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LES ÉCRIVAINS LATINS

DE L’ÉPOQUE ANTÉRIEURE A L’ËRE CHRÉTIENNE ET LEURS COLLABORATEURS DE LA GAULE CISALPINE

I. Les deux sens du mot littérature. La civilisation française est V œuvre de tous les peuples qui ont habité la terre de France. — IL La littérature de Rome avant l’influence hellénique. Les Gaulois collaborent à la formation de la civilisation et de la littérature romaines. — III. Les grands écrivains du premier siècle avant Jésus-Christ créent des modèles pour les générations futures.

A littérature, au sens étymologique du mot, comprend toutes les œuvres écrites qui nous renseignent sur la vie et la civilisation d’un peuple, même celles qui ne comportent aucune intention artistique, comme les recueils et les annales où les magistrats et les pontifes de Rome consignaient les principaux faits de la période pendant laquelle ils avaient été en fonctions, comme les chroniques où les moines notaient chaque année les événements importants pour leur abbaye ou leur couvent. Au sens plus ordinaire du mot, on n’y fait entrer que les écrits, en prose ou en vers, dont les auteurs, comparables aux sculpteurs, aux peintres ou aux architectes, ont réussi à exprimer la beauté sous les formes les plus riches et les plus diverses. L’historien de la littérature latine en France doit tenir compte des

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écrits artistiques et de ceux qui ne le sont pas pour faire connaître la vie de nos prédécesseurs, l’idéal qu’ils se sont proposé et la manière dont ils l’ont réalisé.

Or la civilisation actuelle de la France résulte des efforts successifs et persévérants de la plupart des peuples qui l’ont habitée, tour à tour ou simultanément, des peuples sans nom de l’âge de pierre, de l’âge de bronze et de fer, des Ibères et des Ligures, des Phéniciens et des Phocéens, des Celtes ou Gaulois, des Romains et des

Francs, des Burgondes, des Wisigoths et des Normands. C’est vers 600 que les Phocéens fondent Marseille; c’est au second siècle que Rome achève de soumettre les Gaulois cisalpins, c’est en 121 avant Jésus-Christ qu’elle réduit en province romaine le sud-est de la Gaule. De 58 à 52, César conquiert tout le pays, où il trouve une civilisation déjà assez avancée. Mais il ne semble pas que les druides, les devins ou les poètes gaulois aient usé de l’écriture ni qu’ils aient donné naissance à une littérature proprement dite : César nous apprend que, dans leurs écoles, on récitait, pour les savoir par cœur, un grand nombre de vers et qu’il était interdit de les mettre par écrit pour ne pas en rendre possible la divulgation. Et la plupart des inscriptions recueillies dans notre pays sont en latin.

Il faut toutefois noter qu’à Marseille il y eut, dès le sixième siècle, un plein développement de la civilisation grecque dont l’influence se fit sentir dans toute la Gaule : la connaissance de l’écriture et l’usage de l’alphabet s’étendirent jusqu’aux bords du Rhin. Un Marseillais du quatrième siècle, Euthydème, écrivit la relation d’un voyage qu’il avait fait le long des côtes de l’Afrique. Son contemporain et compatriote Pythéas, parti de Gadès ou Cadix, suivit les côtes de l’Espagne et de la Gaule, visita le pays de l’étain, pénétra dans le canal de Bristol et fit le tour de la Bretagne jusqu’aux Shetland. S’engageant ensuite dans la mer du Nord, il reconnut la presqu’île cimbrique, où il signale les Teutons, et pénétra même dans la Baltique. Dans sa relation, il insiste, en mathématicien, sur le rapport des marées

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avec les phases de la lune., il détermine les latitudes et fixe la position du pôle; il constate en outre le phénomène des longs jours et des longues nuits dans la zone glaciale. Quoique Strabon l’ait critiqué, il a, de nos jours, trouvé des défenseurs. Directement et indirectement, par les Grecs, par les Romains, par d’autres encore, l’influence hellénique a agi sur la littérature, comme sur la civilisation de la Gaule.

