LA LECTURE DU ROMAN
(i) Je suis obligé de laisser de côté des imitations d’Ovide, à peu près contemporaines : un petit poème sur Pyrame et Thisbé, œuvre charmante en sa vigoureuse concision, d’un anonyme normand, et le Philoméla, où Chrétien de Troyes a délayé en 1500 vers un épisode qu’Ovide avait traité en 250 {Métamorphoses, livre VI).
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII0 SIÈCLE
aux environs de 1150, entre Limoges et Poitiers ; celui d ’Enéas, une dizaine d’années plus tard, pour la cour de Normandie ; il est à peu près certain que c’est pour le même public que fut rédigé celui de Troie , postérieur de quelques années : il est en effet de Benoît de Sainte-Maure, qui devint l’historiographe de Henri II, et qui a intercalé dans son poème, assez mal à propos, un emphatique éloge de la reine Ëléonore.
Ce n’était pas la première fois que la matière antique était exploitée par nos trouveurs : dès les premières années du douzième siècle, et dans une région toute différente, probablement en Dauphiné, un certain Albéric (1) avait composé, d’après des ouvrages en prose de la basse époque, où s’étalaient les plus extravagantes fictions, un poème sur Alexandre, dont il ne nous reste qu’un fragment et qui devait être, à plusieurs reprises, remanié et amplifié. Mais lui-même et ses continuateurs sont encore sous une étroite dépendance des chansons de geste et ne font aucun sacrifice à l’esprit courtois. Nous avons là une preuve indirecte que c’est seulement vers le milieu du douzième siècle et dans les domaines des Plantagenets, qui servaient de trait d’union entre la civilisation du Nord et celle du Midi, que cet esprit commença à revêtir une expression littéraire.
Ni la composition de ces romans ni l’éclatant succès qu’ils obtinrent ne doivent nous surprendre : il y eut en effet, au douzième siècle, une renaissance des études classiques, autrement brillante que celle à laquelle Charlemagne a attaché son nom. Jamais encore les maîtres de grammaire et de rhétorique, qui seront, au treizième siècle, éclipsés par les maîtres de philosophie et de théologie, n’avaient attiré autour de leurs chaires autant de disciples ; jamais on n’avait lu avec la même passion les historiens et les poètes de Rome ; Jean de Salisbury maniait la prose, Gautier de Châtillon tournait l’hexamètre avec une élégance, une maîtrise jusqu’alors inconnues. Peu à peu ces parfaits humanistes eurent l’idée de faire passer les beautés qu’ils admiraient dans cette langue vulgaire qui désormais avait fait ses preuves, et de les rendre ainsi accessibles à ce public aristocratique dont la curiosité égalait la libéralité. « Celui qui unit la science au talent ne doit pas mettre sous le boisseau ces trésors ; mais il doit les répandre avec discernement et en faire profiter ceux-là seulement que leur éducation rend dignes de les goûter, c’est-à-dire les clercs et les chevaliers : que les autres, de quelque métier qu’ils soient, quittent la place ; ils sont aussi capables de me comprendre que les ânes de jouer de la harpe. » Voilà ce que déclare, dans son
(1) Cet auteur est nommé, dans la traduction allemande de son ouvrage (voy. plus loin, p. 354), Albéric de « Besançon » ; mais il est probable qu’il faut lire : « Briançon », le dialecte qu’il emploie étant nettement méridional.
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prologue, l’auteur du roman de Thèbes , qui allègue l’exemple d’Homère et de Platon, de Cicéron et de Virgile : et bientôt vingt autres, qui entreprendront la même tâche, lui feront écho (i).
Déformation Les auteurs des romans « antiques » ne sont pas de
de ces modèles simples traducteurs, mais des adaptateurs qui transfor¬
ment hardiment leurs modèles. Ils n’ont, tout d’abord, à aucun degré, le respect de
ce que nous appelons la couleur locale. Thèbes et Troie sont, chez eux, des villes féodales entourées de murs à créneaux, défendues par des bretèches et des barbacanes, bien pourvues de moutiers et d’abbayes ; les pontifes, auspices et devins sont transformés en « provoires » ou en évêques, qui font des processions et ordonnent des jeûnes ; les héros grecs ou troyens deviennent des barons, des marquis, grands jouteurs, grands « donneurs », galants envers les dames, pratiquant enfin toutes les lois de la courtoisie ; Achille et Patrocle sont « larges à merveille », très préoccupés de « retenir j> à leur service les meilleurs chevaliers ; Ajax, dans sa jeunesse, avait « fait mainte chanson » ; Priam écoute volontiers les jongleurs et ne leur refuse jamais une robe, fut-elle toute neuve.
Mais ce travestissement baroque, dont il serait facile de s’égayer (et la critique, depuis cinquante ans, n’y a pas manqué), n’est sûrement pas un effet de la naïveté ou de l’ignorance. Nos traducteurs étaient de trop bons humanistes pour partager l’erreur vulgaire, qui ne faisait entre des hommes d’âge si divers aucune différence.
