‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 163 sur 186 · MARTIN LE FRANC · texte numérisé non relu

MARTIN LE FRANC

(1) Jean Meschinot, sire des Mortiers, né vers 1420, servit très fidèlement, sans être enrichi par eux, cinq ducs de Bretagne, et mourut maître d’hôtel de la duchesse Anne en 1492.

(2) Sur le premier, voy. A. Piaget, Martin Le Franc , prévôt de Lausanne, Lausanne, 1888, et G. Paris, Un poème inédit de Martin Le Franc, dans Romania , XVI, (1887), p. 383 ss. ; sur le second, G. Pérouse, Georges Chastellain , Paris, 1910.

HISTOIRE DES LETTRES

Martin Le Franc, né à Aumale vers 1410, était un protégé d’Amédée VIII de Savoie, qui, devenu pape sous le nom de Félix V (1439), lui donna la prévôté du chapitre de Lausanne et le pourvut de nombreux bénéfices ; il fut mêlé à de graves et délicates affaires et mourut en 1461. Dans son Champion des Dames , qu’il dédia, en 1442, à Philippe le Bon, il reprend la question mille fois débattue de la « bonté et mauvaiseté » des femmes, et fait réfuter par Franc-Vouloir les arguments de Malebouche, c’est-à-dire de Jean de Meung. Ce qui est intéressant dans ce fatras de vingt-quatre mille vers, d’une érudition énorme, au reste de seconde main, ce sont les digressions qui, heureusement, y abondent. Martin, qui avait beaucoup voyagé et savait observer, décrit exactement les mœurs des divers peuples, s’intéresse au progrès des arts, célèbre Jeanne d’Arc et le « divin esprit » qui l’inspira (et cela dans un poème dédié à un allié des Anglais et quatorze ans avant la réhabilitation de la Pucelle), flétrit éloquemment la frivolité et la corruption des prélats de cour et des nobles, auxquels il attribue les malheurs de la France, ne croit ni à l’astrologie ni à la sorcellerie. Il a une haute idée de la mission de l’écrivain et ne regrette pas d’avoir choqué les préjugés ou mécontenté ses patrons : il sait en effet que la gloire littéraire est une plante qui pousse lentement et dont celui qui la fait croître cueille rarement le fruit (1).

Georges Intelligence non moins ferme, âme non moins noble,

chastellain Chastellain fut une éclatante et déplorable victime de la

tyrannie des modes littéraires, dont il contribua plus que personne à resserrer et alourdir les chaînes (2). Flamand de naissance, vassal direct des ducs de Bour-

(1) Ces idées sont exprimées dans une Complainte du livre du Champion des Dames à Maistre Martin Le Franc, où ce livre personnifié explique lui-même les causes de son insuccès et en console son « acteur ». L’autre grand ouvrage de Martin Le Franc, YEstrif de Fortune et de Vertu (en prose et en vers), n’est qu’une compilation sans originalité d’après Boèce et le célèbre traité des Quatre Vertus faussement attribué à Sénèque.

(2) Né vers 1405, d’une famille noble, celle des châtelains d’Alost, il fit partie, dès 1434, de la maison des ducs de Bourgogne, qu’il servit jusqu’à sa mort, survenue en 1475. A la fin de sa vie, il fut créé chevalier et « indiciaire », c’est-à-dire historiographe de cette maison. Vers 1467, il s’était retiré de la cour et des affaires pour se donner tout entier à la composition de sa chronique, commencée vers 1455. Sur cette chronique, voir plus loin, p. 51S.