La Gaule fut, comme l’affirme Claude, promptement soumise par Rome : « Jamais depuis qu’elle a été domptée par le divin Jules, dit-il, sa fidélité n’a été ébranlée, jamais, même dans les circonstances les plus critiques, son attachement ne s’est démenti. » C’est que Rome lui donna, comme l’a fort bien vu Fustel de Coulanges, la paix et, dans une large mesure, une civilisation nouvelle et féconde : « Les Gaulois, dit-il, eurent assez d’intelligence pour comprendre que la civilisation valait mieux que la barbarie. Ce fut moins Rome que la civilisation elle-même qui les gagna à elle. Être Romain, à leurs yeux, ce n’était pas obéir à un maître étranger, c’était partager les mœurs, les études, les plaisirs de ce qu’on connaissait de plus cultivé et de plus noble dans l’humanité. »

L’influence Au moment où elle achève la conquête de la Gaule, Rome

r hellénique s’est déjà approprié une bonne part de la civilisation grecque. Avant de subir l’influence hellénique, la littérature romaine est assez pauvre. Les chants des Arvales et des Saliens, quelques inscriptions, certains fragments de la loi des Douze Tables, les listes chronologiques de magistrats, les Grandes Annales semblent indiquer que l’aristocratie s’occupe de religion et de morale pratique, de droit et d’histoire. Par les vers Fescennins, les Atellanes, les Saturæ, on entrevoit que les plébéiens, les clients, les provinciaux groupés autour des patriciens inclinent vers la satire mordante et même grossière.

C’est au troisième siècle avant Jésus-Christ que la littérature grecque pénètre chez les Romains ; elle y agira, non seulement jusqu’au temps de Boèce et de Cassiodore, d’Alcuin et de Jean Scot Ërigène, mais jusqu’à la troisième Renaissance, celle de Léon X, des Médicis et des Valois. Les Romains, qui s’emparent des territoires et des divinités des peuples vaincus, qui emploient leurs artisans, leurs soldats et leurs artistes, qui recourent, comme le vieux Caton, aux nouveautés étrangères pour augmenter le revenu de leur domaine, veulent également agrandir leur patrimoine litté-

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raire : les écrivains et les poètes, pour rivaliser avec les Grecs, prennent tout ce qui peut convenir à Rome, matière et pensée, fond et forme, langue, vocabulaire et syntaxe, style et rythme. Ils les utilisent, en des sens multiples, sans les imiter servilement. Cicéron recommande la philosophie pour les services qu’elle rend aux orateurs, pour les consolations qu’elle procure à tous dans les circonstances difficiles ou douloureuses, pour les règles qu’elle offre dans la pratique de la vie. Lucrèce vante Ëpicure,

dont les préceptes sont infiniment plus utiles aux hommes que les inventions de Cérès et de Bacchus, ou que les travaux d’Hercule.

Horace trouve, dans Y Iliade et dans Y Odyssée, des leçons de prudence et d’énergie. N’a-t-on pas soutenu à Rome et ne soutenons-nous pas encore, même pour justifier les spectacles les moins moraux, que la comédie corrige les mœurs en nous faisant rire, castigat ridendo mores! Mais de même qu’en morale on passe de l’utile à l’honnête, comme fait Cicéron dans le De officiis , des orateurs, des poètes, voire des historiens arrivent, après les Grecs leurs maîtres, à réaliser pleinement ou dans une mesure fort appréciable la beauté souveraine.

Dans cette œuvre d’utilisation féconde et d’adaptation intelligente, les Romains sont aidés par les peuples qu’ils ont conquis et qu’ils ont peu à peu mêlés à leur vie civile, politique et sociale, par les Italiens, par les Gaulois cisalpins et transalpins, par les Espagnols et les Africains.

C’est pourquoi, pour faire l’histoire de la littérature latine dans le pays qui fut la Gaule avant d’être la France, il convient de signaler d’abord les Gaulois qui furent les disciples des Romains et leurs collaborateurs dans la formation d’une littérature latine à laquelle la Grèce a fourni de nombreux éléments, puis de noter les Latins, Romains ou autres, dont l’œuvre a contribué au développement ultérieur des lettres latines ou françaises en notre pays.

Au troisième siècle avant notre ère, il nous suffit de rappeler les noms de Livius

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Andronicus, le Grec de Tarente ; de Nævius, né en Campanie ; d’Ennius, originaire de Rudies en Calabre ; de Plaute, qui vient de Sarsina en Ombrie.

Pendant le second siècle, l’influence grecque grandit à Rome d’une façon continue. Les ambassadeurs d’Athènes, Diogène le Stoïcien, Critolaüs le péripatéticien, l’académicien Carnéade provoquent une vive curiosité et même une certaine admiration. Caton, qui les fait renvoyer en hâte et nomme Socrate un bavard rebelle aux lois de son pays, apprend cependant le grec à quatre-vingts ans. Scipion Émilien et Lélius sont les amis de Polybe et de Panétius. C’est en parlant leur langue que le père des Gracques s’adresse aux Rhodiens. Les orateurs Furius et Sp. Mummius utilisent dans leurs discours la philosophie grecque. Tibérius Sempronius Gracchus, le disciple des stoïciens Diophane et Blossius, s’inspire de leurs doctrines comme des besoins populaires, pour proposer des réformes agraires.

