‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 9 sur 186 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

la quatrième des Ëglogues qui rappellent Théocrite, Virgile fait allusion à la naissance d’un enfant privilégié qui doit ramener l’âge d’or et en qui certains chrétiens reconnaîtront plus tard Jésus-Christ. Dans les Géorgiques, où il montre que l’agriculture, après avoir fait la prospérité de Rome, est seule capable d’assurer la destinée future de l’Empire, Virgile utilise ses observations personnelles et les traditions des campagnards auprès desquels il a vécu, le poème d’Hésiode, les traités d’Aristote, de Théophraste, d’Euphorion, d’Ëratosthène, de Xénophon, de Nicandre, d’Aratus, de Magon, de Caton et de Varron. C’est une œuvre savante qui sera, comme telle, citée par Pline, Columelle et bien d’autres. Mais c’est surtout une

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œuvre poétique, où Virgile fait entrer ce qu’il y a de meilleur chez les Grecs et les Alexandrins. Par l 'Enéide, Virgile a voulu égaler les Grecs, rivaliser avec Homère, en donnant six chants qui sont une Odyssée et six qui forment une Iliade. En chantant la gloire du pays, qu’il résume, pour ainsi dire, dans le culte de Rome et d’Auguste, il fait une synthèse de tout ce qui l’a précédé, d’Homère et d’Hésiode, des poètes tragiques, cycliques et alexandrins, des légendes grecques et des poésies sur l’amour, des philosophies de Pythagore et de Platon, des Épicuriens et des Stoïciens. Les générations ultérieures verront dans Y Enéide une encyclopédie, et, dans son auteur, un prophète et un magicien. Alcuin et Dante le proclament le plus grand des poètes ; Bossuet le sait par cœur et Voltaire en fait son dieu.

Voici d’autres poètes de la Cisalpine : Cassius de Parme, auteur de satires, d’élégies et d’épigrammes ; Furius Bibaculus qui écrit un poème sur la guerre des Gaules ; Æmilius Macer, de Vérone, qui compose un et peut-être plusieurs poèmes sur les oiseaux, les serpents, les plantes médicinales où il imite les Theriaca de Nicandre. L’ami de Furius Bibaculus, Valérius Caton, unit la poésie et l’érudition : il commente les poètes grecs et latins; il écrit des poèmes intitulés Diana et Lydia , et un autre où il exprime les regrets et l’indignation ( Dirœ ) qu’il éprouve quand il est dépouillé de sa propriété.

Varron d’Atax et Cornélius Gallus de Fréjus sont des Transalpins. Varron est né vers 81 avant Jésus-Christ, dans le bourg d’Atax ou dans le voisinage de la rivière qui porte ce nom, peut-être à Narbonne. A trente-cinq ans, dit Suétone, il se mit à étudier avec ardeur la littérature grecque. Les vers qu’il a laissés révèlent un contemporain des grands maîtres de l’époque d’Auguste. On a cherché à expliquer sa prédilection pour les sujets géographiques par son séjour à Narbonne où de nombreuses flottes se donnaient rendez-vous, par les travaux de Musée, de Patros et de Nicandre qui avaient déjà écrit sur l’Europe. On eût pu se souvenir aussi des deux voyageurs de Marseille, Euthy dème et Pythéas,qui ont laissé des relations célèbres. Nous n’avons pas de documents pour décider si les Libri navales , si la Chorographie, que le poète Licentius appelait le Voyage de Varron et qui faisait une place à la cosmographie dans la description des régions terrestres, sont bien de notre Varron d’Atax. Mais celui-ci avait emprunté à Apollonius de Rhodes le sujet d’un poème sur Jason dont la célébrité fut grande et où il racontait J’expédition des Argonautes ; il était aussi l’auteur d’une épopée sur la guerre des Séquanes. De ses satires, Horace ne fait pas grand cas ; mais on vantait ses élégies et une épigramme où il louait Pompée et surtout Caton. Properce et Ovide, Stace et Velleius Paterculus voient en lui un grand poète ; Virgile lui fait des emprunts, comme il emprunte à Ennius.