gogne, indirect des rois de France, il avait appris, au cours de nombreux voyages et missions diplomatiques, à apprécier et aimer sa grande patrie : les Français sont, pour lui, « les enfants préélus du ciel, pilier, targe et écu de la chrestienté », le roi de France, « l’étoile du firmament, l’image de Dieu et son seul Christ oint en terre ». Toute sa vie il caressa le rêve chimérique de concilier l’unité de la France et l’indépendance des États bourguignons, d’équilibrer les ambitions rivales des rois et des ducs. S’il a fort malmené les premiers, alors qu’il croyait discerner dans leur politique le dessein d’amoindrir et d’humilier la Bourgogne (i), s’il a dû écrire, en l’honneur de ses ducs, d’interminables panégyriques, débordants d’un enthousiasme de commande, il a su parfois, à mots couverts, leur dire de courageuses vérités ; il a pris, devant le Téméraire, la défense de Gand, la cité libre, a osé lui rappeler que le premier devoir d’un prince est de gagner le cœur de ses sujets, et représenté à ce présomptueux, héritier d’un père fort avisé, l’exemple de Roboam, entre les mains de qui un puissant empire « se dissipa et rompit » parce qu’il ne craignit point d’opprimer ses peuples (2). Mais cet homme à l’esprit pondéré qui, connaissant à fond les secrets de toutes les cours, eût pu devenir un excellent écrivain politique, non content de s’abandonner à toutes les aberrations d’un goût décadent, les a aggravées par un culte maladif de l’antiquité : s’essayant à calquer la période cicéronienne, puisant à pleines mains dans le vocabulaire latin, il a pratiqué avec une constance déplorable l’art de noyer sa pensée sous le flot des mots sonores et vides, de la masquer sous les oripeaux les plus disparates ; devenu, grâce à ses fonctions, à son talent, à la noblesse de son caractère, une sorte de dictateur littéraire, il est en grande partie responsable des ridicules de cette pitoyable école des rhétoriqueurs, qui, après avoir infesté les cours seigneuriales de Bourgogne, de Bretagne et de Bourbon (3), finit par étendre son influence sur celle même de nos rois (4).

(1) Dit de Vérité (écrit vers 1455).

(2) Advertissement au duc Charles, sous fiction de son propre entendement (vers 1467). — Les œuvres poétiques de Chastellain, qu’il est superflu d’énumérer, remplissent environ trois volumes (édit. Kervyn de Lettenhove, t. VI-VIII). A la poésie morale, appartiennent le Pas de la Mort, le Miroir des nobles hommes ; à la poésie politique et de circonstance, outre les œuvres citées ci-dessus, la Complainte d’Hector, le Trône azuré (éloge de la royauté française), YEpître au bon duc Philippe, la Paix de Péronne.

(3) Le rhétoriqueur attitré de la cour de Bretagne fut Jean Meschinot (voir plus haut, p. 513) ; celui de la cour de Bourbon, Jean Robertet, admirateur fanatique et servile imitateur de Chastellain.

(4) Sur toute cette école, voy. l’ouvrage aussi substantiel qu’agréable de H. Guy, L’école des rhétoriqueurs, Paris, 1910 ( Histoire de la poésie frança se au seizième siècle, t. I).

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Les rhétoriqueurs a Celle-ci leur avait été fermée sous Louis XI, sinon la cour de France « noteur, hargneux et sauvage », comme l’appelle Molinet, qui avait en vain frappé à sa porte, du moins trop positif pour s’intéresser à ces billevesées, trop intelligent pour en être dupe, au reste indifférent à la littérature. L’avènement au trône de Charles VIII, esprit faible et romanesque, esclave des traditions aristocratiques, qu’il mit son point d’honneur à restaurer, fut pour les rhétoriqueurs une aubaine, d’autant plus opportune que la mort de leurs principaux

protecteurs allait les laisser fort dépourvus (i). Louis XII, ses deux ministres, le cardinal Georges d’Amboise et Louis de Luxembourg, comte de Ligny, et surtout la reine Anne de Bretagne témoignèrent une active bienveillance aux écrivains et aux artistes. Parmi les premiers, les coryphées furent, sous Charles Vin, Octavien de Saint-Gelais (1468-1502), galant abbé de cour, traducteur fort gauche de Térence, d’Ovide et de Virgile ; sous Louis XII, Guillaume Crétin (mort vieux en 1525), qui était encore, aux yeux de Marot, le « souverain poete françois », Jean Marot, père de Clément (mort en 1526), Jean d’Auton, poète et chroniqueur (mort en 1528), et Jean Lemaire de Belges, qui après avoir longtemps servi Marguerite d’Autriche (au moins de 1504 à 1512) se mit tardivement aux gages d’Anne de Bretagne (2).

