LE TOURNOI DE CARÊME ET DE CHARNAGE
entre le Croisé et le Descroisé , de Rutebeuf, est bien, dans la pensée de l’auteur, quelle que soit la valeur des arguments dictés au « descroisé » par un bon sens pratique et désabusé, un plaidoyer en faveur d’un nouvel effort de la chrétienté contre l’infidèle.
Les poèmes Même dans ces œuvres légères, l’allégorie fait, on vient
allégoriques de le voir, d’assez fréquentes apparitions : dans les grandes compositions didactiques et satiriques de la fin du siècle, nous la verrons s’étaler et triompher, en attendant qu’elle devienne, pour notre littérature, au siècle suivant et au quinzième, un véritable fléau, destructeur, sinon de toute originalité de pensée, au moins de toute spontanéité de style. On ne manquait pas, il y a quelque cinquante ans, alors qu’on ne lisait guère les poètes latins du moyen âge et que la chronologie des œuvres était fort mal fixée, d’attribuer cette épidémie à la néfaste influence de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. Il est aujourd’hui surabondamment démontré que les deux auteurs du Roman de la Rose n’ont fait que propager un mal dont beaucoup d’autres, durant des siècles, avaient souffert avant eux.
C’est à créer des types allégoriques que s’était épuisée la dernière sève de l’ima-
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gination poétique des anciens (i) : l’Olympe de Claudien est presque uniquement peuplé d’abstractions ; Prudence avait personnifié la Foi et l’Idolâtrie, les Vices et les Vertus, Martianus Capella la Philologie, Boèce la Philosophie et la Fortune. Les poètes carolingiens, pâles copistes des pires comme des meilleurs modèles, avaient hérité de cette manie, qu’ils avaient transmise aux adroits humanistes du douzième siècle, qui devaient la transmettre à leur tour aux écrivains en langue vulgaire. Le plus illustre des poètes latins du douzième siècle, qui unissait le prestige du philosophe à celui de l’écrivain, Alain de Lille, avait montré la Nature, entourée d’un cortège de Vertus, instruisant le procès de l’homme rebelle à ses lois (De Planctu Naturae J; il avait chargé les Sept Arts de fabriquer et d’orner le char de la Sagesse ; il avait, à l’exemple de Prudence, affronté en champ clos les Vices et les Vertus (2). De même 1*. Architrenius de Jean de Hauteville, analysé plus haut (3), fait défiler sous nos yeux un long cortèges d’allégories.
Dès le début du treizième siècle, la poésie française, de plus en plus imprégnée d’influences savantes, était infectée : le Roman de Charité du Reclus de Molliens est un voyage à la recherche de l’exilée qui, dans le monde entier, n’a pu trouver un asile; Guillaume le Clerc nous montre Dieu et le diable répandant à l’envi sur le monde, l’un la semence des Vertus, l’autre, la semence, bien plus féconde, des Vices. La lutte entre ces deux groupes d’entités, si brillamment et longuement décrite par Alain de Lille, devient un lieu commun que développent, vers 1235, Huon de Méri, dans le Tournoiement d’ Antéchrist, et, quelque trente ou quarante ans plus tard, un anonyme dans le Tournoiement d’Enfer.
TTüON Le premier de ces Tournoiements est l’œuvre confuse, désor-
X J. de méri donnée, amusante, d’un ancien jongleur devenu moine de Saint- Germain-des-Prés, qui avait gardé sous le froc la tournure d’esprit et le pli professionnel de son ancien métier. Dans la mêlée où paraissent, à côté des Vices et des Vertus, les dieux de la mythologie et les héros de la Table Ronde, il est lui-même blessé d’une flèche décochée par Vénus et guéri par Confession, qui bande sa plaie d’une manche empruntée à la chemise de Pénitence. L’autre, d’une allure plus raisonnable, mais plus lourde, n’est au fond qu’une revue satirique des « états du monde ».
(1) Cf. A. Puech, Prudence , 1888, p. 241.
(2) Anticlaudianus, chants VIII -IX, dans Migne, Patrologie latine , t. CCX.
(3) Voy. première partie, chap. iv, § 4.
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Raoul de De ces diatribes ou de ces pitreries, il est difficile de dégager houdan ja moindre leçon morale. Raoul de Houdan au contraire ne se propose rien de moins que d’acheminer son lecteur vers le Paradis et de le détourner de l’Enfer en lui décrivant les deux voyages qu’il a faits lui-même en des songes salutaires (i). De l’un la première étape est la cité de Convoitise, où le voyageur, logé chez Envie, rencontre Tricherie, Avarice et Rapine, les dernières. Désespérance et Mort Subite. En suivant l’autre voie, on est hébergé par Grâce, convoyé par Pénitence et Soupir jusqu’à la demeure de Contrition et Confession : un long hors-d’œuvre nous fait assister à l’inévitable combat entre les Vices, qui veulent
barrer la route au pèlerin, et les Vertus qui volent à son secours (2). Les deux poèmes se terminent, comme il convient, par une description de l’enfer et du paradis. On a donc pu faire figurer Raoul de Houdan parmi les précurseurs de Dante; mais la communauté des sujets ne nous fait que mieux mesurer la distance qui sépare un versificateur ingénieux, dépourvu de toute idée personnelle, d’un poète de génie animé par une ardente passion.
Guillaume Guillaume de Lorris ne manquait donc pas de modèles; en de lorris effet sj Huon de Méri a pu écrire après lui, le Reclus, Guillaume
le Clerc et Raoul de Houdan lui sont certainement antérieurs. Son originalité, qu’on essayera de définir plus exactement tout à l’heure, consiste surtout à transporter ces fantômes métaphysiques, échappés de l’école, dans un poème de pure inspiration courtoise, à la fois narratif et didactique, où il prétend nous raconter son propre roman d’amour et nous donner sur l’art d’aimer les plus utiles leçons (3).
