‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 106 sur 113 · L’ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

L’ARC DE TRIOMPHE

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DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION

se prépare à le soutenir ; il est bousculé par un vote du Sénat hostile à la représentation proportionnelle et tombe. Toujours Byzance !

Poincaré appelle au pouvoir, en mars 1913, un homme qui, de tous temps, a navigué dans son sillage politique, Louis Barthou. Barthou prend en mains la réforme militaire, A force de vigueur, de ténacité et de présence d’esprit, il enlève le vote du service de trois ans et, ayant rendu ce grand service, il tombe à son tour. Un ministère Doumergue le remplace, avec Caillaux aux Finances. Le nouvel objectif de la majorité, c’est l’impôt progressif sur le revenu avec déclaration et contrôle que consacrera la loi du 15 juillet 1914. Un étrange scandale, révélateur du trouble qui se prolonge dans le pays, l’assassinat de Calmette, directeur du Figaro, par Mme Caillaux, jette une tache de sang sur une querelle inextricable. Les élections de mai 1914 sont favorables aux partis avancés. Ribot ne peut constituer un cabinet de concentration. Le socialiste Viviani, grand orateur, âme ardente, esprit sincère, mais capricieux, est appelé, le 13 juin, à former le 56® ministère. Il prend le portefeuille des Affaires étrangères, Messimy étant à la Guerre et Malvy à l’Intérieur. Ce ministère, où l’élément socialiste domine, est aux affaires quand l’archiduc Ferdinand est tué à Sarajevo. Poincaré et Viviani rendaient visite au tsar à Saint-Pétersbourg. Au retour, le président trouve la guerre ; il fait appel à « l’Union Sacrée ».

La guerre ; DE VIVIANI L’histoire de la guerre de 1914-1918 et l’histoire de A CLEMENCEAU paix qui y a mis fin ont été écrites dans les autres

volumes de V Histoire de la Nation Française, On y a vu l’effort accompli par l’armée et par la nation et les résultats du conflit terrible qui, au prix d’immenses sacrifices, a refoulé les ambitions de l’Empire allemand à l’hégémonie, a rendu l’Alsace-Lorraine à la France, a libéré les nationalités asservies et a transformé la face de l’Europe. La France, durant ces longues années de la guerre, n’a eu qu’un sentiment, une volonté, faire tête à la puissance écrasante de ses adversaires pour assurer, à la fois, son indépendance et l’indépendance universelle. Soutenue par le sentiment de son droit, par la justice de sa cause, par le secours de ses alliés, par l’estime du monde entier, elle a tenu, elle a vaincu.

La Constitution de 1875, elle aussi, a tenu et, en dépit des pronostics de ses détracteurs, en dépit des critiques passionnées des adversaires de la République, contrairement, surtout, à l’espoir des ennemis qui comptaient sur sa faiblesse apparente et sur les discordes intestines dont la France d’avant guerre avait donné trop souvent le spectacle, elle a suffi à sa tâche héroïque, tandis que, devant elle, les empires absolus s’écroulaient

HISTOIRE POLITIQUE. T. III

Nul doute que la fragilité constitutionnelle du régime français n’entrât dans le calcul adverse. On escomptait les émeutes socialistes ou anarchistes, le déchaînement révolutionnaire, l’ingérence parlementaire, l’intempérance de la presse, tout ce qui pouvait porter atteinte à la discipline nationale et mihtaire. En France même, on croyait avoir à protéger la cause nationale par des mesures exceptionnelles, en cas de guerre. Des carnets (carnet B) avaient été établis, à titre de précaution, pour mettre les fauteurs de désordre dans l’impossibilité de nuire. Or, l’élan du pays, son dévouement, son sang-froid furent tels, dès le début, que l’on renonça, sans hésiter, à ces mesures préventives. Les pouvoirs publics et l’opinion prirent fermement le parti de n’entraver en rien la liberté d’action du haut commandement. Longtemps, une docilité silencieuse accepta toutes les contraintes. La France se mit, spontanément, dans la position d’état de siège. Le président Poincaré qui, pendant toute la guerre, se renferma, avec une rigueur singulière, dans les limites de son irresponsabilité constutionnelle, s’appliqua surtout à surveiller l’exécution de la consigne qu’il avait donnée : « Union sacrée ».

