‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 10 sur 255 · ARRIVÉE DU ROI · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DU ROI

Son arrivée en Normandie , au mois de mars 1067, causa une joie universelle; il semblait, dit un historien du temps, qu'un nouvel éclat venait de se répandre sur ce pays '. On était en carême; cependant on crut, dans les évéchés et les monastères où Guillaume s'arrêta, devoir suspendre les abstinences et les rigueurs prescrites par l'église, afin de pouvoir célébrer dignement la présence d'un aussi grand vainqueur. Le nouveau roi répondit aux fêtes qu'on lui donna par des présens tirés du trésor anglais qu'on portait à sa suite : c'étaient des étoffes brodées , des vases d'or et d'argent, des croix enrichies de pierreries. Le clergé et le peuple conçurent une haute idée de la conquête quand ils virent ce qu'on avait pris aux vaincus. '

Il était d'usage alors, dans les cours des rois et d'autres princes, de déployer le plus grand faste pendant les principales fêtes de l'église, surtout à Pâques et à Noël. Les barons et les évêques se rendaient à la cour, en augmentaient l'éclat, et

' « Lux quœdam insolitai serenitatis totic provinciœ subito cxorta vidcbatur.» Willelm. Pictav.

* Orderic Vital, Eccles. Histor., lib. 3.

FETES A FECAMP.

les fêtes de l'église devenaient l'époque des grandes délibérations. Guillaume, en voyageant lentement à travers la Normandie, était arrivé vers la fin du carême à Fécamp , où l'abbaye de la Trinité le reçut avec toute sa cour. C'est là qu'il célébra la solennité de Pâques en présence de ses barons et des évéques du pays. Il en manquait plusieurs , qu'il avait laissés en Angleterre ; mais en revanche, on le voyait entouré de seigneurs anglo-saxons dont la présence était comme un trophée vivant de sa victoire. Leur rang, leur costume, leur physionomie , tout intéressa vivement le peuple normand, ainsi que les Français que ces fêtes avaient attirés à Fécamp ; ils ne pouvaient se lasser de contempler ces jeunes Anglais aux traits délicats, à la chevelure bouclée, qui leur paraissaient l'idéal de la beauté ' . Leurs yeux furent éblouis par l'éclat du riche costume de Guillaume, et des vases brillans qui furent étalés dans l'église et dans la salle du banquet. On admira surtout ces cornets à boire, garnis d'or, qui provenaient probablement du nord, où l'usage en était anciennement

' « Wcc enim puellari vcnustati cetlebant. » Will. Pictav. Ccsta rVill. duc.

14 DIÉDICACE DE JUMIÈGES.

général. A la vue de tant de magnificence , le peuple avoua qu'il ne connaissait rien de pareil, et que tout ce qu'il avait vu auparavant était mesquin en comparaison d'un luxe semblable '. En rentrant dans leurs foyers, ceux qui avaient assisté aux fêtes de Pâques à Fécamp , racontèrent avec enthousiasme les choses étranges et merveilleuses qu'ils venaient de voir.

Au mois de mai , Guillaume se rendit avec toute sa cour sur la Dive , afin d'assister à la dédicace de la nouvelle basilique de Sainte-Marie. Là, ce fut un nouvel étalage de richesses , de nouvelles fêtes religieuses et mondaines. Elles ne firent pourtant pas oublier au monarque ce qu'il devait à son pays. Il promulgua plusieurs ordonnances pour la tranquillité publique '. Au mois de juillet il revint sur la Seine, et assista avec la même pompe à la dédicace de l'église de l'abbaye de Jumièges, qui, depuis le commencement du siècle, s'était relevée lentement de ses ruines par la libéralité des ducs ses prédécesseurs , et des riches particuliers.

■ Il Qua-quc antea viderant, vilia œstirnavere. )) Guill. Pictav. , Gesta IVill. duc.

= Ibiil.

LANFRANC, ABBÉ J)E CAEN. l5

L'une et l'autre église nouvelle fut dotée de terres du domaine rojal et ducal. '

La dédicace de Jumièges fut le dernier acte public de l'archevêque de Rouen Maurille. Il mourut peu de temps après. L'église le mit au nombre des bienheureux. C'était en effet un saint, en comparaison de son prédécesseur Mauger, qu'il avait fallu déposer, afin de faire cesser le scandale qu'il donnait à son diocèse. Pour remplacer Maurille, le clergé jeta les yeux sur un moine italien , Lanfranc, alors abbé dans le couvent récemment fondé par Guillaume dans la ville dé Caen. Ce n'était plus un homme obscur ; ses cours professés à l'école de l'abbaye du Bec avaient fait connaître en lui un des plus savans maîtres du temps, et contribué à la splendeur de cette école ; dans la dispute théologique que le clergé normand avait provoquée à Brionne pour réfuter le hardi Bérenger de Tours , qui seul osa lutter contre tous les théologiens, et nier le dogme de la transubstantiation, Lanfranc avait prouvé un talent extraordinaire pour le temps.

