JACQUES LE GROS
(1) Voyez plus haut, p. 542.
(2) Une nouvelle, également voluptueuse et sentimentale, Y Histoire d’Euryalus et de Lucrèce par Énéas Piccolomini (le futur Pie II), avait été traduite en vers dès la fin du quinzième siècle par Octovien de Saint-Gelais.
’jkjouvELLEs L’Espagne, de son côté, à partir de 1525, date de la
1^1 espagnoles captivité de François Ier à Madrid, nous envoyait des récits analogues, plus mélodramatiques, parfois avec des touches assez réalistes, comme la Prison cT Amour de Diego de San Pedro (qui eut quatre éditions en sept ans à partir de 1526), la Déplorable Fin de Fiammette , suite, à la fois lugubre et grotesque, donnée par Juan de Flores à la Fiammetta de Boccace, où nous assistons à la revanche de la morale et à l’horrible punition infligée au séducteur Pamphile (1535), l'Histoire dé Aurelio et d'Isabelle (ou Jugement d' Amour), du même Juan de Flores, long débat scolastique sur la part de responsabilité qui revient aux
deux sexes dans les catastrophes amoureuses, avec un atroce dénouement d’une
couleur bien espagnole, le plus lu peut-être des romans étrangers au seizième siècle (innombrables éditions à partir de 1530) (1).
La plupart de ces romans sont mentionnés dans une invective adressée en 1552 par un fervent huguenot aux libraires de Paris, qu’il accuse de spéculer sur les bas instincts du public en jetant à flots dans la circulation des
Livres lascifs, puants, ords, et ineptes. De meurtres grands, rapines, convoitises,
Remplis d’erreurs, de fables et sornettes D’impiété et toutes paillardises.
... où sont mauvais exemples
Les amadis Cette liste, qui comprend au reste les plus inoffensives
vieilleries et se clôt par le Pantagruel , s’ouvre par Amadis , dont le succès venait d’effacer celui de tous les autres romans, et qui motivait mieux qu’eux tous cette vertueuse indignation.
La haute société chez nous a toujours eu besoin d’un grand roman idéaliste où elle retrouve sa vie agrandie, ses aspirations réalisées : ce qu’avaient été jadis Lancelot, Tristan et Perceforest , ce que devaient être plus tard VAstrée , la Clélie , la Nouvelle Héloïse , Amadis le fut pour les contemporains des derniers Valois. L’œuvre de Ordonez de Montalvo, déjà célèbre en Espagne, avait, à Madrid, charmé la captivité de François Ier; mise en français sur l’ordre exprès du roi, elle devint
(1) Il est probable que ces trois romans ont été traduits non sur le texte espagnol même, mais sur des versions italiennes. On en trouvera une analyse et des extraits dans G. Reynier, le Roman sentimental avant VAstrée (Paris, 1908). C’est évidemment à l’imitation de ces modèles qu’une femme de lettres parfaitement inconnue écrivit en 1538 les Angoisses douloureuses qui procèdent d’ Amour... « par dame Hélisenne de Crenne... laquelle exhorte toute personne à ne suivre folle amour ». Mais ce premier spécimen du genre sentimental, récemment exhumé par M. Reynier, est trop médiocre et a exercé trop peu d’influence pour qu’on s’y arrête ici.
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bien vite, et resta, jusqu’à la fin du siècle, la coqueluche de la cour ; aux quatre premiers livres, traduits, avec autant de liberté que d’intelligence, par Herberay des Essarts, en 1540, étaient venus successivement s’en ajouter quatre autres, du même traducteur, puis quatre encore (1543-56) ; la série des continuations italiennes, qui ne fut complète qu’en 1615, porta l’ensemble au chiffre de vingt-quatre livres. Les traducteurs avaient dû se relayer pour satisfaire l’insatiable curiosité du public, qui, après les aventures du premier Amadis, avait voulu connaître celles d’Esplan-
dian, son fils, puis de Lisuart de Grèce, fils d’Esplandian, d’Amadis de Grèce, fils de Lisuart, de Florisel de Miquée, fils du second Amadis, et autres épigones.