Mais ils n’ont pas voulu choquer les préjugés de leurs lecteurs, les éblouir d’une vaine érudition, les dérouter par l’emploi de vocables inconnus. Ces concessions
(i) Sur limitation de l’antiquité au douzième siècle, voy. E. Faral, Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois au moyen âge, Paris, 1913.
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ont été de tous temps, dans une mesure diverse, la loi du théâtre et du roman. Les Italiens de Shakespeare, les Romains de Corneille, les Grecs de Racine, sont surtout des contemporains d’Élisabeth, de Richelieu, de Louis XIV, et c’est par cela même qu’ils charmèrent, beaucoup plus que ne l’eussent fait de glaciales restitutions à la façon de Salammbô.
D’autres transformations plus profondes attestent, plus clairement encore, la même préoccupation. C’est certainement de parti pris que nos auteurs suppriment toute allusion à des mœurs abolies et à une religion dont ils ne pouvaient feindre de partager les erreurs : dans Enéas les jeux funèbres en l’honneur d’Anchise, auxquels Virgile avait consacré un demi-chant, sont expédiés en trois vers. Ce ne sont point les Furies, mais le désespoir, qui provoque l’accès de colère frénétique d’Amata; ce n’est pas le trait de Cupidon, mais un baiser d’Ascagne, qui enflamme le cœur de Didon. Dans Troie, l’intervention des dieux, si fréquente chez Darès et Dictys, est systématiquement écartée.
Les additions ne sont pas moins caractéristiques que les suppressions : elles consistent, d’une part, en descriptions détaillées d’armes, de parures et surtout d’objets étranges, prodiges d’ornementation ou de mécanique, et, d’autre part, en épisodes galants. Ces additions, d’abord discrètes, s’allongent jusqu’à devenir de fort encombrants hors-d’œuvre.
Le merveilleux La curiosité pour les objets ou édifices fantastiques et mécanique \ç g0ût de ce qu’on a appelé le merveilleux mécanique
avaient été répandus en Occident par les fabuleuses relations des voyageurs sur les merveilles de l’Orient, par des traditions légendaires sur les expéditions d’Alexandre dans l’Inde et la Perse, par des traités sur les merveilles du monde, qui abondèrent dans les écoles dès le dixième siècle. A ce goût nos auteurs sacrifient dans des mesures diverses : celui de Thèbes n’a décrit, il est vrai, qu’un char de guerre et une tente, mais il y fait figurer plus de tableaux mythologiques, cosmographiques et historiques que n’en pourrait contenir le plus vaste musée. Ce sont là de pauvres inventions à côté de celles d 'Enéas et de Troie. Dans ce dernier poème, la Chambre de beauté, où cent pucelles soignent les blessures d’Hector, est vraiment un luxueux et confortable hôpital ; le héros peut y charmer les loisirs de sa convalescence en contemplant de stupéfiants automates, chefs-d’œuvre de trois « poètes et doc-
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teurs » : une jongler esse qui, sans jamais perdre l’équilibre, exécute mille tours, un jongleur qui joue à la fois de douze instruments, un damoiseau tenant une pomme dont la vue chasse les idées noires. Dans Ënéas , le tombeau de Camille est une superposition d’étages progressivement évasés, reposant sur une colonne unique et (j’omets force détails) dominée par un miroir magique où se reflète l’image de l’ennemi, de si loin qu’il apparaisse. L’auteur de Troie veut bien nous confier que son ambition eût été d’écrire une « Image du monde » où il en eût dénombré l|s merveilles : il semble vraiment qu’il ait voulu nous en donner ici un avant-goût.
Les épisodes Le nombre et la dimension des épisodes galants s’accroissent,
galants d’un poème à l’autre, dans la même proportion. L’auteur de Thèbes se borne à ébaucher une innocente et brève idylle entre Penthésilée et Antigone et à décrire longuement la douleur qui accable Ismène à la mort de son fiancé Aton ; mais celui d’ Ënéas, non content de traduire amplement le quatrième chant de son modèle, ajoute de son cru un récit, en seize cents vers, des impétueuses amours d’Ënéas et de Lavine. Ce sont aussi des inventions de Benoît, dans Troie , que les épisodes consacrés aux amours de Jason et de Médée, de Pâris et d’Hélène, d’Achille et de Polyxène, de Diomède et de Briséis, épisodes qui, mis bout à bout, formeraient presque le cinquième du poème.
Ces épisodes ne témoignent pas d’un art bien raffiné, ni même de beaucoup de réflexion. Si l’on excepte le dernier, où Benoît nous peint, avec une ironie et une verve assez personnelles, le manège d’une coquette évoluant adroitement entre ses deux amants et passant sans trop de répugnance des bras de l’un aux bras de l’autre, ils sont faits surtout à l’aide de recettes empruntées aux auteurs classiques ou peutêtre à des grammairiens qui les y auraient déjà recueillies ; la peinture de l’amour (qui est au reste la passion instinctive et sans nuances des chansons de geste), de ses symptômes et de ses progrès, doit beaucoup à la poésie des troubadours et aussi à Ovide, dont nos auteurs ont rassemblé et développé les brèves indications avec la maladroite lourdeur d’écoliers trop zélés.