Leurs œuvres consistent en interminables traités moraux, mêlés de prose et de vers, en panégyriques ou chants funèbres, en pamphlets politiques, tout cela généralement enfermé dans le vieux moule allégorique, gonflé de banalités prétentieuses et d’insipides énumérations ; en prose comme en vers, ils dénaturent notre langue, en y versant à flots les mots latins, surtout les plus lourds et pédantesques ; en vers, ils se livrent avec délices, insoucieux de tout le reste, aux plus puériles acrobaties

(1) Amédée IX de Savoie, qui fut le premier protecteur de Molinet, meurt en 1472, Charles le Téméraire en 1477, Pierre de Bourbon en 1503 ; la vie de Marguerite d’Autriche, qui ne protégea pas seulement les rhétoriqueurs, mais les humanistes et les savants (Érasme, Vivès, Cornélius Agrippa), se prolongea jusqu’en 1530.

(2) Né en 1473, il disparaît en 1514 et meurt probablement peu après. — Voy. Ph.-Aug. Becker, Jean Lemaire , der erste humanistiche Dichter Frankreichs , Strasbourg, 1893.

DE 1437 A L’AVÈNEMENT DE FRANÇOIS r

de versification. Dans l’histoire de la pensée et de l’art français, ils ne sont rien moins que non avenus, utiles tout au plus à la démonstration de cette vérité que la littérature du moyen âge était parfaitement incapable de se renouveler, même au contact de l’antiquité latine, alors bien connue et passionnément imitée, mais encore plus mal comprise.

Lemaire Un seul, parmi les écrivains que je viens de citer, mérite

de belges d’être excepté de cette sommaire condamnation. Jean Lemaire était un esprit libre et ouvert, amateur de peinture et de musique, grand voyageur, familier avec les chefs-d’œuvre italiens, qu’il rêvait de voir égaler chez nous (i). Il a de l’imagination, des idées, le sens du style ; il eût été peut-être, s’il eût vécu un peu plus tard et dans des conditions plus favorables, un autre Ronsard. Mais ballotté de cour en cour, obligé d’écrire hâtivement, il n’eut pas l’énergie nécessaire pour remonter le courant de la mode et gaspilla son talent dans des œuvres de circonstance, solennelles ou badines, où il ne pouvait presque rien mettre de luimême (2).

¥ean Jean Marot, lui aussi, avait reçu de la nature des qualités

1/ marot de verve et de naturel qu’il s’appliqua soigneusement à étouffer : dans son Voyage de Gênes (en vers mêlés de prose, 1507) et son Voyage de Venise (en vers de diverses mesures, 1509), récits de deux expéditions victorieuses en Italie, on lit avec plaisir quelques descriptions où il y a du mouvement, du pittoresque et un sens du comique qui s’exerce, du reste, fort mal à propos ; dans les ballades et rondeaux où, plaisantant sur sa misère, il implore ses protecteurs, il fait pressentir « l’élégant badinage » de son fils, dont il fut le premier maître. Rien de plus insipide, au contraire, que sa Vray disant Advocate des Dames (en vers de diverses mesures) et son Doctrinal des princesses (en vingt-quatre rondeaux), où s’étalent les pires défauts chers à ses contemporains.

(1) La Concorde des deux langages (vers 1511).

(2) Les principales sont : le Temple d'honneur et de Vertu, éloge funèbre de Pierre de Bourbon ; le Palais d'honneur féminin, écrit pour Marguerite d’Autriche ; les Epîtres de l'Amant vert, gracieux badinage en l’honneur de cette princesse, dont le prétexte est la mort de son perroquet favori. Les Illustrations de Gaule et singularités de Troie, en trois livres (1510-1513), le principal ouvrage de Lemaire, sont une histoire fort érudite des ancêtres fabuleux de nos rois, en une prose abondante, éclatante et pittoresque, dont le principal objet était de prêcher une croisade, qui eût vengé enfin la destruction d’Ilion.

