LA SOMME
Sud, arrosant Saint-Simon et Saint-Quentin, puisant ses premières eaux non loin de celles de la Sambre, d'où vient peut-être la communauté de nom des deux rivières, « Samara ». Elle tourne ensuite à l'Ouest, mais dessine encore une très forte courbe vers le Nord, vers Péronne. Elle arrose les fameuses « villes de la Somme », places fortifiées qui couvraient Paris et qui tant de fois arrêtèrent l'invasion, Ham, Péronne, Bray, Corbie, célèbre par le siège qu'elle soutint contre les Impériaux en 1636. Elle coule désormais dans un de ces synclinaux parallèles à la basse Seine, qui accidentent la partie Nord du Bassin de Paris, et où sont aussi logées les deux sœurs plus septentrionales, parallèles et si analogues : la Canche (de Montreuil et
LA SEINE, SES AFFLUENTS ET LA SOMME
d'Ëtaples) et l'Authie (de Doullens). A l'un des gués devenu pont se trouve l'ancienne Samarobriva, « Pont de Somme », Amiens, ville d'art et ville de grande activité manufacturière, toute coupée de canaux et qui a justement mérité le nom de « Venise du Nord ». La Somme passe ensuite à Picquigny, puis à Abbeville, cité monastique qui a grandi à côté de l'abbaye de Saint-Riquier.
En aval, la Somme, le lit proprement dit, n'a guère que 40 mètres de large, et dans la partie maritime, au-dessous d'Abbeville, on lui a creusé un vrai canal de 50 mètres de large. Elle sépare le Ponthieu, au Nord, du Vimeu, au Sud, et finit en pleins Pays-Bas : ce sont les « Bas-Champs » dont le Marquenterre est une part, polders ou moëres qui gagnent chaque jour sur l'eau stagnante et se consolident par des apports alluviaux.
La vallée de la Somme, dans ce parcours Est-Ouest, est très large, l'eau courante étant doublée par des eaux mortes, marais, anciennes tourbières convertis autour des villes en jardins de légumes, où les maraîchers des « horrifions » circulent en des barques qu'ils poussent avec de longues perches. Ces bras et ces faux bras lui donnent en moyenne un kilomètre de large, ce qui en fait un obstacle non négligeable et lui assure sa valeur comme ligne de défense.
Les fonds tourbeux et les marécages des vallées évasées de la craie expliquent quel rôle ont joué — de tout temps et naguère encore — dans la guerre en général et dans les épisodes de la bataille, — la Somme et tel ou tel de ses médiocres affluents : l'Ancre (d'Albert) ou l'Avre picarde (rivière qui égoutte la région de Roye et par un ruisselet celle de Montdidier), ainsi que la minuscule mais tragique Luce.
Signification La Seine n'est pas seulement le fleuve de Paris et de l'Ile-
de la seine de- France ; elle est aussi, par Rouen et par le Havre, le fleuve normand, et même si le cours de l'histoire de France avait été autre, même si la Normandie avait pris la suprématie sur l'Ile-de-France — le « Duché » sur le « Royaume » — la Seine eût gardé, par les relations qu'elle établit entre les diverses sections de son cours, sa primauté parmi les fleuves français.
Son rôle en effet fut grand dans la formation de l'unité nationale. Les pays de la basse Seine, avec toute la Normandie, étaient partagés entre deux influences, celle de la mer, par laquelle étaient arrivés sur leurs barques les « hommes du Nord », celle de la terre, grasse et plantureuse, qui les avait retenus et fixés, qui, de ces nomades de la mer, avait fait des sédentaires et des terriens. Laquelle de ces deux influences devait l'emporter? Les Normands, qui avaient remonté la Seine jusqu'au milieu de son cours et assiégé Paris, rattacheraient-ils à une domination unique, anglo-
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
normande, dont la Manche était l'axe et le lien, le cours supérieur? Au contraire, la dynastie nationale que la France s'était donnée, les Capétiens, descendraient-ils le fleuve jusqu'à la mer? Tel est le sens profond des guerres normandes, et plus tard des guerres anglaises : elles ont fondé la civilisation du Nord en le libérant des influences exclusives de cette Méditerranée que subirent et qu'utilisèrent pourtant avec une si habile souplesse les fils de Tancrède. — Le traité de Saint -Clair-sur-Epte (911) avait pris sur l'intégrité du royaume des Francs la même hypothèque que celui de Verdun en 843. Les Capétiens sentirent le danger, danger de démembrement de l'antique « Francia », et sitôt qu'ils furent libres de leurs mouvements autour de Paris, sitôt qu'ils eurent rétabli la sécurité de leurs communications entre Paris et Orléans, entre la Seine moyenne et la Loire moyenne, avant même de s'attaquer à la Bourgogne ou aux « Marches de l'Est », ils s'en prirent, sous l'impulsion du plus grand d'entre eux, Philippe-Auguste, à la Normandie. Ce fut la phase de notre histoire qu'on a dénommée avec raison « la première guerre de Cent ans ». Quelle était l'idée qui portait les rois de la troisième dynastie à guerroyer ainsi sur les rives de l'Epte et de l'Avre ? C'était, confusément entrevu, un des principes de la géographie politique, celui de l'occupation totale du cours d'un fleuve par le plus fort des États qui en possède une partie : forme spéciale du principe de « l'accès à la mer ». En particulier toute puissance qui tient le cours moyen d'un fleuve doit tendre à en tenir les embouchures. Rouen et le Havre étaient nécessaires à la sécurité, à l'avenir de l'Ile-de-France. A partir du jour où la Normandie fut réunie à la couronne, l'Ile-de-France était débloquée ; d'une province, elle devint « le Royaume ».
EN NORMANDIE. (A. Lepère.)
A. Lepère, del.