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CONQUÊTES D'AUTREFOIS ET DOMAINE D'AUJOURD'HUI

e français a été en fait l'héritier du latin comme langue universelle, et le célèbre manifeste de Joachim du Bellay, la Défense et Illustration de la langue française (1549), ceux de Ronsard et de la Pléiade, les éloges mis au concours au dix-huitième siècle par les Académies de l'étranger, ont été des revendications en faveur du français, non contre des langues étrangères qui ne menaçaient point sa suprématie, mais contre le latin, qui, maintenu comme langue de l'Église, eût voulu demeurer celle de la diplomatie, de la science et des relations entre gens de différents pays (1).

Dès le treizième siècle, dans Li Livres dou Trésor (1265), Brunetto Latini proclamait le français une langue « moult délectable » ; correspondant à l'apogée de la maison capétienne, avant les guerres anglaises, il y eut une première ère de suprématie du français. Mais, pour établir sur des fondements solides l'universalité de la langue, il fallait créer la prose, en faire un instrument souple et nuancé,

(1) Voir le premier volume de l'Histoire des lettres, par F. Picavet, Jeanroy et Bédier.

capable d'exprimer avec précision toutes les idées, avec couleur toutes les images ; il convenait aussi d'accroître la richesse du vocabulaire, support de la pensée, et de dégager la phrase analytique française de la période latine, toute synthétique ;

ce devait être l'oeuvre des prosateurs du seizième siècle, Commines, Amyot, Rabelais, Calvin, Montluc, Montaigne qui « illustrèrent » la prose tout autant que Ronsard et la Pléiade la poésie. La victoire fut définitivement consacrée au siècle suivant par les manifestations du Cid de Corneille (1636), du Discours de la Méthode de Descartes (1637) et de la fondation de l'Académie française par Richelieu (1635, enregistrée en 1637).

Dès lors la langue française pouvait rayonner en tous pays ; l'outil était forgé et cet ancien parler romand du serment de Strasbourg (842), cette langue des paysans, lingua romana rustica, que l'on avait accusée de manquer de noblesse, appuyée maintenant sur la prééminence politique et artistique de la France, sur les succès éclatants de ses armes au cours de la guerre de Trente Ans, sur les traités glorieux qu'elle allait signer, sur la place, la première, qu'elle occupait en fait de civilisation et de culture, allait devenir, dans le monde entier, la langue de la société polie et de la cour. Depuis les grandes Ordonnances du seizième siècle (ordonnance de Villers-Cotterets, 1539, etc.), le français était la langue judiciaire du royaume ;

FlG. 108. — VIEILLES MAISONS DE GOURNAY (A. Lepère.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

une Ordonnance de Louis XIII de janvier 1629 l'avait imposée aux tribunaux ecclésiastiques (1).

Ferdinand Brunot a consacré tout un volume de son Histoire de la langue française à cette suprématie du français au dix-septième siècle; on y trouvera exposés les derniers épisodes de la lutte du français contre le latin, les ménagements apportés par la France, en ce qui touche la langue, dans les pays de conquête nouvelle, Flandre, Roussillon, Béarn, et surtout Alsace ; au Collège des Quatre-Nations, fondé par Mazarin, au contraire de ce qu'on pourrait supposer, on parlait surtout latin. On peut suivre, à travers les grandes dates de l'histoire diplomatique, les efforts en vertu desquels le français fut peu à peu accepté, à la place du latin, comme la langue reconnue des actes internationaux : traités de Nimègue (1678), d'où l'on fait dater la reconnaissance officielle du français, de Ryswick, de Rastadt et de Bade, où la France, quoique vaincue, finit par imposer sa langue (2). C'est dans les pays méditerranéens que le français rencontra le plus de résistances : l'espagnol et l'italien étaient trop proches de la source commune, le latin, et en possession d'une littérature trop illustre, sans parler de la fierté castillane, pour s'incliner de si bonne grâce devant le parler de Paris ; ce fut au contraire dans les cours du Nord, Hollande, Suède, où l'on sait le rôle de la reine Christine, Russie, Angleterre et Prusse, principautés d'Allemagne souvent à la solde de Versailles, que le français devint rapidement la langue auxiliaire, comprise ou parlée par tous, presque uniquement en usage à la cour et dans la société polie. Un Français put dès lors se promener en Europe, ne connaissant que sa langue.

A l'étranger, la propagande en faveur du français se fit non seulement par les représentants officiels de la France, par les armées, les diplomates, la mode, les comédiens, les chefs de cuisine, mais surtout par nos Universités, où l'on accourait de toute l'Europe, et par l'armée de nos précepteurs, — enfin par deux catégories de gens auxquels on penserait moins, et qui étaient justement les opposants au régime de la royauté absolue, victimes politiques ou persécutés pour le fait de religion : d'un côté les huguenots, chassés par l'édit de révocation de 1685, qui constituèrent un peu partout en Europe le « Refuge » ; de l'autre les pamphlétaires politiques, comme Bayle, précurseurs des Encyclopédistes, établis en Hollande parce que là seulement ils trouvaient, sinon la liberté d'opinion, au moins un

(1) Remarquons toutefois que lTÉdit de François I" sur la rédaction des actes en français n'était que l'un des incidents de la lutte contre les magistratures cléricales et le droit canon.

(2) A. Gérard, L'importance de la langue française dans les relations diplomatiques (Revue bleue, numéro du 13 mars 1920, p. 129-132; voir spécialement p. 129 et p. 131).