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L’extraordinaire abondance de la littérature historique au quinzième siècle est une conséquence de l’importance grandissante que prenait alors l’opinion publique. Chaque prince voulait avoir ses chroniqueurs, comme il avait ses apologistes et ses pamphlétaires. Du côté français, aucun nom ne mérite une place dans l’histoire littéraire avant celui de Commines, transfuge du parti bourguignon (i) ; de celui-ci, les principaux interprètes furent Georges Chastellain et Olivier de La Marche.

Georges II ne suffit pas de dire que Chastellain prend fort au

chastellain sérieux sa tâche d’historien : il la considère comme une mission et une sorte de sacerdoce. Il écrit, non point peut-être, comme il le dit, « pour l’utilité et le salut du monde », du moins pour l’instruction des hommes d’Ëtat. Son originalité et son mérite sont de ne point séparer la morale de la politique : respecter les droits d’autrui, observer ses engagements, se garder des entraînements de la colère, de l’orgueil, de l’ambition, puiser dans les revers éclatants de la fortune le sentiment de la fragilité des grandeurs, voilà les leçons que les princes doivent demander à l’étude des faits et qu’il prétend en dégager, leçons qu’il y avait quelque courage à faire entendre au vaniteux despote qu’était Charles le Téméraire. Soucieux de vérité et d’exactitude au point de transcrire souvent de longs documents, Chastellain est impartial autant que le lui permettaient sa situation et sa gratitude envers ses maîtres ; peu curieux des pompes extérieures, il observe les caractères et trace des princes de son temps des portraits assez fidèles, en dépit d’une bienveillance quelque peu banale ; il se complaît surtout à rechercher les causes lointaines

(i) La Chronique de Jean Castel, qui fut historiographe de Louis XI, est perdue. Martial d’Auvergne, dans les Vigiles de Charles VII (1484), s’est borné à versifier les récits de Jean Chartier, historiographe de Charles VII, et du héraut Berry, en les revêtant d’une forme bizarre : les Psaumes, qui constituent le corps du récit, sont en quatrains de vers octosyllabiques alternant avec des Leçons et Répons, en vers d’autre mesure, que chantent des personnages allégoriques, France, Noblesse, Marchandise, etc. La Chronique, dite à tort scandaleuse, est le journal sans prétentions, mais non sans agrément, d’un bourgeois de Paris, peut-être Jean de Roye, qui relate les événements de 1463 à 1479.

des événements, les motifs cachés des actions, à « éplucher les choses secrètes » et à disserter là-dessus longuement et savamment. A l’exemple des anciens, il émaillé son récit de discours, de dialogues, de monologues même. Son style, plus simple que dans ses œuvres poétiques ou morales, reste encore trop oratoire, trop chargé de latinismes, et sa phrase s’égare souvent dans un dédale de pénibles incidentes (i).

Olivier Olivier de La Marche, son continuateur, n’a ni cette

de la marche impartialité, ni ces hautes ambitions (2) : comme Froissart, il décrit abondamment les faits d’armes, joutes, tournois, banquets, toutes ces solennités enfin dont l’organisation lui incombait, de par ses fonctions de maître d’hôtel ; il avoue ne pas avoir le « subtil parler » de Chastellain, son « père en doctrine », « la perle et l’étoile des historiographes » ; mais il fait, pour se rapprocher de lui, des efforts visibles, autant que regrettables : il y a encore dans son style, relativement simple et animé, trop d’apostrophes, de prosopopées, d’allégories et autres colifichets alors en vogue.

Philippe Comme Chastellain, Commines (3) écrit ad probandum ,

de commines non a(p narrandum; mais c’est le seul trait qui leur soit commun. Il n’a pas entendu faire une histoire complète de son temps, même fort

(1) La Chronique de Chastellain prétend exposer l’histoire universelle (de 1420 à 1474), mais les affaires de France et de Bourgogne y tiennent naturellement la plus grande place. Complète encore au commencement du seizième siècle, elle est aujourd’hui perdue en grande partie ; les fragments conservés, équivalents à peu près au tiers de l’ouvrage, ne remplissent pas moins de cinq volumes.