Ce n’était pas la nouveauté de ces aventures, non plus que l’originalité des caractères, qui motivait cette vogue inouïe : Amadis et ses descendants ressemblent fort à ces Lancelot et à ces Tristan, dont ils sont au reste d’indéniables copies, et dont ils renouvellent souvent les exploits (1) ; comme eux ils unissent à une surhumaine bravoure une dévote soumission aux ordres ou caprices de leur dame. Deux traits pourtant distinguent ce nouvel avatar du roman amoureux et chevaleresque, bien faits l’un et l’autre pour plaire à une génération sceptique et licencieuse qui, en faisant revivre les formes de l’ancienne chevalerie, en avait si complètement renié l’esprit et le religieux idéal. Les intrigues galantes d’abord y sont menées fort cavalièrement, et si le seul Galaor érige en principe l’inconstance, les autres héros, même les plus éthérés dans leur langage, ni ne dédaignent les menues occasions de pécher, ni ne manquent de réclamer le « guerredon » que les plus fières des amantes ne refusent pas longtemps à leurs « vaillantises ». Et surtout ces héros et ces héroïnes — qui parlent et écrivent énormément — s’expriment en un style qui, quoique fort languissant et alambiqué à notre goût, paraissait alors un modèle de naturel et de simplicité, et tel que les ennemis du pédantisme y reconnaissaient
FRANÇOIS r A MADRID.
(1) Sur les emprunts d 'Amadis au roman de Lancelot du Lac, voy. P. Paris, les Romans de la Table ronde, t. IV, p. 372.
leur idéal. Jacques Tahureau, en 15655 exalte en termes lyriques ce « coulant langage, cette liaison de propos, cette douceur et fluidité de paroles » (1). Ce n’était pas seulement les dames de la cour que l’on accusait de leur emprunter les « mignardes réponses » dont elles enjôlaient les hommes; ceux-ci ne se privaient pas d’y faire leur butin ; et c’est à l’usage de l’un et l’autre sexe « pour instruire la noblesse françoise en l’éloquence, vertu et générosité » qu’on en avait extrait un Trésor contenant les harangues , épîtres , demandes , réponses , répliques , sentences , cartels , complainctes et autres choses plus excellentes , Trésor qui, déjà fort copieux à l’origine, allait grossissant à mesure que la source de ces richesses coulait plus abondamment (2).
écits plaisants ou grivois; Le réalisme, si marqué dans les Quinze
le conte et la nouvelle Joies de
Mariage et le Petit Jehan de Saintré, est à peu près absent du conte et de la nouvelle facétieuse, dont le seizième siècle est l’âge d’or.
Ce qui y domine en effet c’est l’esprit gaulois, bien moins préoccupé de reproduire fidèlement la réalité que d’en faire ressortir les côtés vulgaires et comiques, et de provoquer par ce moyen une facile et superficielle gaieté.
Nicolas de troyes C’est l’unique
but que se propose Nicolas de Troyes, « simple sellier, natif de Troyes en Champagne, demorant à Tours », qui commença, en mai 1535, à former un recueil de contes, auquel il donna le titre ambitieux de Grand Parangon des Nouvelles nouvelles. Il en empruntait la matière soit aux livres qui lui tombaient sous la
(1) Cet enthousiasme, dès le règne de Henri II, était partagé par toute la cour. « Si quelqu’un, écrit La Noue, les eust voulu alors blasmer (les livres d’Amadis) on lui eust craché au visage, d’autant qu’ils servoient de pédagogue, de jouet et d’entretien à beaucoup de personnes. »
(2) La première édition du Trésor , faite d’après les douze premiers livres, est de 1559 ; les Discours des treize livres d’Amadis (1573) ont six cents pages; le Trésor de tous les livres d’Amadis (1605) forme deux volumes. Le « bon esprit », dit l’éditeur, doit y trouver « moyen et grâce de parler de tous affaires et pourra le tout proprement accommoder et adapter selon les occurrences ».
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main (i), soit aux récits des « bons compagnons » qu’il rencontrait, soit enfin, assuret-il, à ses souvenirs personnels. La rédaction ne lui donnait pas grand’peine, car dès le Ier mars 1537, il achevait son second volume, qui nous a été seul conservé, et qui contenait à lui seul cent quatre-vingts nouvelles. Ce recueil qui, s’il était complet, serait le plus copieux qui existe, est écrit avec verve et bonhomie, dans une langue riche et vive, mais sans aucune préoccupation ni de psychologie ni de pittoresque; le bon sellier va droit au but, et le dénouement seul l’intéresse.