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

pays où l'on ne craignait pas la colère du grand roi. Ce rut le dix-huitième siècle qui marqua l'apogée du français comme langue universelle ; à Berlin, à la Haye, à Pétersbourg, à Londres, vivaient, enseignaient, disputaient des Académies au petit pied, des littérateurs et des savants, qui donnaient le ton à l'opinion ; le séjour de Voltaire à la cour de Prusse, où il retrouva La Mettrie (le docteur Akakia), fut le plus célèbre de ces épisodes, illustrant ce fait qu'en pleine guerre les Français imposaient leur loi à l'étranger en fait de langage, d'idées, de modes, de culture ; ils ne se donnaient même pas la peine de ménager l'amour-propre des gens du pays : à leur adresse toutes les railleries étaient bonnes. Frédéric II acceptait tout et se vantait lui-même de ne pas parler l'allemand. C'est l'époque où l'Académie de Berlin mit au concours le sujet célèbre : A quoi tient l'universalité de la langue française et accorda le prix au Discours de Rivarol (1783). Le français fut, pendant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, le véhicule des idées des Encyclopédistes, que patronnaient des souverains tels que Frédéric II et Catherine la Grande, et si la Révolution française fut accueillie au début avec tant de faveur dans la plupart des pays d'Europe, c'est que la propagande des philosophes, de Voltaire et des Encyclopédistes comme de Jean- Jacques Rousseau, avait été colportée par leurs ouvrages, lus à même le texte sans le secours d'aucune traduction.

Français d'oïl et français D'oc. Si notre langue littéraire est une,

dialectes et patois comme l'était le latin classique, la langue

parlée en France est au moins double, et comprend deux dialectes, issus tous deux des langues romanes, qui auraient pu rester des langues indépendantes, au même titre que l'espagnol, le portugais, l'italien, si la suprématie politique des Français du Nord ne s'était affirmée aussi par la langue et la civilisation ; ces deux langages on les a distingués, comme celui du « Yes » et celui du « la » par la façon dont ils disent « oui » : ce fut jadis oïl dans le Nord (de hoc illud, cela même) et oc dans le Midi (de hoc tout court), d'où les noms de langue d'oïl et de langue d'oc.

Jadis le parler d'oïl était confiné à la Neustrie, des lisières de la Bretagne à la Flandre et au bassin de la Saône ; en fait la Loire a très longtemps formé limite, et non seulement le Midi méditerranéen et languedocien, mais le centre étaient de parler d'oc.

Les principaux dialectes d'oc étaient et sont encore : le limousin qui fut porté jusqu'en Espagne par les émigrants natifs de la Marche, l'auvergnat, le languedocien, le rouerguat, le gascon, le béarnais ; plusieurs auraient pu aspirer comme la langue de Paris à la dignité de langue littéraire.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

C'est la primauté des hommes du Nord qui, d'abord par le fer et par le feu, a imposé peu à peu leur parler aux « Albigeois ». A la bataille de Muret, en 12 13, les barons du Nord l'emportèrent sur les seigneurs du Midi, et dès lors il était écrit que le parler d'oïl l'emporterait plus tard sur celui qu'on parlait à la cour des comtes de Toulouse, ou à cette cour de Nérac dont Marguerite de Navarre devait faire à la fois un foyer de culture et de réformation. Encore au temps de Gaston Phœbus la partie n'était pas gagnée pour les gens du Nord, et l'avènement d'Henri IV, roi de France et de Navarre, aurait pu remettre tout en question. La pénétration du parler du Nord fut naturellement fort lente et se fit par infiltration. L'infiltration continue sous nos yeux ; Bordeaux fut jadis une des métropoles de la langue d'oc ; et l'on s'y pique aujourd'hui d;y parler le meilleur langage « français ».

Jadis, dans le Midi de la France, l'emploi de la langue d'oc était général dans les villes comme dans les campagnes, et personne n'éprouvait le besoin d'apprendre la langue de Paris, au point que tel enfant du Nord qui passait par Marseille pour s'y embarquer avait plus de peine à s'y faire entendre qu'à Stockholm ou à Petrograd où toute la société parlait alors le pur français classique Ce furent les Académies de province, fondées à l'imitation de l'Académie française, qui propagèrent le français de Paris dans cette moitié du royaume, et si les précieuses de l'endroit furent parfois ridicules, comme celles que Molière connut sans doute à Pézenas, elles ont contribué pour leur part à faire l'unité de la langue.

Au dix-neuvième siècle, une réaction s'est produite contre la centralisation en matière de langage ; en souvenir des « Cours d'amour » et de 1' « Académie des Jeux floraux », des écrivains du Midi, poètes, chansonniers, publicistes, voulurent rendre à la langue d'oc son « éminente dignité » et l'élever au rang de langue écrite, de langue littéraire ayant elle aussi son trésor et ses chefs-d'œuvre; un perruquier d'Albi, Jasmin, écrivit en languedocien des œuvres qui furent populaires ; surtout une nouvelle Pléiade provençale, issue du mouvement des Félibres et groupée autour de l'immortel Frédéric Mistral, avec Roumanille et Aubanel, parvint à rendre au parler de Provence prestige et rayonnement. Souhaitons que le réveil du régionalisme et des belles littératures régionales ranime vers leur dernière heure ces patois et ces dialectes défaillants ; la splendide unité française, en matière de littérature et de langage, peut jouir du luxe et de la gloire de régner sur la diversité des dialectes rajeunis et de se rajeunir elle-même à la source poétique des terroirs (1).