(2) Sa Chronique, commencée vers 1470, embrasse les années 1435-1488 ; mais le second livre (1467-1488) n’est qu’une collection de notes à peine rédigées ; le prologue, dédié à Philippe le Beau, est de 1490 environ. La Chronique de Chastellain fut aussi continuée par Molinet, qui lui avait succédé dans ses fonctions d’indiciaire et qui eut lui-même Jean Lemaire pour successeur. La Chronique de Molinet (1474-1506), dans le style amphigourique de l’écolier limousin, est un simple panégyrique de la maison de Bourgogne ; elle est précieuse néanmoins par les nombreux documents qui y sont insérés.

(3) Issu d’une famille de riches bourgeois d’Ypres, Philippe de Commines naquit vers 1445; il devint, en 1467, conseiller et chambellan de Charles le Téméraire, qu’il trahit bientôt au profit de Louis XI (1472) ; comblé de richesses et d’honneurs, il fut jusqu’à la mort du roi le chef de sa diplomatie. Sous Charles VIII, ayant comploté pour le duc d’Orléans, il passa huit mois dans une cage de fer et près de deux ans en prison; rentré en grâce et revenu aux affaires en 1491, il fut de nouveau écarté par Louis XII et mourut en 1511. Ses Mémoires se divisent en huit livres qui forment en réalité deux ouvrages : les six premiers, écrits vers 1490, commencent en 1464 et s’arrêtent à la mort de Louis XI ; les deux derniers racontent en détail l’expédition d’Italie (1494-1495). La première partie a été publiée en 1524, la seconde en 1528.

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limitée dans l’espace : sous prétexte de fournir à d’autres de sûrs matériaux en racontant, non tout ce qu’il sait, mais « partie de ce qu’il sait » — il est notamment très peu explicite sur les négociations qu’il eut lui-même à conduire, — il veut surtout offrir « aux princes et gens de cour » les résultats de son expérience de moraliste et de diplomate. Ce qu’il leur enseigne, c’est moins l’art de gouverner en général que celui de n’être ni dupés par les hommes ni surpris par les événements ; les « vertus » qu’il leur recommande, ce sont celles qu’il avait admirées chez son maître et pratiquées lui-même : la patience, « l’humilité », la dissimulation, la défiance, surtout

vis-à-vis des gens qu’on emploie (et qu’il faut toujours payer assez cher pour les soustraire à toute tentation d’infidélité), la dose d’honnêteté juste nécessaire pour endormir les soupçons de l’adversaire. Le tout est de réussir, de « gagner », peu importe par quels moyens, car « ceux-la qui gaignent ont toujours l’honneur ». Ces doctrines, il ne les réduit pas en système, ne les enferme pas en syllogismes impérieux, comme le fera bientôt Machiavel ; il les insinue doucement, à propos des événements qu’il raconte, en un style sec et froid, sans aucun souci du pittoresque, ou des caractères, qu’il décrit par petites touches successives, sans jamais faire, comme Chastellain, de portraits en pied. Il est si pénétré de leur excellence qu’il en montre l’application constamment couronnée par le succès, c’est-à-dire récompensée par Dieu même. Alors en effet que Machiavel écarte résolument de la politique toute idée religieuse, Commines, encore tout imbu des idées du moyen âge, y fait constamment appel, et voit partout l’action directe de la Providence, sans s’apercevoir qu’il la met ainsi de moitié dans les pires méfaits des hommes. Il dit lui-même qu’il n’avait « aucune littérature », mais seulement « quelque peu d’expérience et de sens naturel ». Il ne savait même pas le latin, et cette ignorance a contribué à le préserver des spécieux défauts alors en vogue ; il écrit simplement, sans aucune visée artistique, avec le seul dessein de rendre pleinement sa pensée; mais comme celle-ci est subtile, riche en nuances, pleine de retours sur elle-même, son style est lourd, sa phrase, chargée d’incidentes et gonflée de parenthèses, à peine articulée ; ce profond penseur, ce psychologue éminent est au total un médiocre écrivain, qui sollicite l’effort plus souvent encore qu’il ne le récompense.

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