(1) Le Songe d’Enfer, la Voie de Paradis; le second de ces petits poèmes pourrait être, non de ce poète, mais d’un imitateur. Raoul a aussi écrit deux romans de chevalerie, Méraugis et la Vengeance de Raguidel ; sur le premier voy. plus haut, p. 297.
(2) Rutebeuf et Baudouin de Condé ont fait aussi chacun une Voie de Paradis. Le sujet ser: repris, un peu plus tard, sur un plan démesuré, par le moine cistercien Guillaume de Digulleville ; sur les trois Pèlerinages de Guillaume, voy. plus bas, chap. IV, parag. iv.
(3) L’histoire ne nous fournit sur Guillaume de Lorris aucun renseignement. Son poème, d’après le caractère de la langue, de la versification et les ouvrages qui y ont été utilisés, paraît dater des environs de 1230. Selon Jean de Meung, il serait mort jeune en laissant son poème inachevé ; la seconde assertion, au moins, est exacte ; la brève conclusion qui se lit dans deux manuscrits est sûrement apocryphe.
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Rappelons d’abord, aussi brièvement que possible, la fable de cette gracieuse bluette (i).
Le roman de la rose. Comme les deux poèmes de Raoul de Houdan, elle première partie n’est que je récit d’un songe, que
l’auteur aurait eu cinq ans auparavant, quand il en avait vingt.
« Les songes, observe-t-il, ne sont pas toujours mensongers ;
Macrobe l’a dit, et ma propre expérience le prouve ». Il songe donc qu’on est en mai, au temps « amoureux, plein de joie », qui fait palpiter tous les cœurs. L’Amant (c’est ainsi que les rubriques le désignent) s’est éveillé de bon matin ; après une savante et minutieuse toilette il va « hors ville », goûter le troublant spectacle du renouveau.
Les prés verdissent, les oiseaux gazouillent...
C’est vraiment le temps d’aimer. Sur le bord d’une rivière aux eaux limpides il aperçoit un verger, où s’ébattent trois fois plus d’oiseaux qu’il n’y en a dans le reste de la France ; il y entrerait volontiers, mais il se heurte à un mur crénelé
sur lequel sont peintes « à or et azur » dix images : ce sont les portraits de Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté : ce qui veut dire que toutes les laideurs et les tristesses humaines sont reléguées hors du merveilleux enclos. En cherchant bien, il trouve dans le mur un guichet, que lui ouvre, gracieusement, une pucelle fort accorte, nommée Oiseuse (Oisiveté), qui n’a d’autre occupation que de se peigner et attifer tout le jour : aussi le travail est-il fort bien fait. Ce verger, explique-t-elle, appartient à son maître Délit (Plaisir), qui en a fait un lieu de délices, où il rassemble ses loyaux serviteurs. La compagnie est, ce jour-là, nombreuse et choisie ; les dames, dont chacune tient par la main son « bachelier », s’appellent Beauté, Richesse, Largesse,
(i) On en trouvera un excellent texte dans l’édition récemment donnée par M. Ernest Langlois (, Société des anciens textes français , 1920). Voy. du même auteur, Origines et sources du Roman de la Rose, Paris, 1890
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Franchise (Noblesse de cœur). Courtoisie, Jeunesse ; danseurs et danseuses, qui paraissent au visiteur autant « d’anges empennés », évoluent gracieusement sous
^ les yeux bienveillants du dieu d’Amour, auprès de qui se
tient Doux-Regard, gardien de son arc et de ses flèches; il y en a dix : les unes, les plus jolies du monde, mais fort acérées, font aimer ; les autres, « noires et horribles », font haïr. Invité par Courtoisie, Guillaume fait quelques tours de carole, puis il visite cet éden, qui l’enchante : au plus bel endroit il avise, sous un pin, une ravissante fontaine, dont les eaux ont la propriété de rendre amoureux quiconque s’y mire : là se noya le beau et trop fier Narcisse. Au fond brillent deux pierres de cristal où se reflète tout le jardin. Dans ce miroir, il aperçoit, protégée par une haie d’épines, une touffe de rosiers chargée de fleurs ; une, entre autres, à peine éclose, le ravit. Quelle joie ce serait de la cueillir ! Mais le dieu d’Amour l’avait suivi, l’arc tendu; il lui décoche les cinq jolies flèches, Beauté, — qui, entrée par l’œil, lui glisse dans le cœur, — Simplesse, Courtoisie, Franchise, Compagnie, et même une de plus, Beau-Semblant. A chaque coup, le pauvre Amant trébuche, puis essaye, mais en vain, d’atteindre la rose convoitée. Triomphant, le dieu est devant lui : « Tu es pris ; rends-toi. » Docile, Guillaume fait aussitôt hommage à son vainqueur qui, après lui avoir fermé le cœur avec une petite clef, grosse comme le doigt, lui dicte ses « commandements ».
La pratique, certes, en est rude, mais adoucie par quatre visiteurs qui rendent, en cet enfer, la vie tolérable : Espérance, Doux-Penser, Doux-Parler, Doux- Regard. A la place du dieu qui s’évanouit, voici venir un jeune varlet fort avenant, Bel- Accueil, fils de Courtoisie, qui, après avoir fait promettre au nouveau servant d’amour d’être bien sage, lui permet de franchir la haie ; mais Guillaume, subitement enhardi, va trop vite en besogne et veut cueillir la rose. Il voit aussitôt surgir un hideux vilain. Danger (Résistance ou Refus) qui, massue en main, lui fait repasser la haie, après avoir mis Bel- Accueil en fuite. Ce farouche gardien est aidé dans sa tâche par Male-Bouche, person-