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Caïus Cornélius Gallus, né en 66 avant Jésus-Christ à Forum Julii ou Fréjus en Gaule, est mort en 26. Descendant d’un affranchi de Sylla ou de Cinna, il vint de bonne heure à Rome où il fut le condisciple de Virgile et de Varius chez l’épicurien Syron. A vingt ans, il fut remarqué comme poète et traduisit en partie l’Alexandrin Euphorion. Après le meurtre de César, il fut l’ami et le confident d’Octave. En 41, il fut un des triumvirs chargés de distribuer aux vétérans les terres confisquées dans le nord de l’Italie. Les habitants de Mantoue, Virgile en particulier, lui furent reconnaissants de la manière dont il procéda à cette répartition. Virgile l’a, dans la sixième Ëglogue, célébré et rapproché du vieillard d’Ascra, Ascrœo seni ; dans la dixième, il a chanté ses amours. Pendant dix ans, Gallus vécut dans l’intimité d’Auguste. Il profita de la paix du monde pour célébrer, dans des élégies imitées du grec, une Lycoris que Servius dit être la Cythéris aimée de Marc-Antoine et introduite par Cicéron dans une Philippique. En 31, Gallus commande à Actium un corps de troupes. Octave le charge ensuite de poursuivre Antoine en Égypte. Gallus oblige un des lieutenants d’Antoine, Pinarius Scarpus, à se rendre avec ses quatre légions et il force Antoine lui-même à la retraite. C’est Gallus qui, de la part d’Octave, porte à Cléopâtre des paroles rassurantes pour l’engager à vivre. Administrateur de l’Égypte, il réprime une révolte de la Thébaïde. Il étend le commerce et protège les arts. Dénoncé après quatre ans de gouvernement pour avoir tenu des discours outrageants contre l’empereur, disgracié, condamné à l’exil et privé de ses biens, il se donne la mort. Ovide et Properce ont loué Gallus du vivant d’Auguste. Quintilien le tient pour un des meilleurs élégiaques de Rome. Rien ne nous reste de ses œuvres.

Historiens cisalpins Parmi les historiens. César est Romain, Salluste,

et transalpins Sabin ; Tite-Live et Cornélius Népos sont de la Gaule cisalpine, Trogue-Pompée, de la Gaule transalpine.

César écrit pour rendre son action plus puissante. En grammaire, il veut qu’on recoure à l’analogie, c’est-à-dire à une méthode tout expérimentale pour régler les cas douteux par les cas incontestés. En histoire, il compose, sur la guerre des Gaules et sur la guerre civile, des Commentaires , qui sont une apologie et un moyen de propagande, où il ne présente guère que ce qui lui est favorable. Mais le premier de ces ouvrages est une des sources fort rares où l’on peut trouver des renseignements sur notre pays au temps de la conquête romaine. C’est avec César et Salluste, dont l’influence sera grande sur nos historiens français, que naît à Rome l’histoire proprement dite : en 43-42, Salluste écrit le Catilina , en 40, le Jugurtha , d’après les

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mémoires de Sylla, Scaurus, Rutilius et l’histoire de Sisenna, qui avait raconté en douze livres les guerres de son temps. De 40 à 35, Salluste compose les Histoires qui embrassent la période postérieure à la mort de Sylla. Le Jugurtha « avait montré l’avènement de la démocratie, les Histoires en décrivent le triomphe, après une réaction passagère, le Catilina , les terribles excès ». Salluste veut imiter Thucydide, être comme lui impartial et philosophe, mais il n’est ni l’un ni l’autre.

Tite-Live, né en 59 à Padoue, ami d’Auguste et précepteur de Claude, mourut en 17 après Jésus-Christ. Il a écrit des Dialogues philosophiques dont nous ne savons rien et cent quarante-deux livres d’une Histoire , qui va de la fondation de Rome au temps d’Auguste, et qui est contemporaine de l’œuvre de Nicolas de Damas, de celles de Denys d’Halicamasse, de Diodore de Sicile et de Strabon. Tite- Live a réalisé le souhait de Cicéron et composé une œuvre oratoire où l’on sent même parfois la déclamation. Son histoire est avant tout patriotique et romaine :

« Jamais, même dans les rêves des philosophes, il n’y eut de république si grande, si sainte, si riche en beaux exemples, si longtemps à l’abri du luxe et de l’immoralité. » En outre, le grand profit de l’histoire consiste, selon Tite-Live, dans les exemples qu’on y trouve. Mais la morale qu’il recommande, c’est celle de l’intérêt public ou national, à propos de laquelle Cicéron a déjà voulu joindre l’honnête à l’utile. Il se garde bien d’ailleurs de condamner, chez les anciens Romains, les actes qui augmentèrent leur puissance ou agrandirent leur territoire ; parfois il est d’une partialité révoltante et déclare vertueuses les initiatives les moins morales, pourvu qu’elles produisent pour Rome des résultats utiles. Cette réserve faite — et elle est essentielle — on peut admettre qu’en plus d’un endroit, il exprime des sentiments d’honneur, de dévouement à l’intérêt commun, de respect des lois, d’amour de la liberté qui font de lui, avant Corneille, un vrai maître en fait de grandeur d’âme. Taine le met avec raison au premier rang des historiens romains et ne laisse au-dessus de Tite-Live que Thucydide, plus philosophe, et Tacite, plus poète. Avec lui on peut dire, à notre point de vue spécial, que le Gaulois Tite- Live a déjà les meilleures qualités de l’esprit français, clarté, ordre, précision,