(1) On ne doit jamais oublier que l'Académie française, sous l'impulsion donnée par Lamartine et sous la présidence de Victor de Laprade, a couronné le célèbre poème provençal de Mistral, Miréio. — On peut se rendre compte de toutes les richesses, presque inconnues, de nos vocabulaires

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

Comment s'appelle donc ce parler du Midi, que parlent ceux qu'on a appelés d'instinct les « Méridionaux » et quelquefois les Gascons, tandis que la vieille appellation de « langue d'oc » est désuète ? Les gens de Marseille et d'Arles s'enorgueillissent du provençal et soutiennent que ce mot à lui seul peut désigner tout parler du Midi ; pour d'autres, pour ceux de Toulouse, c'est le gascon qui sera le terme

LIMITES des LANGUES d'OC et d'OIL

^m^w^m^m» Liinitts rcdiruiuej par Oi . de Tourtoujon ^.^.« Tracé J. Gilliéron et E. Edmond. ■•««■»*« Frontières

Limites de départements

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FlG. 109. — LA LIMITE ET LES ZONES-LIMITES DE LA LANGUE D'OC

général, et cette acception plus large peut expliquer le sens de certaines expressions d'application très générale, telles que « cadets de Gascogne », « gasconnade », qui dépassaient certainement le cadre de la province ainsi dénommée sensu stricto : dès le dix-septième siècle on désignait communément par le mot gascon tout Français du Midi; cela résulte d'une série de documents qu'a rassemblés F. Brunot. Les Espagnols traitent généralement et superbement de « Gavaches » tous les gens d'outre-monts ; or, les habitants du Midi languedocien ont repris à leur compte

provinciaux, en lisant (collection Nelson) le roman d'Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, dans lequel l'auteur a su habilement enchâsser tant de savoureuses expressions du Quercy.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

cette expression ancienne ; pour eux, les Gavaches ce sont indistinctement tous les gens du Nord. Expression inconnue dans le Midi méditerranéen, où les hommes qui emploient le parler du Nord sont dits « Français » ou mieux « Franciaux », comme jadis, comme au doux temps du roi René, — mot qui répond, à l'autre extrémité du parler d'oïl, aux « Franquillons » dont se distinguent avec soin les Flamands.

ET DE LA LANGUE D OlL. (D'après le général Plazanet.)

La limite On a souvent tracé sur des cartes la limite entre langue d'o'il

actuelle et langue d'oc, limite toujours mouvante, toujours repoussée plus loin vers le Sud. Actuellement, sur le trajet de Bordeaux à Paris, on signale le village des Billaux, près de Libourne, comme le dernier village d'oc vers le Nord ; la limite ne dépasse donc plus guère en ce point la Dordogne, et des villes comme Poitiers, La Roche-sur- Yon, La Rochelle, Niort, Angoulême, celle-ci où l'on parle le plus correct français, sont entièrement et dès longtemps de langue d'oïl.

Il fut déclaré, trop souvent, que la limite de la langue d'oc et de la langue d'o'il était, sinon une ligne fixe dans le temps, du moins une ligne déterminée, qu'on

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

pouvait figurer sur une carte de répartition. C'est cette carte qu'ont essayé de tracer, il y a une quarantaine d'années, de Tourtoulon et Bringuier, et nous donnons de notre côté cette limite approximative, en tenant à rappeler et à montrer ce qu'il y a de relatif dans une telle tentative {fig. no).

En effet, cette limite n'a rien d'absolu : à mesure que les linguistes, les « patoisants », sont parvenus à noter avec précision (et aujourd'hui à enregistrer mécaniquement par le phonographe) les parlers provinciaux, ils se sont aperçus que la réalité était beaucoup trop complexe pour pouvoir être exprimée par une simple ligne de séparation. Dans chaque province les « Romanistes » ont constitué un « Glossaire » de toutes les formes connues, et à l'aide de ce Corpus Gilliéron et Edmont ont dressé un Atlas linguistique de la France, qui exprime par une carte la répartition géographique de chaque mot important. C'est ainsi qu'on trouve, dans le Nord

FlG. IIO. — EN PAYS ALSACIEN. (A. Lepère.)

de la France, en Bourgogne, en Lorraine, des façons de parler qui sont les mêmes que dans le Midi. Même dans la Suisse romande, dans la vallée retirée de la Gruyère, on est bien étonné de trouver au lieu du mot « tête » l'ancien mot « Cape » ou « Cap » sous sa forme méridionale, conservée dans les noms de lieux; en effet, « caput », qui a donné « Chef » dans le Nord, a donné « Cap » dans la langue méridionale. On a donc parlé en Gruyère un peu comme en Provence, et même aujourd'hui, à entendre le parler des habitants agrémenté d'un léger accent, on note ces influences méridionales dont il est loisible de donner la raison.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

Voici quelques types de ces limites phonétiques. C'est en premier lieu la limite septentrionale de la conservation du c dur devant a latin (vacca, vaco, — cantate, cantar) ; elle suit l'estuaire de la Gironde, à part l'enclave du Verdon sur la rive gauche et à partir de Blaye se dirige vers l'Est, passe par le Plomb du Cantal, atteint le Rhône à Pont-Saint-Esprit.

Une deuxième limite : conservation de s devant une consonne sourde (testo, espino, escouté) se confond d'abord avec la première pour s'en séparer dans la Dordogne, atteint son maximum en latitude dans la chaîne des Puys et passe en Italie près de Briançon.