Les nouvelles récréations C’est aussi un recueil purement plaisant et joyeux devis qUe celui qUj fut publié en 1558 sous le titre
de Nouvelles Récréations et Joyeux Devis et le nom de Bonaventure Despériers (2). Celui-ci étant mort en 1544, et certains récits se rapportant à des événements postérieurs à cette date, il est évident que l’infortuné secrétaire de Marguerite a eu des collaborateurs posthumes. Ceux-ci sont Jacques Pelletier et Nicolas Denisot du Mans, s’il faut en croire le très exact bibliographe La Croix du Maine, qui était compatriote et à peu près contemporain de l’un et de l’autre. Cette diversité d’auteurs se trahit du reste à l’extrême inégalité de l’œuvre : à côté de récits piquants et bien menés, d’une langue alerte et savoureuse, il en est d’insignifiants et de fort plats, où reviennent à satiété de médiocres plaisanteries de grammairien.
Les continuateurs restèrent au moins fidèles au dessein du premier auteur, qui était de « récréer », de divertir ses contemporains, accablés sous le double fardeau de la guerre étrangère et des discordes civiles. Ce serait duperie, est-il dit dans un préambule qui est, au fond, d’une philosophie très désenchantée, que d’attendre la paix pour nous réjouir (3). Pour supporter nos maux, tâchons de les oublier un instant : « Le plus grand enseignement pour la vie, c’est bene vivere et Icetari... Prenez le temps comme il vient ; laissez passer les plus chargés ; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable ; cela ne fait que donner mal sur mal... Ventre d’un petit
(1) Cinquante-cinq sont empruntées au Décaméron, soixante aux Cent Nouvelles nouvelles, dix au Violier des Histoires romaines (traduction d’un recueil latin du quatorzième siècle, les G esta Romanorum ), un aux Quinze Joies. Ce recueil n’a été imprimé (incomplètement) que de nos jours (par E. Mabille dans la Bibliothèque elzévirienne, 1869).
(2) Bonaventure Despériers, né à Amay-le-Duc, vers 1500, d’abord collaborateur d’Olivetan et de Dolet, entra vers 1536, comme secrétaire, au service de Marguerite de Navarre, et dut à cette situation de n’être pas inquiété lors de la publication du Cymbalum ; mais Marguerite se lassa de protéger ce sceptique inquiet et agressif, qui, tombé probablement dans la misère, et sûrement dans le désespoir, se suicida.
(3) Ce préambule paraît avoir été écrit soit en 1538, soit en 1543.
poisson ! Rions ! Et de quoi ? De la bouche, du nez, du menton, de la gorge et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous y aider, je vous donne ces plaisants contes... Je vous promets que je n’y songe ni mal ni malice ; il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique... Tels les voyez, tels les prenez. » Ce que les auteurs évitent avant tout, c’est ce qui pourrait attrister ou faire réfléchir ; ce qu’ils nous offrent, ce sont beaucoup de bons mots et de joyeuses reparties, plus ou moins fines, d’anecdotes, quelques-unes fort scabreuses, la plupart fort innocentes : « Beaucoup de finesses de femme, des ruses de gais compagnons, des tours « villonesques », comme celui de maître Pierre Faifeu, emprunté à la Légende joyeuse du même personnage, des traits d’audace de coupeurs de bourse, les joyeuses farces du curé de Brou, un duel d’injures entre un régent de collège et une harengère, où ce n’est pas le régent qui remporte l’avantage ; des histoires de bêtes : le renard apprivoisé, le singe de l’abbé, la pie et ses piaux ; des quiproquos et des équivoques : « De la jeune fille qui ne voulait point d’un mari, pour ce qu’il avait mangé le dos (la dot) de sa première femme », « de deux points pour faire taire une femme » (ce sont deux bons poings bien fermés) ; des badinages, comme ces répliques du bon moine qui, assis à table et « baffrant » de bon appétit, « afin de ne perdre guère de temps, répondait tout par monosyllabes rimés » : « Quel pain mangez- vous? — Bis. — Quel vin buvez- vous? — Gris. — Quelle chair mangez-vous ? — Bœuf. — Combien avez-vous de novices ? — Neuf. — Que vous semble de ce vin ? — Bon. — Vous n’en buvez pas de tel ? — Non. — Et que mangez- vous les vendredis? — Œufs. — Combien en avez- vous chacun? — Deux. »
« Tout cela n’est évidemment que fantaisie et que jeu (i). »
Cette inoffensive gaîté deviendra de plus en plus rare ; elle était absente déjà des Comptes du monde adventureux , publiés anonymement (2) trois ans auparavant, où l’hostilité contre le clergé et les moines se donne libre carrière, où de haineuses invectives viennent glacer le peu de veine comique de l’auteur (3) ; il n’y en aura plus trace dans Y Apologie pour Hérodote de Henri Estienne (1566), qui n’est qu’un pamphlet à peine déguisé.
