Dans l'accès, l'insensibilité était complète; la pupille immobile ne réagissait pas sous l'influence de la lumière. L'effet de la médication employée fut nul. Au bout de dix-neuf jours, la maladie cessa subitement comme elle était venue, et elle n'a pas reparu.

L'étrangeté de ces accès est peut-être le motif pour lequel d'autres praticiens, qui ont eu l'occasion d'en observer d'analogues , ont hésité , comme nous avons hésité nous-même à les livrer à la publicité. Malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu découvrir, en efl"et, dans toute la littérature médicale, que deux observations qui offrent quelque analogie avec le fait relaté plus haut.

L'une appartient à Ignace Thiermayer (1). Ce médecin de Munich raconte qu'il a vu un homme de hO ans atteint d'accès de convulsions qui leprenaientdebout. Lorsqu'on le couchait sur son lit ou qu'on l'asseyait de force sur une chaise, il se redressait immédiatement sur ses pieds.

Un fait à peu près analogue est rapporté par B. Hermann (2). Une fille de 9 ans était sujette à des convulsions. Dans les accès, entre autres phénomènes, elle se dressait souvent sur sa couche , et soulevait par la force musculaire le ciel d'un lit à colonnes très pesant. « Stans erecta ^liquando lecti quo decumbebat tectum ponderosum licet et

{i) Scholiorum et consil. med. Iibriiii,cap.xn,p.l62. Monachii,lG73. (2) Ephemerid. nalur. ciirios. Decas ii, annus i, Obscrv. 121, p. 3iG, An. 1G82.

d'ascension. 89

firmiter annexum capite contra nitens e sede sua movit. »

Quelle que soit la cause de la rareté d'observations semblables, nous avons cru devoir mentionner ici, parmi les musculations irrésistibles, cette espèce particulière et étrange de maladie. Peut-être qu'en lisant ces observations, quelque praticien se rappellera des faits analogues qui confirmeront notre récit. Nous aurons atteint notre but si nous avons réussi à diriger l'attention d'observateurs habiles sur un phénomène aussi extraordinaire, et leurs communications tireront bientôt ces trois observations de leur isolement actuel.

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