LES BRUS DU ROI
Le « couronnement Le plus ancien de tous, le Couronnement de Renart, de renart » ffit composé, ou du moins commencé, en Flandre ou en Hainaut, au lendemain de la mort du comte Guillaume, sujet, pour l’auteur qui était probablement attaché à sa cour, d’amers regrets et de cruelles appréhensions. L’esprit qui anime ce poème (en trois mille quatre cents vers) semble vraiment à cette époque (1251) un anachronisme : on y trouve déjà toutes les préoccupations et toutes les colères de la génération à venir ; peut-être, ébauché alors, fut-il remanié et terminé seulement plus tard.
Le fond et le cadre du récit sont empruntés aux vieux contes de Renart, qui n’avaient pas cessé d’être populaires, surtout dans ces provinces où ils étaient nés ; mais le protagoniste apparaît ici sous un aspect tout nouveau : Renart n’est plus l’astucieux animal, vivant impunément de rapine et narguant joyeusement ses ennemis ; il personnifie l’esprit d’hypocrisie et d’intrigue, uni à une ambition sans bornes qui n’aspire à rien moins qu’à régner sur l’univers. Ou plutôt ces deux personnages sont juxtaposés, non sans dommage pour l’unité d’action et d’impression. Il en sera de même dans les autres remaniements, également satiriques, de ces inoffensives « risées » : on dirait que les auteurs, tout en se proposant un but
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
plus élevé, n’ont pas eu le courage de renoncer à des épisodes comiques qui continuaient à faire la joie de leurs auditeurs (i). Mais la satire est bien leur objet essentiel, et cette satire est fort amère. Dans le Couronnement , Renart, après avoir feint de renoncer au monde en entrant à la fois dans les deux ordres des Jacobins et des Mineurs, circonvient les animaux les plus puissants, et, à la mort de Noble, est élu roi à sa place ; aussitôt il « remue »
tout à la cour, sacrifie ceux qui, sottement, lui ont servi de marchepied, élève aux plus hautes charges les plus indignes, puis il entreprend un voyage autour du monde alors connu : à Jérusalem, à Paris, il est reçu en triomphe et chacun s’empresse d’arborer ses armes ; le pape le mande à Rome et déclare qu’il veut apprendre de lui l’art de gouverner et de mettre chacun en sa place :
« D’un huis vos faites bien feniestre.
Et d’un viés pot un nuef chaudron,
De chauces ausi chaperon,
Et de moufles housiaus a chievre...
— Sire, dist Renars, ce dist on,
Voirs est d’un mouton fai ge un prestre. Et un abé d’un comabus (a),
D’un mais loudier (b) bien un rendus Et un evesque d’un quinau (c), »
métamorphose facile, à condition qu’on ne ménage pas certain onguent à base d’argent.
Après avoir dévoilé aux cardinaux quelques-uns de ses « tours », Renart se rend en Angleterre, puis en Allemagne, où il n’obtient pas un moindre succès. Il réussit même à s’introduire en Hainaut, quoiqu’il ne soit guère aimé du marquis de Namur, digne successeur du preux comte Guillaume : c’est que — telle est la mélancolique conclusion du poème —
... Nus ne puet, ce poise mi,
Au jour d’ui venir a mestrie Se il ne sait de renardie.
(i) Ces épisodes seront naturellement négligés dans les analyses qui vont suivre, (a) Un lourdaud (probablement). — (b) D’un vil ribaud. — (c) Niais.
HISTOIRE DES LETTRES
en art L’auteur de Renan le Nouvel était un bourgeois de Lille,
le nouvel » nommé Jacquemart Gelée, qui termina en 1288 son poème, composé de deux livres (en deux mille six cents et cinq mille quatre cents vers), dont le second n’ajoute pas grand’chose au premier. Gelée, qui a certainement connu le Couronnement , traite au fond le même sujet ; mais ici c’est par la force unie à la ruse que Renart arrive à ses fins : il est en effet grand capitaine autant qu’adroit
politique. Dans la lutte ouverte qu’il engage contre Noble, tout lui réussit : la paix que, deux fois (dans le second livre comme dans le premier), il impose à son suzerain, est pour lui un triomphe : il devient sénéchal du roi, et escompte sa succession. Puis, brusquement. Noble s’éclipse et le poème se termine par une apothéose du maudit : Fortune apparaît et lui offre la couronne, en lui assurant qu’elle a renoncé, en sa faveur, à faire tourner sa roue. Au sommet de cette roue, il s’assied, couronne en tête, ayant à ses côtés Orgueil, Guile (tromperie), Fauvain (1), Fausseté, et sous ses pieds. Loyauté, morte à tous jamais (2).
Ce poème n’a pas l’unité relative du Couronnement : il est encombré d’épisodes parasites et d’allégories laborieusement puériles, mais le sens général en est plus clair encore. Comme son devancier, Gelée est persuadé que les princes sont les dupes et les instruments dociles d’adroits coquins :