' « Ulriimqiic ex praediis dominii sui largiter dotavit. » Orderic Vilal, Eccles. Histor., lib. 3.

l6 LANFHANC.

On ne connaissait pas encore en Normandie l'art de la polémique religieuse. On proclama que l'éloquence foudroyante de Lanfranc avait réduit son adversaire au silence, et forcé Bérenger à se rétracter ' . Il paraît que Bérenger ayant soulevé contre lui tout le clergé , qui disposait de la volonté des souverains , avait compris le danger dans lequel l'avait mis sa témérité à soutenir des opinions pour lesquelles le monde n'était pas mûr , et qui par cette raison ne firent que peu de progrès ; mais vraisemblablement il ne fut pas plus convaincu par les objections de Lanfranc qu'on ne l'est communément à la fin des disputes théologiques. Lanfranc a laissé par écrit sa réfutation des propositions de Bérenger ' ; il y règne plus d'aigreur et de véhémence que d'éloquence véritable, et l'on conçoit qu'un adversaire aussi passionné n'était guère capable de faire renoncer de coeur un hardi penseur aux opinions qu'il avait long-temps méditées. Il existe en effet un traité de Bérenger qui répond aux objec-

' f^ita B. Lanfranci ; Acta SS. Ord. Sti.-Benedicti. — Order. Vital, Ecclcs. llistor. , lib. 4.

' Lanfranci Opéra , dans le tom. xvin de Bibliolli. maxima Patrum.

LA.NFRANC. 17

tioiis de Lanfranc, et soutient les mêmes propositions qui avaient soulevé contre lui toute l'église catholique. '

Le pape avait apprécié le talent et la grande capacité de Lanfranc au concile de Reims, et l'avait même amené à Rome; enfin Guillaume le bâtard avait eu occasion de connaître l'aptitude de Lanfranc aux affaires publiques , par les avis que le moine lui avait donnés , et qui prouvaient que ce cénobite portait ses vues bien au-delà de son cloître. Lanfranc paraissait donc au souverain ainsi qu'au clergé et à toute la nation, l'homme le plus digne d'occuper le premier siège épiscopal de la Normandie ; mais , à la surprise de tout le monde, il refusa, soit que la conversation de Guillaume lui eût fait entrevoir un poste plus élevé, soit qu'il eût réellement de la répugnance pour les hautes dignités; il manifesta du moins ce sentiment dans une circonstance plus importante dont il sera parlé plus tard. Il resta abbé du monastère de Caen, et j tint une école fréquentée par un grand nombre d'étudians.

' Berengarii Turon. de sacra Cœna aduersus Lanfrancum liber posterior. Publié par Lessing ; Brunswick , 1770.

l8 JEA.N, A^RCHEVÊQUE.

li avait désigné au clergé pour le siège de Rouen, Jean , évéque d' Avranches , fils de Raoul comte de Bayeux , et petit-fils de cette même Sprote qui avait donné le jour au duc Richard P^ Pendant la captivité de ce prince en France, elle avait épousé un riche fermier des moulins de Ruel avec lequel elle eut beaucoup d'enfans , entre autres Raoul, qui se trouvait être par conséquent frère utérin du duc Richard. '

Jean, un de ses fils, était évêque, comme nous l'avons dit, lorsqu'il fut proposé et élu pour successeur de Maurille, au siège de Rouen. Depuis le retour du conquérant en Normandie, la tranquillité régnait dans le pays. Les routes étaient sûres ; dans les campagnes on récoltait sans obstacle les fruits de la terre ; les violences auparavant si fréquentes étaient réprimées; les monastères se voyaient gratifiés de revenus et de privilèges \ 11 n'en était pas de même en Angleterre, où les Normands se rendirent odieux par leurs rapines et par leur brutalité; en vain les Anglais réclamaient justice auprès de l' évêque de Bayeux

' Gui.ll. Gemetic. , lib. 7, cap. 38.

' Orderic Vital , Ecoles. Histor. , lib. 3.

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