Une troisième limite, c'est celle des consonnes intervocaliques d, b, g issues des sourdes latines correspondantes t, p, c (amata, amada, — ripa, riba, — securum, segur) ; elle suit jusqu'à l'Est de Blaye les deux limites précédentes. Elle gagne de là peu à peu vers le Nord, passe au Sud de Montluçon, puis s'infléchit aussitôt et de plus en plus vers le Sud-est ; passé le Rhône, la limite s'oriente à l'Est, puis au Nord-est en se dirigeant vers le Sud de la Savoie.

Une quatrième limite : celle de la conservation septentrionale de Va libre latin qui devient é en français (mare, mar) suit de très près la précédente jusque dans le Sud du Bourbonnais, mais au lieu de s'infléchir vers le Sud-est elle coupe la Saône au Nord de Lyon, pénètre en Suisse romande et sépare le canton de Neuchâtel du Jura Bernois.

On voit les fortes différences qui existent entre ces limites précises, que nous donnons d'après A. Dauzat, et la limite générale et traditionnelle admise jusqu'à présent ; on voit également que telle de ces limites, la dernière, coupe en deux la vallée de la Saône et passe beaucoup plus au Nord que toutes les lignes conventionnelles.

Si l'on reportait sur une carte ces limites entre le français d'oïl et la langue du Midi, on constaterait qu'elles ont deux caractères communs.

Elles dessinent d'abord deux convexités tournées vers le Sud, l'une dans la région de Bordeaux, l'autre dans la vallée du Rhône et de la Saône, et une convexité tournée vers le Nord, dans la région du Massif Central ; cette France montagneuse du Centre demeure toujours, non point pôle répulsif, mais môle de résistance à l'abri duquel les Gallo-Romains ont tenu tête à l'invasion, et qui a forcé les hommes du Nord à se diviser en deux courants, l'un à l'Ouest par le seuil du Poitou, l'autre à l'Est par la Bourgogne.

Elles sont en second lieu convergentes vers l'Ouest et se réunissent toutes à l'embouchure de la Gironde (sauf l'enclave du Verdon), fossé géographique qui a

GtOGR. HUMAINE T. I. 321 21

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

rempli le rôle de limite dialectale ; vers l'Est, au contraire, elles vont en divergeant, surtout au delà du Rhône et de la Saône. C'est ainsi que les limites première et quatrième, communes à l'Ouest, sont distantes de 120 kilomètres au Centre, de 300 à l'Est.

Donc la poussée linguistique, beaucoup plus politique qu'ethnique, s'est exercée à l'Est et à l'Ouest du Massif Central, mais, contrairement aux apparences, plus forte à l'Ouest que vers l'Est, dans ce couloir du Rhône et de la Saône où la population était beaucoup plus dense que dans le Poitou et les Charentes. Au début du moyen âge, dans la région occidentale, les dialectes méridionaux étaient parlés beaucoup plus au Nord qu'aujourd'hui. Les noms de lieux de la Charente sont en désaccord complet avec la phonétique des patois existant encore à l'heure actuelle dans la même région. Scundiacum, par exemple, n'aurait jamais pu devenir Segonzac d'après la phonétique charentaise, mais seulement Sonzoy; il faut donc admettre qu'une population septentrionale s'est substituée peu à peu à une autre ou l'a assimilée en lui imposant sa langue, et s'est contentée d'adopter les noms de lieux tels qu'elle les a trouvés.

Notre carte est directement inspirée de celle qu'a dressée le général Plazanet (1) ; comme celle-ci, elle figure diverses limites d'auteurs antérieurs. Pour une très grande part du tracé, au Centre et à l'Est, elle substitue à la conception trop étroite d'une simple démarcation linéaire la représentation plus réelle de zones de mélanges et de compénétrations (2).

Nos patois subsistent encore et dans le domaine de la langue d'oïl comme dans celui de la langue d'oc, depuis Liège jusqu'aux Pyrénées, depuis les Landes jusqu'en Gruyère dans les Alpes suisses (3). Et même le pur français n'est point parlé

(1) Voir général Plazanet, Essai d'une carte des patois du Midi (Revue de géographie commerciale de Bordeaux, mai et juin 1913).

(2) Avec sa rare compétence, Meillet écrivait récemment : « Bien des discussions qui se sont élevées sur les limites de telle ou telle langue sont vaines. On en aperçoit la vanité quand on sait que les dialectes n'ont pas de limites définies et qu'il n'y a de limites exactes que de chaque fait linguistique en particulier. » {Les Langues dans l'Europe nouvelle, Paris, 1918, p. 166.)

(3) En face des dialectes d'oc, il convient de rappeler que dans le domaine des parlers d'oïl il y eut aussi primitivement plusieurs véritables langues; le français de la France du Nord, devenu le français de la France entière, est lui-même résulté de la compénétration, notamment à Paris, de quatre langues : h française (celle de la Chronique de Saint-Denis); la normande; la champenoise (Villehardouin, Joinville, Thibaut de Champagne), et la picarde (qui était la plus proche du latin et qu'ont illustrée un grand poète comme Quesne de Béthune ou un chroniqueur comme Robert de Clary). Par ailleurs, le rouchi est une sorte de langage aujourd'hui disparu, mais qui survit dans les dialectes (comme le wallon parlé dans les milieux populaires de Liège ou dans la campagne de la région de Malmédy) ; ils se maintiennent là à la frontière du flamand et de l'allemand, comme pour s'y opposer et leur résister.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

en tous lieux de la même manière. La pittoresque bigarrure de jadis est remplacée par les ramages de nos innombrables « accents » provinciaux.