(1) G. Reynier, les Origines du roman réaliste, p. 198.
(2) L’auteur ne s’est au moins désigné que par les initiales A. D. S. D. (peut-être Antoine de Saint- Denis).
(3) Le fond en est au reste très peu original : sur cinquante-quatre contes, trente environ sont pris à Masuccio de Saleme, d’autres à Sabbadino degli Arienti. Ce recueil a été réimprimé en 1878 par F. Frank dans la Bibliothèque d'un curieux (Paris, Lemerre).
LITTiRATÜRÏ, T. I.
Le « cymbalum C’en est un autre que ce fameux Cymbalum Mundi de mundi » Despériers, où presque tout est énigmatique, à commencer par
le titre (qui désigne peut-être le vain bruit que rend runivers aux oreilles du sage). Ce qui paraît évident, c’est que Despériers y attaque toutes les croyances, religieuses et philosophiques (i). Dans le troisième dialogue notamment, il ridiculise les vœux monastiques, les miracles, les prophéties, et renvoie dos à dos Luther (Rhetulus) et Bucer (Cuberais), qui se vantent l’un et l’autre d’avoir trouvé des fragments de la pierre philosophale : « Pensez- vous, fait-il dire à Trigabus (le triple railleur?) qui le représente lui-même, qu’il fait beau voir un tas de gros veaux perdre tout le temps
de leur vie à chercher des petites pierres comme les enfans?... Par la corbieu, ils sont plus enfans que les enfans mesme, car des enfans encore en fait on quelque chose, et s’en sert l’on aucunement. Mais ces badins et resveurs de philosophes, quand ils se sont une fois mis à chercher des grains d’areine parmi ce théâtre, pensant trouver quelque pièce de leur belle pierre philosophale, on ne les peult jamais retirer de ce sot jeu de barbue et perpétuelle enfance ; ains vieillissent et meurent sur la besongne. »
Protestants et catholiques se sentirent également touchés : Guillaume Postel, Calvin, Henri Estienne dénoncèrent le Cymbalum comme un manuel d’athéisme ; la Sorbonne, sans y trouver d’erreurs expresses, le déclara pernicieux et le fit supprimer. La sentence fut si bien exécutée que l’on n’a conservé de l’édition originale (1:537) qu’un seul exemplaire.
Ltnfluence italienne La nouvelle ayant été cultivée beaucoup plus tôt sur les conteurs en Italie qu’en France, et en France à une époque
où les œuvres italiennes étaient à la mode, on a souvent soutenu, sans alléguer de preuves précises, que nos premiers conteurs devaient beaucoup à leurs devanciers
(1) Il se compose de quatre dialogues, à la façon de Lucien, qui sont censés envoyés par Thomas du Clenier (l’incrédule) à son ami Pierre Tryocan (le Croyant).
DE L’AVÈNEMENT A LA MORT DE FRANÇOIS Ier
transalpins. En réalité, même ceux qui leur empruntent la matière de leurs récits réussissent à donner à ceux-ci, par des traits de mœurs actuelles ou locales, par l’emploi d’une langue très française et moderne, émaillée de locutions, de proverbes, de mots dialectaux, un goût de terroir très marqué. Mais ces emprunts même, comme l’a montré Gaston Paris (i), ne sont pas extrêmement nombreux. L’imitation enfin, même voulue et consciente, est loin d’être servile. Il est au reste permis de regretter que celle d’excellents auteurs, comme Boccace, n’ait pas été poussée plus loin.
Marguerite de Navarre, par exemple, reste, à certains égards, très inférieure à ce modèle, qu’elle s’était délibérément proposé, mais dont elle s’est aussi écartée en plusieurs points.
L’ « heptaméron » de mar Du Décaméron
GUERITE DE NAVARRE elle a adopté le
cadre (une société de gentilshommes et de dames, réunis dans une solitude par un accident fâcheux, se racontant des histoires pour passer le temps) ; elle voulait aussi en reproduire les dimensions et l’ordonnance : cent contes devaient être répartis en dix « journées », dont chacune serait consacrée à une catégorie spéciale d’aventures (2). Mais, contrairement à son modèle, elle s’était promis de ne raconter que des histoires vraies et récentes, que chacun des narrateurs aurait « veues ou bien oy dire à quelque homme digne de foi, » sans rien emprunter ni aux livres ni à la tradition, pensant ainsi donner plus de poids aux considérations morales qu’elle entendait y greffer.