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amour du beau langage, du développement abondant et régulier, chaleur contenue, mais énergique, peu de couleur, peu de fougue, mais une force maîtresse d’ellemême et bien équilibrée. « Pour nous, Français, sa limpidité, sa prodigieuse raison, sa logique sont des qualités de famille; il a consacré les dons les plus solides de l’esprit gaulois à célébrer les plus fortes vertus de l’âme romaine. »

C’est aussi un Cisalpin des bords du Pô que Cornélius Népos (99 av. J.-C. à 24), l’ami de Cicéron, d’Atticus, de Catulle. Il avait écrit trois livres de Chroniques , que Catulle dit savantes et laborieuses, un traité de géographie, cinq livres d’ Exemples

historiques qu’on croit avoir été une sorte de morale en action, une Vie de Caton V ancien et une Vie de Cicéron. Son œuvre capitale portait sur les Hommes illustres , rangés en séries parallèles, de la Grèce et de Rome, généraux et rois, poètes et grammairiens, historiens et orateurs. Nous ne pouvons en juger aujourd’hui que par la partie consacrée aux chefs des nations étrangères et par les vies abrégées de Caton et d’Atticus.

A la Gaule narbonnaise appartient Trogue-Pompée, contemporain d’Auguste, dont les ancêtres étaient originaires du pays des Voconces entre le Rhône et la Durance. Son grand-père Trogue s’attacha à Pompée pendant la guerre contre Sertorius, reçut de lui le droit de cité et prit son nom. Son père fut un des secrétaires de César. Trogue-Pompée, très savant dans la littérature grecque, ne semble pas avoir rempli de fonctions publiques. Son Histoire des animaux , estimée de Pline, a été consultée par Charisius et Priscien, Servius, saint Jérôme et saint Augustin. Mais son œuvre principale est une Histoire philippique en quarante-quatre livres, dont il voulait faire une histoire universelle à la façon de Théopompe, qui avait pris la Macédoine avec Philippe et Alexandre comme centre du monde grec, en exposant les secrètes raisons des actions et les motifs personnels de ceux qui les ont accomplies. Trogue-Pompée continua l’histoire jusqu’au règne d’Auguste, en donnant toutefois plus de place à la Grèce et à l’Orient qu’à Rome : il mit ainsi à la portée des Latins ce qui avait été préparé pour les Grecs. De son œuvre, il nous reste un sommaire de chaque livre et des extraits faits par Justin, que saint Jérôme est le premier à nommer. « Pendant le loisir dont je jouissais à Rome, dit l’abréviateur, j’ai extrait des quarante-

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quatre livres de Trogue -Pompée tout ce qui m’a paru digne d’être connu, et laissant de côté tout ce qui n’était pas d’une lecture agréable ou d’une instruction utile, j’ai fait du reste, pour ainsi dire, un humble bouquet de fleurs, dans le dessein de rappeler l’histoire grecque à ceux qui la savent et de l’apprendre à ceux qui l’ignorent. » Isidore de Séville, Jomandès, Jean de Salisbury, bien d’autres encore — dont les premiers éditeurs — ont confondu l’abréviateur de Trogue-Pompée avec le célèbre apologiste que l’Église a canonisé. L’histoire de Trogue-Pompée, christianisée ainsi par un martyr, obtint un grand succès : au temps de la troisième Renaissance, les éditions s’en multiplièrent ainsi que les traductions dans toutes les langues de l’Europe.

Marcus Terentius Varro, le plus illustre des poly graphes de ce temps, est un Sabin de Réate, mais il a été, presque au même titre que Virgile et Cicéron, le maître de l’Occident latin. Dans les soixante-quatorze ouvrages en six cent vingt livres qu’il laisse en mourant, Varron cherche un profit immédiat ou durable : il écrit sur la navigation et sur le Sénat, sur l’agriculture pour la remettre en honneur, sur les antiquités divines, pour rétablir le culte national, sur les antiquités humaines, pour raviver chez les Romains le souvenir de leurs ancêtres, sur la philosophie, pour rendre son pays possesseur de la pensée grecque. Aussi est-il, pour ses contemporains et pour ses successeurs, un savant encyclopédique : « Il avait tant lu, dit saint Augustin, qu’on ne sait pas où il a pris le temps d’écrire, et il a tant écrit qu’il serait presque impossible de lire ses œuvres complètes... Il plaira, dit-il encore, à ceux qui aiment les faits et les idées autant que Cicéron à ceux qui aiment les belles phrases. » Saint Augustin a tiré des Antiquités divines , où se trouve la distinction célèbre des trois théologies, mythique ou poétique, naturelle et philosophique, un grand parti pour combattre le paganisme. On a affirmé, mais sans preuves, que le livre fut brûlé avec d’autres de l’antiquité par ordre du pape Grégoire le Grand. Pétrarque soupçonne, en 1343, que les Antiquités existent encore, mais il ajoute que, depuis de longues années, il les cherche vainement. Ses neuf livres sur la Discipline sont le premier traité sur les arts libéraux, grammaire, dialectique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astrologie.

ENCRIER (P om péi).

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