Le cabinet Viviani était aux affaires lors de la déclaration de guerre; il fut remanié, avec Briand, Ribot, Delcassé, Malvy, Millerand, celui-ci au ministère de la Guerre (26 août). Jules Guesde et Sembat représentèrent, dans son sein, le socialisme doctrinaire. Gallieni était nommé gouverneur général de Paris. Résolu, prêt à tout, le pays supporta les premières épreuves : la bataille des frontières, le recul des armées sur Paris, l’invasion, le départ du gouvernement pour Bordeaux. Bientôt la victoire de la Marne donna raison a ceux qui n’avaient pas désespéré de la patrie. Les armées s’étant enlizées dans les tranchées, la France entière « s’installa dans la guerre ». La mobilisation militaire, accomplie avec une admirable précision, ayant massé toutes les forces viriles du pays sur le front, la mobilisation civile s’accomplit, à l’arrière, avec une ferveur sans précédent dans l’histoire.

C’est à peine si la campagne alarmiste : « des canons, des munitions ! », menée par le sénateur Charles Humbert, effleura le parti pris général de laisser faire les chefs. Les commissions de l’armée, à la Chambre, au Sénat, apportèrent un concours efficace au gouvernement sur les données suivantes dégagées par Viviani : « Le droit de contrôle partout, à l’exception des opérations militaires. » L’impulsion vigoureuse apportée par Millerand et Albert Thomas à la reconstitution de l’industrie des armes et des moyens de transport para aux déficits matériels que la prolongation imprévue de la guerre avait soudainement accrus d’une façon effrayante. Les ouvriers et les techniciens furent rappelés du front ; on ne recula devant aucun sacrifice : il fallait armer non seulement la France, mais ses alliés ; on suffit à

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tout. Dans la campagne, les femmes, les vieillards, les enfants se substituèrent aux hommes requis ailleurs. Le pays n’admettait nulle fin de la guerre que victorieuse.

Cependant, la guerre des tranchées se prolongeant d’une manière indéfinie, les premières tentatives de percée et de rupture du front ennemi ayant échoué avec de grandes pertes, une sorte de lassitude apparut, peu à peu, et se glissa dans les régions parlementaires. Delcassé ayant dû donner sa démission pour des raisons d’ordre diplomatique, Briand prit le pouvoir et constitua un cabinet d’union nationale avec Gallieni à la Guerre, l’amiral Lacaze à la Marine et d’anciens présidents du Conseil ou chefs de partis, Freycinet, Bourgeois, Combes, Méline, Denys Cochin, Jules Guesde, Marcel Sembat comme collaborateurs ou comme ministres d’Etat (30 octobre 1915).

C’est l’heure où le manque d’entente entre les gouvernements alhés commence à jeter le trouble dans l’ensemble des opérations. Briand lance sa formule : «l’unité d’action sur l’unité de front » ; mais, ce n’est encore qu’une formule. L’année 1916 est l’année de Verdun, celle de l’effort suprême et de la tension surhumaine. La difficulté croissante de la lutte propage le doute. Des campagnes sourdes sont menées au Parlement et dans le pays contre le haut commandement. La belle conception stratégique de Joffre, accomplie sur la Somme avec la manœuvre qui dégage Verdun et qui refoule les Allemands sur la ligne Hindenburg, n’est pas comprise. Briand défend Joffre, mais finit par céder à une poussée parlementaire : le général en chef est retiré du commandement. Nivelle lui succède. Cependant l’ennemi s’est senti atteint dans ses œuvres vives. Il commence la « manœuvre de la paix ». Tous les moyens lui sont bons : une atmosphère de corruption et de suspicion se répand dans les pays alliés et gagne la France que l’échec de l’offensive de l’Aisne a surprise en pleine illusion de prompte victoire. Briand reconstitue et resserre son cabinet (14 décembre 1916), concentrant le pouvoir civil de guerre en quelques mains, comme s’il se produisait une vague tentative de substituer quelque conseil aulique à la haute direction militaire. Mais il a porté atteinte à son autorité en sacrifiant Joffre ; et, après le chef militaire, c’est son tour : il est remplacé par Ribot, avec Painlevé à la Guerre (20 mars 1917).