L'extension actuelle Même en France, on ne parle pas que le français ;

du français ies acquisitions territoriales d'autrefois, du dix-sep-

tième siècle en particulier, réunirent des provinces qui entrèrent avec leur langue

FlG. III. — LIMITE SEPTENTRIONALE DU TERRITOIRE LINGUISTIQUE DU FRANÇAIS.

nationale dans l'unité française, la Flandre sous Louis XIV, au traité d'Aix-la- Chapelle, le Roussillon au traité des Pyrénées (1659), l'Alsace aux traités de Westphalie et à la suite de négociations qui se terminèrent par la réunion de Strasbourg, la Corse en 1768. La Bretagne était française depuis Louis XII, le Béarn depuis l'avènement d'Henri IV, roi de France et de Navarre. Ce fut l'honneur de la monarchie française de ne faire aucune violence aux populations au point de vue de la langue et de leur laisser leur parler local. On a tort de dire que l'Alsace parlait allemand ; elle parlait et elle parle encore un dialecte qui se rattache il est vrai aux langues germaniques mais qui se distingue assez de l'allemand littéraire pour

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

que les habitants se reconnaissent entre eux, par opposition aux « schwobs » d'outre-Rhin. C'est ainsi qu'il y a en France des Flamands, des Bretons, des Basques, des Catalans, des Corses qui, il n'y a pas bien longtemps, ne connaissaient pas notre langue, mais qui s'en servent presque tous aujourd'hui comme de langue auxiliaire, réservant pour la famille, parfois pour le prêche, le savoureux parler local.

Les Flamands de France tiennent à ceux de Belgique, qui se relient eux-mêmes aux Hollandais parlant un idiome bas-allemand ou « neder-duitsch ». Au treizième siècle tout le Nord de la France parlait flamand jusqu'à la ligne Boulogne-Aire ; sans doute l'a-t-on parlé jadis jusqu'à la Canche ; aujourd'hui la limite des noms en kerque et en brouck, en bergue et en inghe va de Dunkerque à Hazebrouck et à Bailleul, se terminant sur ces petits Monts de Flandre (voir chap. vin, p. 237). Le temps est loin où Lille s'appelait Rijsel {île en flamand), comme les Allemands la nommaient à nouveau pendant l'occupation. Il y a eu d'ailleurs en ce coin, dès avant la guerre, une propagande allemande sous couleur de parler local et de folklore. Les Flamands en France restent environ 150000; en 1858, il y avait encore cent douze communes flamandes et trente et une mixtes ; ce nombre a diminué ; le flamand aurait même disparu comme a disparu le Scandinave des Normands, dont il ne reste plus trace que dans les noms de lieux, si les Flamands de France ne se sentaient quelque solidarité légitime avec ceux de Belgique, dont des milliers passent chaque jour la frontière pour venir travailler dans nos usines (voir fig. 1 1 1 et le paragraphe suivant).

L'Alsace-Lorraine est rentrée aujourd'hui dans l'unité française. Notre Lorraine, dont une fraction de la population parle allemand (voir fig. 112), fut toujours dans sa presque totalité française de langue. En Lorraine, bien près de 300 000 habitants des parties jadis annexées de la Meurthe et de la Moselle (arrondissement de Château-Salins, etc.) ont continué, malgré la persécution, l'espionnage, l'école, les changements du nom des communes (qui aurait reconnu Thionville sous le masque de Diedenhofen ?), à se servir entre eux du français. La limite historique, marquée jadis par des noms de lieux tels qu'Audun-le-Romand et Audun-le-Tiche, c'est-à-dire deustsch (mot à rapprocher de Thiois en Belgique), tous deux français aujourd'hui, ne s'est déplacée que lentement au cours des siècles; le pays de Dieuze, allemand vers 1600, a été aussi conquis par le français.

L'Alsace, après avoir parlé « roman » jusque vers le dixième siècle, parle un dialecte germanique plus proche du « Schwitzerdvitch » que de l'allemand propre-

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

ment dit (i). En Alsace, les quelques vallons vosgiens où l'on parle français, haute vallée de la Bruche avec Saâles et Schirmeck, vallée de Sainte-Marie-aux-Mines en partie (celle-ci ayant été colonisée à nouveau au seizième siècle par des mineurs allemands qui y apportèrent

leur langue), région de la Poutroye, ou Val d'Orbey, ne représentent pas une conquête de notre langage sur l'allemand, mais au contraire la persistance et le refuge qu'offrent toujours les hautes vallées de la montagne aux populations chassées de la plaine ou dépossédées tout au moins, par l'envahisseur, de ce bien qu'est la langue maternelle. Autrefois, nous le répétons, dans la plaine tout entière qui avait été primitivement colonisée par les Celtes, on s'était mis à parler « roman », — jusqu'au Rhin.

Le breton est encore parlé dans la Bretagne dite

i L imite du Français et de l'Allemand jjH^j Territoire de la tangue Jrançaise.

1 Terrain perdu parl'AUesïtand depuis J le JC\'Ie siècle-

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IPT^I TALIE

FlG. 112

— LIMITE DU TERRITOIRE LINGUISTIQUE DU FRANÇAIS AU NORD-EST ET A L'EST.