Les « devisants » aussi sont réels : ce sont, outre Marguerite elle-même et sa mère, des personnages de sa cour, reconnaissables sans doute pour leurs familiers.
(1) Journal des Savants, mai et juin 1895, et Mélanges de littérature française, t. II, 627.
(2) Marguerite avait commencé à écrire vers 1540, et ne put dépasser le chiffre de soixante-douze contes ; ceux-ci furent répartis par le second éditeur, Gruget (1559), en sept journées, sous le titre de Heptaméron. La première édition, plus infidèle encore au manuscrit que celle de Gruget, avait été donnée en 1558 par P. Boaistuau sous le titre de Histoire des Amants fortunés. Le texte authentique a été rétabli seulement dans l’édition Le Roux de Lincy (1853). Marguerite elle-même nous apprend que le projet d’écrire un Décaméron français, qu’elle finit par exécuter seule, avait été formé d’abord par le Dauphin (le futur Henri II), la dauphine (Catherine de Médicis), Marguerite elle-même, et quelques autres dames de la cour.
HISTOIRE DES LETTRES
MAITRES ÉCRIVAINS DE LA COUR DE BOURGOGNE (Manuscrit du xvi* siècle. Bibliothèque de l’Arsenal).
mais fort bien cachés pour nous sous des pseudonymes qui sont des anagrammes ou des noms déguisés. Presque tous — et ceci aussi est une heureuse innovation — ont une physionomie bien distincte : Oisille (Louise de Savoie), « dame sage et ancienne », d’une dévotion scrupuleuse, mais tolérante, qui dirige les débats et tire des récits, même les plus scabreux, des conclusions édifiantes ; Parlamente (Marguerite elle-même), moins austère, d’une vertu assez sûre d’elle-même pour pouvoir tout entendre et tout dire ; Ennasuicte, une suivante alerte et futée, très sensible aux hommages ; Longarine, vive et gaie, elle aussi, bien qu’une mort tragique vienne de lui enlever son mari, aimable type de droiture et de sincérité. Les caractères d’hommes ne sont pas moins variés : Hircan (Hanric, c’està-dire Henri de Navarre) est un mari peu scrupuleux et qui l’avoue cyniquement, esprit vulgaire et prosaïque, fermé à tout sentiment généreux ; Géburon, un raisonneur devenu sage, mais qui ne l’a pas toujours été, dont les dents sont trop faibles « pour mascher la venaison » et qui s’en console en avertissant « les pauvres biches de se garder des veneurs » ; Simontault, un autre galant, aussi sur le retour, qui n’a pas eu à se louer des femmes et fait néanmoins à Parlamente une cour discrète ; Saffredant, jeune cavalier sceptique et jovial; Dagoucin, timide et sentimental, qui nourrit 'dans le secret ses peines de cœur, et se plaît aux graves propos.
Les histoires, même les plus risquées ou grossières, sont contées en termes honnêtes (au moins pour l’époque), sans allusions libertines, sans ombre de grivoiserie : ce qui importe en effet, ce sont moins les événements que leurs conséquences, fâcheuses ou tragiques, et les leçons qu’il convient d’en tirer.
C’est à cela que sont consacrées les discussions (une dernière innovation non moins intéressante) qui font suite aux récits. C’est là que se donne carrière la moraliste, la théologienne qu’était Marguerite ; là, qu’elle développe tout au long ses théories, cette haute philosophie, tout imprégnée de platonisme et de christianisme, à laquelle Hircan se déclare incapable de rien comprendre : « J’appelle parfaicts amans, fait-elle dire à Parlamente, ceulx qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit beaulté, bonté, ou bonne grâce ; tous jours tendans à la vertu, et qui ont le cueur si hault et si honneste qu’ils ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses, que l’honneur et la conscience réprouvent, car l’âme, qui n’est créée que pour retourner à son souverain bien ne faict, tant qu’elle est dedans ce corps, que désirer d’y parvenir. » Tournons la page : ce n’est plus Platon, mais saint Augustin que l’on croirait entendre : « Par cela vous apprendrai-je à confesser que la nature des femmes et des hommes est de soy encline à tous vices, si elle n’est préservée de Celuy à qui l’honneur de toute victoire doit estre rendu... Au lieu de vous
HISTOIRE DES LETTRES
fier en vos propres forces, vous retournerez à Celuy en la main de qui gist vostre honneur. »
Elle fait preuve, on le voit, dans ces dissertations, d’une grande élévation d’esprit, parfois d’un réel talent d’analyse, mais il faut avouer que le style en est souvent diffus, embarrassé, et que les prêches de dame Oisille, tout farcis de citations bibliques, si on les rapproche des incidents qui les ont motivés, sont d’un comique dont l’auteur n’a pas eu conscience. Les récits eux-mêmes manquent d’agrément et d’entrain, rien n’y est vivement rendu, ni les aspects de la nature, ni les attitudes des personnages, ni leurs traits de caractère. Marguerite était plus psychologue qu’écrivain, et ici, comme dans ses Poésies, elle a été victime de son incurable facilité de plume.