Le temps qui passe, la méfiance qui naît, les pertes énormes en hommes, en ressources, l’insuffisance du ravitaillement, les privations, le deuil des familles, l’indiscipline des arrières, tout sert une propagande insidieuse. Un mal qu’on ose à peine nommer, le défaitisme, gagne sourdement. Le rétablissement qui doit suivre l’échec de la bataille de l’Aisne est difficile : il faudra toute la sagesse de Pétain

et sa connaissance profonde de Tâme du soldat pour restaurer la discipline militaire et conserver à la France l’armée qui sera celle de la victoire.

L’Amérique entre dans la guerre : c’est le plus clair résultat de la manœuvre allemande pour la paix ; dans le camp allié, une aube, un espoir se lèvent. Peu à peu la nécessité d’unifier les efforts, les ressources et les programmes a pénétré les esprits les plus opposés. S’unir pour tenir jusqu’à ce que les contingents américains entrent en ligne, tel est le mot d’ordre nouveau. L’Amérique se prépare et, en attendant, soutient les alliés. Mais la route est longue de San-Francisco à Nancy. Le Parlement, dont le concours actif et raisonné a été si précieux, commence à se livrer à des discussions oiseuses, dangereuses; des députés sont chargés de missions aux armées ; un pas encore et les états-majors seront encombrés, débordés ; des négociations obliques sont engagées par l’Allemagne, par l’Autriche ; les internationalistes, pantins remontés à Berlin, se retrouvent à Kienthal, à Stockholm : c’est l’heure où la Russie, après de terribles défaites, chancelle. Lénine passera bientôt dans le wagon plombé. La campagne défaitiste s’étale au grand jour; les valises diplomatiques transportent des dépêches alarmistes, des chèques, de l’or; des hommes suspects parlent haut dans les couloirs du Parlement, dans les salles de rédaction, dans les ambulances, autour des popotes des soldats. Clemenceau, président de la commission de l’armée au Sénat, avec son vieux flair de conspirateur, sent, discerne le danger. L’affaire du Bonnet Rouge détermine la chute de Malvy, suivie bientôt par celle de Ribot. Ribot a dit, donnant la philosophie de son court ministère : « C’était une période de transition; on nous demandait la victoire. Pouvions-nous la donner?... Nous ne pouvions que la promettre. »

Un ministère Painlevé succède au ministère Ribot (13 septembre 1917). Painlevé est un noble esprit, tm savant illustre, un patriote, un homme de labeur et de conscience : il tient à garder Ribot aux Affaires étrangères; pour la première fois, depuis le début de la guerre, le ministère, quoique de gauche, est obligé de se passer des concours de la gauche. Painlevé rend d’incontestables services ; le premier, il remet sur le tapis le retour de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie, que les gouvernements antérietus avaient un peu trop, peut-être, laissée dans l’ombre. Guérissant les blessures infligées au haut commandement, il confie un rôle directeur à Pétain et à Foch (V., toutefois, A. Ribot, Lettres à un ami, 1924, p. 200.) Cependant, la Russie abandonne la lutte. Le front français sent peser les premières divisions allemandes ramenées du front oriental. Le Parlement s’agite. La gauche est hostile à Painlevé et la droite le soutient mal. C’est le moment où la crise civile est à sa pointe la plus aiguë. Les conventions économiques, signées avec nos

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propres alliés, se manifestent écrasantes ; la France, dépeuplée de ses hommes, se vide de ses ressources. Painlevé est renversé. Clemenceau lui succède. Ce singulier mécanisme parlementaire tire, de ses irrésolutions et de sa lassitude, le gouvernement de l’énergie et de la décision.

Clemenceau est appelé au ministère le 15 novembre 1917. Sa parole célèbre : « Je fais la guerre ! « exprime sa nature et son action. Il est l’homme du moment. Concédant aux socialistes la loi de huit heures, il s’assure, à gauche, des concours qui ont manqué à Painlevé. Il promène, sur le front des armées, son chapeau mou, la moustache du vieux grognard et sa crânerie légendaires.