(i) Dans une région industrielle telle que celle de Mulhouse, le dialecte est envahi par bon nombre de germanismes ; dans une région agricole et commerciale telle que celle de Strasbourg, un remarquable effort littéraire, représenté par exemple par les poètes jumeaux, les deux frères Matthis, tend à libérer de plus en plus la langue dialectale des intrusions allemandes.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

bretonnante. Ce n'est pas que le celtique s'y soit conservé ; toute l'Armorique fut romanisée au même titre que le reste de la Gaule; mais au cinquième et au sixième siècle, lors des invasions saxonnes en Grande-Bretagne, se produisit un reflux des populations celtiques en Armorique (dite dès lors Bretagne aussi), et toute la péninsule, jusqu'à une ligne allant du Mont-Saint-Michel à l'estuaire de la Loire à Paimbœuf, se mit à parler breton. Ainsi s'explique la communauté de langage qui subsiste entre la Bretagne et des parties du Pays de Galles. C'était la

situation au temps de Charlemagne. Plus tard, au dix-septième siècle, la limite allait de l'estuaire de la Rance à l'embouchure de la Loire ; à la fin du dix-huitième siècle, de Saint-Quay (sur la baie de Saint-Brieuc) à la Vilaine vers Redon et La Roche-Bernard. La limite actuelle part du bourg de Plouha, entre Saint-Brieuc et Saint- Pol, sur la Manche, passe entre Loudéac et Pontivy, et finit à l'estuaire de la Vilaine (voir fig. 113) ; à l'intérieur de cette ligne, les villes, comme Brest, parlent français, sous l'influence des idées et des écrits de Paris, et cela depuis longtemps (1).

Dans ces conditions, puisque l'unité française n'a plus rien à en redouter, on peut se prendre à regretter qu'une place mesurée mais respectée ne soit pas faite dans l'école publique au breton, au flamand ou au basque, comme d'ailleurs à l'alsacien, au catalan ou au provençal (2).

(1) L. Gallois a trace cette ligne de séparation entre breton et français, comme entre flamand et français, etc., dans une série de cartes dont nos cartes se sont directement inspirées (voir Annales de géographie, ix, 15 mai 1900, planches ill-vm).

(2) Frédéric Mistral avait déclaré avec raison : « Le grand vice du système qui ne tient pas compte

wmm Limite du Français et du Breton

Territoire de la (an/jus française

I Terrain perdis par le Breton dep> \ I te IX* siècle-.

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FlG. II3. — LIMITES DU TERRITOIRE LINGUISTIQUE FRANÇAIS EN BRETAGNE.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

A l'intérieur de la limite bretonne sont compris environ i 400 000 hectares, où les noms de lieux sont en plé, en pieu, en plou, en trè, en ker et en lan, — ces noms de lieux débordent d'ailleurs sensiblement la limite actuelle, — et vivent environ 1 100 000 Bretons bretonnants : les femmes portent encore souvent les anciens costumes et coiffures, et les hommes la culotte et la veste de velours ; ils se retrouvent chaque année aux « pardons » traditionnels (1).

Les Basques ou Vascons s'appellent eux-mêmes Eskualdunacs, Euskariens, Euskes. Leur pays se reconnaît à des noms tels que ce mont Chaldecocagna et la célèbre Rhune qui dominent la Bidassoa ; il est à cheval sur France et Espagne, où il s'étend sur 800 000 hectares, et comprend environ 550 à 600 000 habitants ; cette population est affaiblie depuis un siècle par une émigration sans trêve vers l'Amérique du Sud et l'Argentine, si bien qu'on retrouve en nombre en deçà et « par delà les

roides cordillères », des noms tels qu'Errazuris ou Irigoyen, nom de l'actuel président de l'Argentine. En France, les Basques ne sont plus guère que 125 000. En Espagne, ils peuplent les trois provinces basques d'Alava, Guipuzcoa, Biscaye, ainsi qu'une partie de la Navarre ; en France la Basse-Navarre (Saint- Jean-Pied-

des dialectes populaires, c'est de faire le vide dans le cerveau des enfants du peuple en remplaçant les assimilations naturelles et spontanées de l'intelligence enfantine par un langage factice et essentiellement fugitif de notions disparates qui, en dehors des quatre règles, seront en général inutiles à l'écolier. »

(1) Les îles bretonnes parlent encore toutes le breton ; les îles anglo-normandes sont de langue française (L. Gallois, art cité).

FlG. II4. — LIMITE DU FRANÇAIS ET DE LA LANGUE BASQUE.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

de-Port), la Soûle, dite Zuboroa, et le Labourd avec Hasparren et Ustaritz {fig. 114). Il est possible, comme le soutiennent des philologues, que dans le basque revive l'ancienne langue des Ibères ; il subsiste en nombre des « villes neuves » ou Illiberris, telles Collioure, Elne, Auch, témoignant de l'ancienne dispersion de ce peuple qui a dû tenir une bonne part des passages pyrénéens ; le Bigorre (« Baïgorri », rivière rouge) (1), comme le Bastan ou la vallée d'Aramits portent un nom basque ; on les suit de Biarritz à Elne, et de même en Espagne où Calahorra n'est autre que

l'euskarienne Calahorris.

A l'autre bout de la chaîne des Pyrénées , dans le Roussillon et la Cerdagne jadis détachées de la Catalogne, 250 000 Catalans parlent une langue très dure et pleine de sonorité et de vigueur, que l'on croit à tort parfois appartenir à l'espagnol, et qui n'est autre qu'une sœur de notre langue d'oc ; de l'autre côté des Pyrénées, vivent 4000000 de Catalans à tendances particularistes ; dans la guerre qui vient de finir, près de 15000 Catalans s'engagèrent sous notre drapeau, dans la légion, sur lesquels 2000 sont revenus; le maréchal Joffre est un Catalan du Roussillon.