Tjrosateurs et poètes Les prosateurs les plus marquants sont Porcius A du 11e siècle Caton, de Tusculum, les historiens Sempronius

Asellio et Cælius Antipater, le jurisconsulte Quintus Mucius Scévola, qui fait entrer la jurisprudence dans la littérature, qui unit le droit romain à la philosophie grecque, au stoïcisme surtout, et prépare la création d’un code destiné à régir longtemps les nations les plus civilisées. De Caton, il faut rappeler la définition célèbre de l’orateur, vir bonus dicendi peritus , « l’homme de bien habile à parler », qui sera souvent répétée, mais dont le sens varie avec la conception du vir bonus. Dans son Histoire paraissent, à côté de Rome, les villes italiennes et les peuples étrangers, Ligures grossiers et menteurs, Espagnols simples et pauvres, Celtes beaux parleurs et excellents combattants. Dans le traité De re rustica , il rassemble des préceptes d’agriculture, des recettes médicales et culinaires, des formules magiques et des comptes financiers. Pour Caton, l’agriculture est le meilleur moyen d’augmenter ses ressources, à condition qu’on ne laisse rien perdre, qu’on fasse travailler sans relâche les esclaves et qu’on s’en débarrasse, quand ils ne rendent plus de services, qu’on surveille avec soin le domaine et l’intendant, et qu’on utilise les nouveautés étrangères, productrices de revenus nouveaux. Aucun livre ne révèle mieux l’âpreté romaine et n’est plus propre, si on le compare aux Géorgiques de Virgile, aux traités et aux lettres de Cicéron, à faire voir quels progrès la civilisation grecque a amenés dans la morale, dans la littérature et la société de Rome.

Les poètes célèbres sont Lucilius, né en Campanie et mort à Naples ; Accius ou

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Attius, un Ombrien de Pisaurum, et Pacuvius, le neveu d’Ennius, né à Brindes ; Térence, un Africain de Carthage, et Statius Cæcilius, un Gaulois de la tribu des Insubres. Pacuvius et Attius furent, pour leurs tragédies, comparés à Euripide et à Eschyle. Lucilius, dont se souviendront Horace, Perse et Juvénal, est un satirique dont les conceptions morales sont fort élevées et bien romaines : la vertu est pour lui une chose grande et belle qui assigne son prix véritable à tout ce qui nous entoure ; elle distingue le juste, l’honnête, l’utile ; elle juge, comme il convient, les richesses et les honneurs ; elle défend les bons et combat les méchants ; elle met la patrie au premier rang, la famille au second, l’individu au dernier. De Térence, l’émule de Ménandre, on peut rappeler la psychologie d’une finesse et d’une délicatesse inconnues jusque-là aux Romains, comme des sentences morales dont l’élévation n’a pas Je suis homme, dit-il, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger, Homo sum , humani nil a me alienum puto.

Le Gaulois Statius Cæcilius est un affranchi qui, chargé par les édiles de l’examen des pièces nouvelles, aurait, selon une légende souvent reproduite, favorisé les débuts de Térence. Aux personnages de Plaute, parasites, esclaves, vieux maris qui gourmandent leurs femmes, il en joint de nouveaux, le vieillard mélancolique qui est à charge à lui-même et aux autres, le vieillard qui plante pour la génération future et dont se souviendra La Fontaine, le père indulgent et surtout celui qui, au lieu de dire comme Plaute dans YAsinaire , longtemps avant Hobbes, que « l’homme est un loup pour l’homme », voit au contraire dans l’homme « un dieu pour l’homme ». Chez Cæcilius encore, il y a plus d’observation et de finesse que chez Plaute : les pires ennemis, dit-il, ont le visage riant et le cœur sombre ; l’amour est le plus grand des dieux, celui qui peut rendre fou ou sage, malade ou bien portant, odieux ou aimé. Si Varron donne le premier rang à Plaute pour le dialogue et à Térence pour les caractères, il le réserve, pour l’intrigue, à Cæcilius.

Par l’exemple de la comédie, on voit donc bien comment se constitue la littérature latine : les Grecs fournissent les modèles ; c’est un Ombrien, Plaute, — après un Grec de Tarente, Livius Andronicus, un Campanien, Nævius, et un Calabrais, Ennius, — qui lui donne droit de cité à Rome ; c’est un Gaulois

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