LES POÈMES
Le problème du milieu A ce point du présent exposé, qu’a-t-on expli-
et du moment qué? La formation des chansons de geste? Non pas encore, mais seulement la formation des légendes à base historique qu’elles exploitent. La tâche du mythographe ou de l’hagiographe est à peu près achevée ; celle de l’historien des mœurs et du critique littéraire reste à peu près entière. Car ce qui fait le caractère des chansons de geste, ce n’est pas qu’elles mettent en scène tel Guillaume ou tel Ogier et qui proviennent de telle et telle église; mais c’est qu’elles modèlent ces personnages sur un certain type de héros, qu’elles leurs prêtent des aventures et des passions d’un certain ordre. Expliquer les chansons de geste, c’est montrer la nécessité ou la convenance, à l’époque où elles furent composées, de ce type de héros, de cet ordre d’aventures et de passions. C’est déterminer la relation de l’esprit des chansons de geste à l’esprit du temps.
Tâchons d’abord, à cet effet, de préciser les dates. A regarder le Liber sancti Jacobi , on constate que ses auteurs, vers l’an 1140, connaissaient les chansons de Mainet , d ’Agolant, à’ Aubry le Bourguignon , d’Ogier, des Lorrains , plusieurs autres encore ; et maints textes analogues, que nous pourrions aussi bien alléguer, prouvent qu’à cette date les principales « gestes » étaient déjà constituées. Si, rebroussant chemin, l’on cherche les témoignages les plus anciens, on remonte jusqu’à ce passage de la Chronique d’Hariulf, cité plus haut, d’où il résulte qu’un poème de Gormond se chantait déjà en 1088, et jusqu’à un document très remarquable, sensiblement contemporain d’ailleurs de la Chronique d’Hariulf. Il émane de l’abbaye de Saint- Yrieix-de-la-Perche (Haute-Vienne). Vers l’an 1090, au coins d’un procès qu’ils soutenaient, les moines de cette abbaye avaient fabriqué à l’appui de leur cause un prétendu diplôme de Charlemagne, et pour lui donner les caractères de l’authenticité, ils n’avaient trouvé rien de mieux que de le signer des noms de Turpin, d’Ogier le palazin , de Guillaume au courb nez , de Bertrand le preux (1) ; tous per-
(1) Ego Karolus, gratta Dei rex, hoc testamentum relegi ac subscribere jussi, ...principibus nostris adtestantibus, scilicet domno Turpione , Otgerio palatino ac Guillelmo Curbinaso, Bertranno validissimo, Rotgerio Cornualto.
LES CHANSONS DE GESTE
sonnages de chansons de geste; ce qui implique que les chansons de geste jouissaient déjà d’un crédit solide, établi, disons depuis l’an 1050 au plus tard ; et d’ailleurs, c’est de l’an 1050 au plus tard que les paléographes datent le Fragment de la Haye. Ce débris d’un poème latin mène au siège d’une ville sarrasine quatre barons, Emaut, Bertrand, Bernard, Guielin, qui se retrouveront plus tard côte à côte dans les chansons du cycle de Guillaume. Le Fragment de la Haye représente- t-il la mise en latin d’un poème en langue vulgaire? Ou bien, est-ce l’inverse? les chansons de geste dérivent-elles, comme il est possible, de poèmes composés en latin? Quoi qu’il en soit, on voit que, de l’an 1050 au plus tard à l’an 1150 ou environ, du Fragment de la Haye au Livre de saint Jacques , se déploie une période plus que séculaire, avant laquelle nous ne trouvons nul indice quelconque de l’existence des chansons de geste, au terme de laquelle le genre a déjà produit ses chefsd’œuvre, à peu près tout l’essentiel de ce qu’il devait produire.
Le onzième siècle, charle- Entre les faits sociaux de cette période, — magne et la croisade 1050-1150, — et les chansons de geste, n’y a-t-il pas des rapports, des concordances, et, comme on disait jadis, des harmonies? C’est dans le même temps, au sortir de la noire nuit du dixième siècle, que s’épanouissent en France les formes classiques du système féodal et la chevalerie. C’est dans le même temps que se créent les grandes foires, que se développe la vogue des pèlerinages. C’est au cours du onzième siècle que pour la première fois la France essaime au loin, que se fondent les établissements français de l’Italie méridionale et de la Sicile, et le royaume français d’Angleterre. Surtout c’est au cours du onzième siècle que s’élabore l’idée de guerre sainte.
Le onzième siècle s’ouvre par la lettre où Sylvestre II, pape français, appelle pour la première fois les chrétiens à la lutte contre les infidèles ; il se clôt par la prédication d’Urbain II, pape français : Ite, praedicabiles per Orbem milites ; eat Francorum virtns!... Dans l’intervalle, s’échelonnent des expéditions contre les Musulmans d’Espagne, lesquelles préparèrent la croisade de Terre-Sainte. Campagne des Normands de Roger de Toeny en 1018 ; campagne des Bourguignons enrôlés par Odilon, abbé de Cluny, en 1033 ; campagnes de Gui-Geoffroy, duc d’Aquitaine, en 1063 ; d’Eble, comte de Roucy et de Reims, en 1073 ; d’Hugues, duc de Bourgogne, en 1078 : ce n’étaient pas de pacifiques cortèges de pèlerins qui cheminaient alors vers les Pyrénées, vers Roncevaux, mais des troupes ou des bandes en armes, qu’escortaient d’ordinaire des moines de Cluny, grands instigateurs de ces entreprises, car Cluny possédait en Espagne de riches domaines. Quoi
d’étonnant si ces aventuriers, pleins d’une excitation à la fois religieuse et belliqueuse, ont entendu nommer sur leur route celui qui les y avait précédés, marchant comme eux contre les Sarrasins et s’ils ont recueilli avidement ce que les clercs leur
disaient de lui, — le roi Charlemagne.
Certes, la gloire de Charlemagne n’avait jamais dépéri. Tant d’églises, construites ou enrichies par lui, s’étaient chargées de la perpétuer ! Renouvelant les dithyrambes des Angilbert et des Alcuin, les hommes de pensée et de savoir du neuvième et du dixième siècle
avaient continûment célébré en lui « le guide et l’honneur de l’Église », le modèle du roi chrétien, le nouveau Constantin. Mais au onzième siècle, à mesure que se développaient la dévotion itinérante, et, à la faveur des aventures guerrières d’Italie et d’Espagne, l’idée d’une mission de la France, l’idée de croisade, un fait nouveau se produisit : le nom de Charlemagne, symbole d’un grand passé, devint le symbole des efforts et des espoirs du temps présent. L’image se forma, plus légendaire que vraie, qui le représentait comme ayant usé sa vie à parcourir la terre pour le service de Dieu. Parce qu’on voyait réellement au terme de certains pèlerinages des monuments de sa sollicitude, à Rome la Schola Francorum , à Jérusalem Sainte-Marie-Latine par lui fondées; parce qu’il avait étendu son protectorat sur les Lieux-Saints de Palestine; parce que plusieurs fois il était descendu en Italie pour assister les papes ; et parce que ses armées, franchissant les Pyrénées à