Enfin en Corse, 270 000 insulaires usent d'un dialecte italien, souvenir de la domination génoise, entretenu par l'apport des cultivateurs lucquois. En revanche, dans les Alpes-Maritimes, le parler niçois, le nizzard où l'on voit à tort un dialecte d'outre-mont, n'a rien d'italien, et appartient à nos parlers méridionaux, proche parent du provençal et mêlé d'éléments ligures.

( 1) Il y a même en plein pays basque un autre « pays » dit Baïgorri sur la haute Nive, avec un Saint- Étiennc-de-Baigorri .

FlG. II5. — LIMITES DU FRANÇAIS ET DU CATALAN.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

Dans ce chapitre il faudrait faire une place aux îlots, de plus en plus réduits, où les habitants gardent un parler que les autres ne comprennent pas, comme on le disait naguère de ceux de Courtisols dans la Marne. Jadis les Cagots, les Gavaches, les « Bohémiens » et tous les représentants des « races maudites » parlaient un langage inintelligible au reste de la population. Ces habitudes d'un autre âge se perdent, et c'est à peine si certaines catégories d'émigrants conservent leur langage d'initiés, que devaient parler autrefois les « maîtres de l'œuvre » en tout lieu ; les maçons du Faucigny par exemple, les Frahans, se reconnaissent entre eux, où qu'ils soient, à leur parler spécial dont on a établi le vocabulaire, et qui a nom le Mourmé. Jadis presque chaque corporation de métier, ou du moins tout émigrant de chaque province parlait sa langue avec ses compatriotes et ne se souciait pas d'apprendre celle qu'on parlait autour de lui; c'eût été difficile pour des gens en perpétuel déplacement, faisant et refaisant sans cesse leur tour de France et même d'Europe ; les populations fixées se résignaient à ne pas comprendre, et disaient simplement : c'est du « charabia », c'est du « baragouin », c'est-à-dire du breton (i). L'argot, la langue verte, n'est qu'un de ces parlers, propriété, presque privilège, d'un groupement cohérent, et il a même ses titres de noblesse, en ce sens qu'il plonge ses racines dans un très lointain passé, aux temps où fleurissait en plein cœur de Paris la Cour des Miracles, dont Victor Hugo a tracé dans Notre-Dame de Paris un tableau si expressif. L'argot exerce une influence incontestable sur le parler populaire, sur le langage courant des soldats, et même sur la littérature (2).

Voilà donc le dénombrement fait de ceux qui, dans notre France actuelle, ne parlent pas d'habitude le français ; encore tous ou presque tous le comprennent-ils, à part quelques Bretons bretonnants à la tête aussi dure que le granit de leurs calvaires ; et ceux-ci ont prouvé, au cours de la grande guerre, que si leur parler n'était pas français, leur cœur l'était. Aussi pourquoi serait-on inquiet si quelque « recteur » dans sa paroisse fait encore son sermon du dimanche en breton ? C'est en dehors de nos frontières, qu'il faut reprendre et tout de suite la grande croisade en faveur du français, dont d'énergiques associations telles que l'Alliance française poursuivent la diffusion en tous pays.

(1) Baragouin, de bara, pain, et gevin, vin, en bas-breton ; quant à charabia, c'est à vrai dire et primitivement, « algarabia », proprement la langue arabe.

(2) Signalons le remarquable et très scientifique volume publié par Gaston Esnault, aux Éditions Bossard, en 1919 : Le Poilu tel qu'il se parle, Dictionnaire des termes populaires récents et neufs employés aux armées en igi4-igi8, étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

L'extension du français , Hors des frontières politiques de la France, que hors de france reste-t-il de ce qui fut autrefois le domaine de la

langue qualifiée non sans quelque exagération d' « universelle », et qui peut du moins conserver une certaine « ubiquité » si nous savons défendre notre privilège par toutes les armes d'autorité et de persuasion dont nous disposons ? Que reste-t-il du temps où la langue romane, d'où dérive la nôtre pour les territoires qui nous touchent, s'étendait non seulement jusqu'au Rhin et sur toute l'Alsace, mais sur la majeure partie de la Suisse et même sur le Tirol? L'abbaye de Saint-Gall, dans la Suisse orientale, défendit le parler «romand «contre l'invasion germanique jusqu'au dixième siècle au moins ; on parlait alors « romand » autour de Walenstadt, la ville des Velches (« Walen ») et dans le Prattigau, qui vient de « prata », et dans le Vorarlberg où le Walgau est aussi la vallée des Velches (« Walen »). On retrouve ce même mot de Velche partout en bordure de ce qui est ou de ce qui fut la latinité, où le roman, le romand, le romanche, le ladin succéda au latin originel. En Belgique, les « Wallons » font face aux Thiois ; en Suisse, les Romands gardent ce vieux nom de « Velches » en face des « Schwobs » de l'Allemagne du Sud.

On parle aujourd'hui français (en Europe mais en dehors de la France) : en Belgique, au Luxembourg, en Suisse et dans certaines vallées des Alpes Pennines et Briançonnaises.