Le défaitisme a, maintenant, trouvé son maître : traqué par des moyens de police qui l’empoignent dans son repaire, il est tiré à la lumière et son compte est réglé. L’union se refait entre l’armée et le gouvernement. L’unité de commandement, qui délègue à Foch les pouvoirs les plus complets, l’entrée en ligne des Américains, la solidarité entre les divers fronts balancent l’effet produit par les désastres de la Russie, par la surprise de Caporetto, par le bombardement de Paris, par la terrifiante catastrophe du Chemin des Dames. Bientôt, la chance tourne nettement et se fixe dans le camp allié. Sur la base des propositions Wilson, Clemenceau et Pichon négocient la paix.

Le 8 décembre 1918, le président Poincaré entrait à Metz; le 9 décembre, il entrait à Strasbourg : l’armée française était reçue, d’une acclamation unanime, par une ville pavoisée aux trois couleurs. Le président Poincaré prononce une des plus grandes paroles de l’Histoire : « Messieurs, le plébiscite est fait ! » La Justice immanente avait rendu son verdict : la France était reconstituée dans sa pleine et antique unité.

Le 14 juillet 1919, les armées victorieuses passaient sous l’Arc de Triomphe. Clemenceau écrivait, dans sa lettre officielle au maréchal Pétain : « Qui a vu ce jour a vécu. »

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CONCLUSION

’issuE victorieuse de la guerre, juste récompense d’une bonne préparation, d’un ferme courage et de l’estime des peuples civilisés, a assuré à la France la restauration de son unité. L’équilibre national est rétabli. La France satisfaite ne convoite rien, n’a rien à désirer que la paix et le bonheur du monde. d’Alsace-Lorraine qui parut, cinquante ans, un problème redoutable et qui, posée en 1871 par une Allemagne conquérante, a coûté tant de sang, ne fait plus obstacle à la paix générale. L’Allemagne elle-même a prononcé, à ce sujet, des paroles spontanées et décisives.

La paix, signée à Versailles par des négociateurs plus chargés de bonnes intentions que d’expérience, n’en est pas moins la paix et, comme telle, chose sacrée. Après dix ans, son efficacité est hors de conteste : les peuples européens s’habituent à vivre dans les cadres de leur nationalité selon que la nature, l’histoire et leur propre volonté en ont décidé : il est vrai, sur certains points, la question des minorités a été soulevée; mais des aspirations particuhères, méritant de justes ménagements, ne doivent pas servir de manteau à des desseins occultes et à des arrière-pensées beUiqueuses. La Société des Nations (qui n’est, au fond, que l’opinion organisée) veillera de ce côté, non sans se surveiller elle-même : ce serait sa mort si elle intervenait au sein des nations organisées partout où il y a des mécontents.

Dans ces débats, la France n’est pas en cause : toutes ses populations sont fidèles ;

mais elle doit rester elle-même vigilante et résolue, éviter, surtout, de se laisser surprendre par quelque combinaison sournoise qui l’entraînerait à discuter ses droits ou à risquer sa sécurité. Les grands mots dont on abuse et les grands sentiments dont on fait étalage ne doivent pas l’émouvoir. Elle va, de son regard clair, au fond des choses. La vérité et la loyauté sont évidentes par elles-mêmes. Si elle ne les rencontre pas, qu’elle se tienne sur ses gardes ! De tous temps, les trouble-fête et les envahisseurs ont été pleins de fourbes.

L’indépendance réciproque des peuples n’est pas assurée seulement par une ligne de frontières nettement déterminée, solennellement reconnue et bien gardée ; elle dépend, surtout, des contacts journaliers entre les peuples : la sécurité économique est une garantie non moindre que la sécurité poHtique.

L’Europe, à demi submergée sous l’or extérieur, est en grand péril : on a calculé qu’il suffirait de cinq récoltes de l’Ouest américain pour acheter la terre européenne tout entière. L’indépendance financière importe autant que l’indépendance territoriale ou diplomatique.