Le réalisme. Ce n’est pas non plus un écri-
noël du f ail (i) vain de grand talent que Noël
du Fail, « seigneur de la Hérissaye, gentilhomme breton », qui, après une jeunesse assez aventureuse, devint, en 1553, juge au présidial de Rennes, en 1571, conseiller au Parlement de Bretagne, et mourut seulement vers la fin du siècle. Ses études à peine terminées, il fit imprimer, à quelques mois d’intervalle, en 1548, deux petits recueils intitulés l’un Discours d’aulcuns propos rustiques , facétieux et de singulière récréa tion , l’autre, Baliverneries ou Contes nouveaux d’Eutrapel , signés également du pseudonyme de Léon Ladulfi, anagramme de son nom ; trente-sept ans après, déjà très vieux et se faisant passer pour mort, il en publia un troisième, où il se désignait clairement : Contes et Discours d’Eutrapel par le feu seigneur de la Hérissaye (1585).
Ces trois recueils ont cela de commun que ce sont des chapelets de propos sans suite : le troisième surtout est un amas de contes (2), d’anecdotes, de réflexions morales et satiriques, se heurtant dans un désordre inexprimable. Dans les deux derniers, les interlocuteurs sont un vieux gentilhomme campagnard, plein de sagesse et de mansuétude (Polygame), un autre, plus jeune, malicieux et caustique (Eutrapel, c’est-à-dire le Badin), et leur familier, factotum de l’un et souffre-douleur de l’autre (Lupolde), en qui on a aisément reconnu l’auteur lui-même, son frère aîné et un de leurs amis.
(1) Voy. la fine et complète étude de M. E. Phiupot, la Vie et V œuvre littéraire de Noël du Fail (Paris, 1914).
(2) Les contes au contraire manquent presque complètement dans les deux premiers.
DE L’AVÈNEMENT A LA MORT DE FRANÇOIS Ior
Le premier recueil, le plus original des trois, nous fait assister aussi à une série d’entretiens, mais ce sont ceux de quatre vieux campagnards bretons, un petit notaire, en même temps laboureur, un ancien maître d’école devenu vigneron, un vilain enrichi, et un grand « gaudisseur » non autrement désigné. Couchés à l’ombre d’un chêne, un beau dimanche, tandis que la jeunesse s’ébat autour d’eux, ils échangent leurs réflexions, leurs souvenirs, leurs regrets du bon vieux temps : « Tout cela est si bien mis devant les yeux que proprement me semble y estre », pourrait-on dire avec l’un d’eux. Ce petit livre, où les paysans sont peints au vif, sans parti-pris de complaisance ou de dénigrement, apporte une note vraiment originale et qui ne se retrouvera pas avhnt notre siècle : c’est une des premières manifestations du réalisme dans notre littérature, et ce réalisme est singulièrement expressif et sincère.
n abelais L’œuvre de Rabelais, énorme et difforme, profonde et bouffonne, débordante de sagesse et d’ordure, où l’imagination la plus hardie s’associe au bon sens le plus positif, où semblent s’affronter non seulement deux hommes, mais deux époques, n’est peut-être plus pour nous « l’inexplicable énigme » qui déconcertait La Bruyère ; mais il y subsiste encore, en dépit de deux siècles de recherches, bien des obscurités : c’est un monde, dont on ne pourra considérer ici que quelques aspects.
Quand il commença à l’écrire, Rabelais approchait de la quarantaine, et il y travailla jusqu’à la fin de sa vie, y déposant, au jour le jour, toutes les leçons qu’il en avait reçues. Cette vie, de bonne heure déformée par une légende hostile, qui modela l’homme à l’image de l’œuvre, fut assez accidentée, mais honorable, assez semblable à celle de maints savants d’alors, qui, sans rien sacrifier de leur dignité, durent recourir à des expédients et à la protection des grands.
Né vers 1495, il était l’un des derniers