En Belgique les « francophones » s'appellent des Wallons (prononcer Ouallons) et sont volontiers appelés par les autres des « Franquillons ». Il n'y a pas longtemps que le flamand, qui n'était qu'un parler populaire, confiné non seulement dans une certaine partie du royaume, mais dans une classe sociale moins fortunée, a pris conscience de son individualité comme langue littéraire, et a été mis comme langue officielle au même rang que le français ; ce fut l'œuvre de grands écrivains tels que Henri Conscience qui était lui-même un transfuge du wallon. Dans les années qui ont précédé la guerre, et en partie par le fait d'une propagande habile venue d'outre- Rhin et cherchant à semer la division en Belgique, cette question flamande avait pris une acuité singulière. On sait le parti que les Allemands ont essayé de tirer pendant la guerre de cette dualité de langue, cherchant à couper en deux la conscience nationale du peuple belge, réalisant entre les deux Belgiques prétendues la « séparation administrative », créant le « Conseil des Flandres » qui ne représentait rien en dehors de leurs agents à gages, voulant faire de l'Université de Gand, devenue flamande sans l'agrément des autorités belges, un poste de combat pour le germanisme dissimulé derrière le « flamingantisme ». Cette œuvre de division et de haine s'est effondrée dès après la victoire.

LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES

La limite entre Flamands et Wallons, telle que l'a établie entre autres Godefroi Kurth, va de l'Ouest à l'Est entre le cours de la Lys et Tongres ; elle passe peu au Sud de Bruxelles, qu'elle laisse ou paraît laisser au flamand, bien que la langue des relations sociales y soit le français, et que certains faubourgs soient français, Ixelles, Saint-Gilles, Schaarbeck. Quelle est l'origine de cette ligne de démarcation traditionnelle et presque directe ? C'est l'ancienne voie romaine qui allait de Bavai, étoile de voies proche de Maubeuge, à Tongres, et qui dut être organisée en limes au temps des invasions germaniques et franques ; au Nord s'étend la plaine agricole, riche, peuplée, habitée par 3 220 000 Flamands, dans les deux provinces de Flandre, dans le Limbourg, à Anvers, dans les deux tiers du Brabant ; au Sud c'est le plateau qui confine aux Fagnes et à l'Ardenne, moins riche, plus dur à vivre, d'où la légère supériorité numérique des Flamands sur les Wallons, ceux-ci n'étant que 2 833 000 dans les provinces de Hainaut, Namur, Liège et Luxembourg ; encore ne faut-il pas prendre cette statistique à la lettre, car, si peu de Wallons parlent flamand et allemand, beaucoup de Flamands au contraire savent le wallon.

On a cru constater que le français, langue des classes sociales les plus cultivées, y gagne lentement aux dépens du flamand, par exemple dans l'arrondissement de Warneton, où ce gain représente 12 000 personnes. Gageons que le succès des Alliés ne sera pas sans retentissement, même en ce domaine.

Dans la Prusse même d'avant la dernière guerre, le long de la frontière belge, dans la région de Malmédy, 9 000 habitants parlaient encore français. Cet îlot méritait certes d'être protégé contre le germanisme envahisseur. Par le traité de Versailles les deux cercles de Malmédy et d'Eupen sont rendus à la Belgique qui en avait été indûment frustrée par le Congrès de Vienne.

Dans le Luxembourg, bien que notre langue ne soit pas parlée par plus de 5 000 personnes, et que les campagnes usent d'un dialecte apparenté à l'allemand, le français reste la langue officielle, en souvenir du temps où le Luxembourg dit indépendant était belge au même titre que l'autre; il en fut détaché en 1839, par méfiance à l'endroit de la France autant qu'envers la Belgique.

En Suisse, la ligne de séparation part de la frontière d'Alsace, coupe la Birse entre Delémont et Laufon, laissant au français toute l'Ajoie, pays de Porrentruy, puis suit la dernière crête du Jura à l'Est ; dans le Jura Bernois, qui n'est autre que l'ancien évêché de Bâle, comprenant cent trente-deux communes, on continue à parler français ; la limite descend sur le lac de Bienne et rejoint le lac de Morat, laissant à l'allemand Morat (Murten), mais gardant Meyriez à la porte même de Morat;

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

elle atteint Fribourg, qui est aujourd'hui en forte majorité française ; cette ville avait été jadis plutôt allemande, non seulement lors de sa fondation (Freiburg),

mais encore au début du dix-neuvième siècle (elle figure comme Freiburg sur la première édition de la Carte Dufour).

Plus au Sud, la ligne séparative traverse la Sarine entre Rougemont et Saanen, laissant au français la Gruyère (canton de Fribourg) et le Pays-d'en-Haut (canton de Vaud); elle atteint les Alpes à l'Oldenhorn (Becca d'Audon) ; elle les suit jusqu'au Wildstrubel, coupe en deux le haut Valais, laissant au français Sion, la « noble contrée de Sierre », le val d'Anniviers (tandis que Tourtemagne est allemand), et rejoint au Cervin (Matterhorn) les Alpes Pennines.

En cette Suisse romande, sérieuse et studieuse, les quatre Universités de Genève, de Lausanne, de Fribourg et de Neuchâtel, d'excellents collèges d'enseignement secondaire, de nombreux journaux et périodiques et de fort bons écrivains servent brillamment la cause de la langue française.

Sur la situation respective des deux langues en Suisse, le recensement de 1888 fut le premier qui apporta des données sûres : elles furent aussitôt exploitées par les polémistes et surtout par les tenants du pangermanisme qui naissait. Il y avait

Échelle de 1:2 5oo 000

FlG. 116.

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