‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 80 sur 186 · OGIER ENDORMI · texte numérisé non relu

OGIER ENDORMI

HISTOIRE DES LETTRES

l’abbesse du lieu, la propre mère de Bernier, a péri dans l’incendie ; Bemier n’est-il pas libre désormais? Cependant il dompte encore sa colère et sa douleur et comme, après le combat, son seigneur forcené demande du vin, qu’il boira à la ruine de ses ennemis, Bernier s’agenouille dans l’herbe et lui tend la coupe ; il guette, le redoutant et le désirant à la fois, un nouvel outrage, qui peut-être l’affranchira. Nos trouvères se sont ingéniés à poser de tels cas de conscience,

souvent subtils, à les faire jaillir des situations, en casuistes, en juristes qui seraient bons dramaturges. Que l’on est loin des passions uniformes, collectives, des caractères typiques que peignaient les poètes de la Geste du roi !

Ce sont ici les drames intimes, particuliers, de la conscience individuelle. Et ces romans, pourtant pleins de violence, servent surtout, — c’est leur grand caractère, — à mettre en relief la plus belle vertu du moyen âge, celle qui avait noué les mailles du tissu féodal, la religion de la foi donnée ou reçue.

Les péripéties se succèdent, les deux chefs de clan s’acharnent, la guerre se prolonge et parfois les violents meurent sans repentir, Raoul de Cambrai entre autres, au cours même de leurs forfaits. Parfois aussi, ils se reconnaissent au moment de périr : Isembard, qui reniant Dieu, n’a jamais voulu renier la mère de Dieu, invoque Notre-Dame à son heure dernière, et peut-être a-t-elle obtenu son pardon. Mais, le plus souvent, ces orgueilleux, que la démesure a presque dépossédés d’euxmêmes, Dieu les prend en pitié. Il les avertit par des signes. Il les élève, il les abaisse tour à tour. Il les appelle. Longtemps un Girard de Roussillon résiste à cet appel. Dieu a beau lui imposer les châtiments les plus graves, l’exil, la ruine, la vie misérable au fond d’une forêt ; il retourne de sa forêt au siècle, et l’amour de la guerre se réveille en lui. Dieu, qui l’aime, le reprend par d’autres épreuves encore (la mort

mr \ A'f ■ ’ r

Page 1