L’Allemagne, qui n’a pas su sauver son mark et qui n’a pas eu assez de confiance en soi-même pour se charger de sa propre dette, a cru plus profitable d’ahéner, pour vivre, les sources de sa propre richesse ; l’avenir dira si ce calcul fut sage : en attendant, elle travaille dix heures par jour pour satisfaire ses prêteurs étrangers. La Hongrie, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Yougoslavie, la Roumanie, la Turquie, la Grèce, d’autres encore vivent de l’or importé et ont hypothéqué leur fragile avenir économique. Ne parlons pas de la Russie des Soviets.

Jusqu’ici l’Empire britannique et la France, la Suisse, l’Espagne, les pays du Nord et l’Amérique tout entière, ont gardé leur indépendance économique.

Parmi ces puissances, la plus menacée est la France. Le long principat de Poincaré tient surtout à sa volonté énergique de réahser les œuvres de libération économique : 1° la restauration des pays dévastés, 2^ le règlement sagement combiné des dettes internationales, 3° l’exécution par l’Allemagne des engagements pris au traité de Versailles. Ces tâches, suites de la grande guerre, réclament une autorité ferme, un calcul exact des possibihtés, un grand esprit de concorde sans fléchissement. A l’heure où les présentes lignes sont écrites, il semble que la « liquidation de la guerre » est en voie de réalisation...

Ne désespérons pas de l’Histoire. Le salut financier de la France doit résulter de ses quahtés traditionnelles : le génie créateur de sa population, son esprit de travail et d’épargne, l’estime dont elle jouit dans le monde, le crédit qui en résulte

CONCLUSION

et surtout sa liberté économique jusqu’ici sauvegardée ; sa dette, en effet, est surtout intérieure. Mais, il est un autre avantage qui ouvre, devant eUe, un champ illimité : ce sont les réserves reposant au sein de son empire colonial.

A ce point de vue, la France s’est mise en route à temps. En moins de vingt années, de 1880 à 1898, et au prix du moindre effort, elle a instauré cette grande création politique, morale, économique qui, complétée par l’établissement du protectorat sur le Maroc et du mandat sur la Syrie, a préparé, pour son activité renouvelée, un terrain d’action et d’expansion incomparable. Ainsi se trouve accru, pour elle, le bénéfice de la grande restauration et pacification européenne. Les deux achèvements se complètent et se justifient l’im par l’autre. La France métropohtaine reconstituée peut aborder avec toutes ses ressources et toute son activité le problème de l’empire colonial élargi.

Donc, à l’œuvre pour les grandes réahsations! D’abord, éducation sympathique et pénétration cordiale des populations dont le sort est attaché, désormais, à celui de la France ; puis « mise en valeur » économique ; puis prospérité générale du domaine qui, ramassé autour de la Méditerranée ou disséminé sur les parties les plus précieuses de la terre, assure à la France la diversité des produits avec l’assiette d’une puissance défensive sans égale.

Déjà les plus belles et les plus développées des possessions françaises, l’Algérie, la Timisie, l’Indochine, Madagascar, apportent une large contribution à l’enrichissement local, national et universel. L’avenir économique peut escompter, pour des temps tout proches, la mobüisation du Sahara, la centrahsation des hgnes d’aviation pour l’Afrique et l’Amérique latine à Dakar, l’union de la Méditerranée et de tous les Océans par le canal de Suez et le canal de Panama, sans qu’un obstacle sérieux s’oppose à cette collaboration savamment ordonnée de toutes les populations indigènes et des colons avec la métropole. Une telle constitution du domaine colonial se trouve donc, comme tout ce qui caractérise l’œuvre française, proportionnée et élégante, féconde et généreuse, sans brutahté et sans haine.

L’expansion planétaire française qui remonte aux croisades, a eu, de tout temps, ses initiateurs dans l’éhte nationale : explorateurs, missionnaires, soldats, savants, écrivains, hommes d’aventure, hommes d’action, hommes de pensée, hommes d’idéal et de sacrifice. Lesseps et Faidherbe y ont contribué comme Brazza et Lavigerie. L’initiative prise par l’éhte, nos populations agricoles et laborieuses doivent la suivre, la reprendre et la développer : elles ont trouvé déjà et trouveront de plus en plus, sur ces terres, jadis lointaines, maintenant si proches, l’emploi de leurs forces et la récompense de leur robuste ténacité.

