TRAVAUX PUBLICS EN GAULE
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que, dans tous ses poèmes, la quantité est soigneusement observée. Son poème épique sur saint Martin, en hexamètres, s’inspire de Sulpice Sévère et de Paulin de Périgueux ; les métaphores, les images, les comparaisons, les antithèses, les jeux de mots, l’allitération et la rime, qui dénotent le rhéteur, ne laissent pas de rendre son œuvre très vivante. En prose, Fortunatus a écrit la vie d’Albinus, évêque d’Angers, de Marcellus et de saint Germain, évêques de Paris, peut-être de saint Médard, enfin celle de sainte Radegonde : il s’attache surtout aux miracles dont il veut dresser la liste et il n’y emploie que des expressions que le peuple puisse comprendre.
Grégoire de Grégoire de Tours a été appelé, non sans raison, notre
tours Hérodote. Descendant d’une famille sénatoriale d’Arvema, arrière-petit-fils par sa mère d’un évêque de Langres qui avait été canonisé et dont il prit le nom, il naquit en 538 et fut instruit par son oncle Gallus, évêque d’Arverna, et par son successeur Avitus. En 573, il succédait comme évêque de Tours à Euphronius, le cousin de sa mère. Fortunatus célébra l’élection de Grégoire, le pasteur idéal, capable de défendre, de toutes façons, ceux dont il avait la garde. Tours, la ville de saint Martin, restait le centre religieux de la Gaule, et Grégoire fut ainsi, pour tout le pays, le défenseur des peuples et le conseiller des rois. Il mourut en 594.
De ses nombreux écrits, l 'Histoire des Francs est le plus considérable. Composée de 576 à 592, elle a pour objet essentiel, dit l’auteur, l’histoire actuelle du pays, que la postérité ne doit pas ignorer. L’instruction grammaticale de Grégoire de Tours présente des lacunes, car elle n’a été faite que d’après Marcianus Capella. Il n’est ni rhéteur ni philosophe, mais il a entrepris cette lourde tâche, parce que, dans cette époque de décadence littéraire, il ne s’est trouvé aucun savant pour s’en charger. Dans un premier livre, Grégoire donne un abrégé de l’histoire universelle, d’Adam à la mort de saint Martin; à partir de l’ère chrétienne, la Gaule intervient et bientôt elle occupe le premier plan. Le deuxième livre consacré à Briccius, successeur de saint Martin, traite des Vandales, des Huns, des Francs, des évêques d’Arverna et de Tours, de l’histoire de Clovis jusqu’à sa mort ; le troisième et le quatrième, qui vont jusqu’en 575 (date de la mort de Sigebert), relatent déjà des faits observés par Grégoire lui-même. Les livres suivants poursuivent encore mieux le but que s’est proposé l’historien : année par année, l’auteur expose ce qui s’est passé chez les Francs jusqu’en 591 et il termine par un chapitre sur les évêques de Tours. C’est dans ces derniers livres que Grégoire montre pleinement ses tendances morales
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et religieuses en racontant les luttes des impies, la vie des justes, les vertus et les miracles des saints, la ruine des peuples, l’histoire du royaume de Dieu, c’est-àdire surtout celle de l’Église, et l’action de la Providence dans l’existence des individus et des peuples : tout réussit à Clovis qui défend le catholicisme, tandis que les princes hérétiques sont punis et disparaissent. La narration, qui ressemble à celle des Mémoires, manque d’habileté, mais elle a de la fraîcheur et de la vie.
D’autres écrits de Grégoire traitent des miracles : quatre livres établissent que Dieu confirme, par ceux qui se renouvellent chaque jour sur le tombeau de saint Martin, les merveilles qu’il fit pendant la vie de ce saint et par son ministère. Grégoire les a composés après que sa mère lui est apparue et il s’attache surtout aux miracles qui ont lieu par l’intermédiaire d’objets contigus au tombeau du saint, poussière qui le recouvre, eau qui a servi à le laver, rideau qui l’entoure.
Il procède de même pour saint Julien, pour la vraie croix du couvent de Radegonde, pour les saints clous, pour la couronne d’épines, pour les tableaux du Christ, pour les reliques de la Sainte Vierge et des Apôtres, pour saint Saturnin et les martyrs de la Gaule, d’une façon générale, pour la gloire des martyrs. Il continue ce travail dans la Gloire des Confesseurs , dont les miracles, moins éclatants, appartiennent à la Gaule, surtout à la région de Tours et à celle d’Arvema : on y trouve des anecdotes pieuses, dont l’une rappelle une tradition païenne transférée à une église de saint Hilaire.
L’auteur se plaint de son ignorance de la grammaire, des genres et des cas. Ses Vies des Saints ou des Pères relatent les actions des évêques, des abbés et des ermites de la Gaule, parmi lesquels se trouvent Grégoire, son arrière-grandpère, son grand-oncle, Nicétius, évêque de Lyon, et Gallus, son oncle, qui fut son précepteur. Son manuel liturgique traite des offices nocturnes, dit l’heure à laquelle ils doivent être célébrés d’après la position et le lever des étoiles les plus importantes, signale sept miracles de la main des hommes : l’arche de Noé, les murailles de Babylone, le temple de Salomon, le tombeau du roi des Perses, taillé dans une seule améthyste et richement sculpté, le colosse de Rhodes, le théâtre d’Héraclée, bâti dans une montagne, le phare d’Alexandrie. A ces sept
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miracles, Grégoire en oppose sept qui sont l’œuvre de Dieu et sont impérissables : le flux et le reflux de la mer, l’éclosion de la semence et la fécondité des arbres fruitiers, symbole de la résurrection, le phénix, le volcan de l’Etna, les sources de Gratianopolis, d’où coulent de l’eau et du feu, le soleil, la lune avec sa croissance et sa décroissance, auxquels s’ajoute le cours varié des étoiles.