En dépit de cette maladresse ils inaugurent une méthode et fraient une voie; c’est en les imitant que les auteurs de romans s’habitueront à regarder autour d’eux et en eux-mêmes ; ils ont introduit dans notre littérature la description des objets et l’analyse des sentiments, également absentes des chansons de geste : on peut donc dire sans exagération que d’eux date une période nouvelle dans l’histoire de notre littérature d’imagination.
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t t n monde La matière de Bretagne est proprement le domaine de la V-/ féerique fantaisie ; c’est un monde enchanté où, à chaque pas, surgit le prodige. Des fontaines dont l’eau, quand on la trouble, excite la tempête, des châteaux tournoyants, d’autres qui, après avoir offert au passant une magnifique hospitalité, s’évanouissent brusquement, d’autres encore, environnés, en guise de murs, d’impénétrables nuées, des ponts étroits et coupants comme des lames de rasoir ou jetés entre deux eaux, des anneaux qui rendent invisibles ou font perdre la mémoire, des épées qui s’abattent tout à coup sur le lit où le héros doit reposer, voilà les objets qui le peuplent. Les êtres qui le traversent, ce sont des nains difformes, caustiques et vindicatifs, des géants monstrueux, geôliers de belles captives ou mainteneurs de « coutumes » absurdes et cruelles, des fées qui entraînent les mortels dans des pays de rêve d’où l’on ne revient pas, ou de mystérieuses « pucelles », aux yeux ensorcelants, aux desseins perfides.
A travers ces « fantômeries », le héros s’élance, en quête d’aventures, qui ne risquent pas de lui manquer. Rien ne l’arrête et rien ne l’étonne : alors que les preux des chansons de geste se troublent volontiers, tremblent devant le péril et versent d’abondantes larmes, il s’avance sans émoi, toujours maître de lui-même, déployant les qualités les plus humaines et les plus actuelles, le bon sens avisé, la bravoure, le respect de la foi jurée, la galanterie, offrant tranquillement sa poitrine à tous les coups, son cœur à toutes les tentations ; aussi bien est-il invincible, invulnérable, — ou du moins très vite guéri des pires blessures, — éternellement jeune, beau et fort. S’il court toutes ces aventures, c’est pour aller trouver, au bout du monde, la belle dont il a rêvé, ou pour mériter la grâce de celle qu’il adore ; parfois il oublie son but pour défendre les faibles, punir les oppresseurs, faire triompher le bon droit, et cela même l’en rapproche en le faisant « valoir davantage ». Ce héros, de quelque nom qu’il se nomme, Érec ou Ivain, Lancelot ou Perceval, ou qu’il n’ait pas de nom du tout, comme le Bel Inconnu, le Chevalier aux armes vermeilles, est toujours iden-
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tique à lui-même ; il n’est en effet que la personnification, infatigablement reproduite, du même idéal, celui que caressait la société courtoise de la fin du douzième siècle.
La cour Dans ce monde tourbillonnant, aux incessantes métamor-
d’arthur phoses, il y a pourtant un point fixe d’une réalité quelque peu prosaïque, en dépit de sa splendeur, où les paladins errants viennent, l’aventure finie, se congratuler et se réconforter parmi les somptueux festins et les nobles loisirs : c’est la cour d’Arthur, généralement localisée à Carduel ou Caerléon. Bien
qu’elle soit étrangement peuplée, quelques figures à peine émergent de la foule. Gauvain, neveu du roi, parangon de prouesse et de galanterie, dont il suffit, pour atteindre au comble de l’honneur, de se rapprocher : aussi le point culminant d’une foule de romans est-il un duel, dont l’issue reste indécise, entre lui et le héros que veut magnifier le poète ; Ké, le sénéchal ou « bouteillier », préposé au bon ordre de la cour, fanfaron et lâche, prédestiné aux mésaventures comiques ; quant à Arthur, c’est un monarque fainéant et débonnaire, dont la sereine majesté n’est en rien diminuée ni par l’insignifiance de son rôle ni par les écarts de conduite de sa trop sensible épouse, la reine Guenièvre.
Les « contes de Bretagne sont si vains et plaisants », disait déjà un écrivain du treizième siècle. Ils plurent en effet, et non pas seulement aux naïves imaginations du moyen âge ; ce palais magique sera maintes fois amplifié et rebâti : il le sera jusqu’en pleine Renaissance et il aura pour derniers architectes, les plus audacieux et les plus adroits de tous, Boiardo et l’Arioste.
Origine et propagation Dans le chaos d’aventures qui forme la trame
du roman breton de ces merveilleux récits, flottent des traditions de toute provenance, des débris des mythologies les plus diverses, des thèmes de contes populaires dont l’origine nous échappe ; mais il est certain que c’est en pays celtique que s’est fait l’amalgame, et que cette matière confuse mérite vraiment l’épithète de « bretonne » qui lui a été de tout temps attribuée : le scénario arthurien vient de Geoffroi de Monmouth, collecteur de traditions celtiques j le nom des