Ici s’inscrit le dernier article du programme que l’Histoire de France lègue à la Nation française, son devoir le plus instant, le plus digne d’elle, le plus profondément humain : l’organisation de la démocratie. Toute la population française qui a combattu pour la France et pour la plus grande France, doit jouir de la prospérité française, chaque Français travaillant pour la nation et la nation pour chaque Français. La misère et les infériorités sociales disparaîtront devant l’effort commun et le dévouement égal de tous à l’œuvre nationale. Il ne s’agit pas seulement du bienêtre équitablement réparti ; il s’agit aussi du respect mutuel, des devoirs communs et des égards réciproques, du sentiment de la dignité citoyenne créant le pied d’égahté. Dans la grande famille qu’est une nation, il n’y a pas de supérieurs, tous sont des collaborateurs.

Ceci dit, la plate uniformité n’est pas la loi de la nature : les forces distinctes et diverses ont chacune leur place et leur utilité dans le grand ateher et la science, la préparation intellectuelle, n’y sont pas quantités néghgeables. Le problème consiste à combiner l’égalité des droits avec la formation et l’utilisation des élites : travail de tous, d’abord, équitablement rémunéré ; puis travail accumulé, c’est-àdire capital; puis travail combiné, c’est-à-dire étabhssement ; puis travail perpétué, c’est-à-dire propriété. Donc, hiérarchie de la conception, de la direction et de l’exécution, tel est l’ordre naturel dont dépend le succès de toutes les entreprises collectives ; sans cet ordre loyalement accepté, il n’y a que faiUite, misère, crise générale et ruine. Voyez les Soviets.

Le problème est, en somme, un problème de répartition : à tous le nécessaire et à chacun sa juste part. La répartition étant calculée sur l’apport de chacun, le coopérant est payé selon le fait-base de son existence, et le travailleur selon la valeur proportionnelle de son travail. Il y a des coopérations éphémères et fragmentaires ; il en est de persistantes et profondes, au premier rang la famiUe, qui maintiennent le bloc et font bénéficier l’œuvre commune des avantages de la prévision et de la durée : tout doit être pesé et compté.

Le problème des éhtes intéresse au plus haut point la masse démocratique, puisque, par le jeu de la vie et l’alternance des âges et des générations, chaque individu et chaque famille entrent successivement dans le jeu automatique qui élève un peuple. De cette adaptation des parties au tout, et du tout aux parties, le succès général dépend.

La vertu qui maintiendra en état de grâce la nation deux fois millénaire résulte, en somme, de la faculté si éminemment sociable et de la fraternité supérieure qui sont incontestablement les traits caractéristiques de la nation France ; c’est le fruit

CONCLUSION

d’une antique éducation des mœurs remontant à Rome, à la Grèce, à l’Égypte, à la Palestine, à la Chaldée et qui lui appartient comme héritière de la civilisation méditerranéenne et chrétienne. A cet atavisme, elle ne peut se dérober : on ne choisit pas ses pères.

Après la grande et rude épreuve de la guerre, ces sentiments, profondément fixés au cœur de la race, sont remontés à la surface : la France s’est rapprochée, comme d’instinct, de tout ce qui a fait sa grandeur ; le sacrifice sublime de ses fils lui a rendu la loi de ses ancêtres. Voici que la paix rehgieuse est déclarée comme la paix européenne; le choc des âmes s’est amorti; la mission de propagande confiée à la France est reprise. Ainsi rentre, dans la pensée nationale, la notion de l’universel : unité, fraternité, activité, patriotisme, tolérance, élévation morale, idéalisme. A cette sensibilité, créatrice comme l’amour, aboutit logiquement la vie d’un grand peuple tel que nous avons essayé de la retracer.

On éprouve une sorte de joie — sans disconvenir, hélas ! d’une certaine inquiétude — quand, en relevant le chemin parcouru, on retrouve la France des meilleurs jours debout après deux mille ans et se dévouant encore à l’œuvre mystérieuse et sublime confiée par le Créateur à l’humanité.

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