La langue de Grégoire de Tours, étudiée avec soin par M. Bonnet, permet de saisir le passage du latin aux langues romanes, spécialement au français ; elle se rapproche de la langue parlée par le peuple beaucoup plus que du latin savant que veut écrire Grégoire et qu’emploient la plupart des écrivains.
Enfin Marius, né dans le diocèse d’Autun, évêque d’Avenches (mort en 594 à Lausanne), a continué la chronique de Prosper Tiro, de 455 à 481 : pour lui l’empire romain conserve l’importance qu’il avait pour saint Jérôme et Prosper ; Constantinople en reste la capitale et il s’occupe autant de Byzance et de l’Italie que de la Gaule.
Le septième et le On présente trop souvent le siècle qui suivit comme huitième siècle ^ époque de complète barbarie. Il faut se rappeler cependant que le règne de Dagobert fut une période brillante par la puissance politique et le développement artistique. Et nous savons qu’en 629 un roi d’Est- Anglie institue les premières écoles de la Bretagne anglo-saxonne d’après celles qu’il a vues chez les Francs. Le Bourguignon Frédégaire continue l’histoire de Grégoire, de la mort de Chilpéric à 641, en y joignant des extraits de saint Jérôme, d’Idace et du Liber generationis , de saint Isidore et des six premiers livres de Grégoire. Frédégaire s’occupe des Francs et surtout de la Bourgogne, mais aussi des Byzantins et des Lombards. Sans doute il se plaint de son ignorance et de celle des contemporains : le latin s’éloigne de plus en plus de la langue classique. C’est que l’élément populaire prend une place de plus en plus importante, comme on le voit encore par le rôle que joue la légende, venue de la tradition orale dans le récit historique. D’ailleurs, Frédégaire néglige les saints et les miracles pour s’attacher aux actions des rois et aux guerres des peuples, en poursuivant surtout l’exactitude chronologique.
Au huitième siècle un autre historien, qui écrit vers 725 en Neustrie, peut-être à Paris, donne encore une continuation de Grégoire dans les Gesta regum Francorum , qui vont jusqu’en 720 : la tradition orale y intervient, sans grand souci de la chronologie; la légende et la fable s’y mêlent à l’histoire. Deux cosmographies, l’une en vers et l’autre en prose, furent aussi composées en France à cette époque. La pre-
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mière est donnée comme la traduction d’un ouvrage de saint Jérôme par Éthicus, philosophe de l’Istrie. L’auteur, qui cite le poème de saint A vit, affirme qu’il a visité les pays fabuleux dont il parle. On a comparé son œuvre au Voyage à la lune de Lucien et aux Voyages de Gulliver , de Swift : il y mêle des affirmations fantaisistes à des extraits de saint Isidore ; il n’observe guère plus la grammaire que la vérité ; il emploie des mots rares, des archaïsmes et des néologismes ; il présente des légendes, dont on se servira plus tard, sur Alexandre le Grand et l’origine troyenne des Francs ; il donne une importance considérable aux Turcs qui doivent exercer de grands ravages à l’époque de l’Antéchrist. Roger Bacon le cite souvent dans YOpus majus. La seconde cosmographie anonyme, peut-être d’un Franc, comprend cent vingtneuf vers, dont la matière provient des Etymologies de saint Isidore, sauf en ce qui concerne notre pays : de la Gaule Belgique il cite les villas royales, les princes beaux et guerriers, les hommes terribles dans le combat, et il célèbre les Burgondes dont la gloire est incomparable! Sa langue rappelle celle de Frédégaire et d’Ëthicus.
Enfin, parmi les Vies de Saints qui tiennent une place si grande au septième et au huitième siècle, on doit citer deux Vies de saint Léger, l’ambitieux évêque d’Autun, l’une d’un moine de Saint-Symphorien d’Autun, qui a connu le saint et expose avec soin son action politique, l’autre, du prieur de Ligugé, Ursin, qui parle surtout de la constance du martyr et a inspiré un ancien poète français. Le moine est très soucieux de son style; le prieur s’adresse aux ignorants. La vie de saint Amulf de Metz, celle de la reine Bathilde font une place peu considérable à l’action historique et se rapprochent de la langue du peuple, auquel elles sont lues dans les églises. La vie de saint Amand, né près de Nantes, missionnaire chez les Basques des Pyrénées, les Slaves du Danube, les Belges de l’Escaut où il fut évêque de Maestricht, est d’un moine du couvent d’Elno, près de Tournai. Le couvent fondé par saint Amand, qui y mourut en 661, devint un asile pour les lettres ; Baudemond y écrivit, vers 680, la vie de Jonas, fondateur du couvent de Bobbio ; il raconte dans la Vie de saint Columban , ce que le moine irlandais a fait en France et en Italie, en y joignant la vie d’Eustase et d’Attala, abbés de Luxeuil et de Bobbio, qui lui avaient fourni des documents :
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il connaît la grammaire, use d’expressions mythologiques, cite Tite-Live et la Bible.
Fortunatus, Grégoire de Tours et leurs continuateurs ne sont certes pas à dédaigner dans l’histoire de la littérature. Mais au huitième et au neuvième siècle, grâce aux efforts de Charlemagne et de ses successeurs, les écrivains de la Gaule vont se replacer au premier rang, près des Italiens, des Anglo-Saxons et des Irlandais, notamment Alcuin et Jean Scot Ërigène.