‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 100 sur 255 · PEUR DE LA FIN J)U MONDE · texte numérisé non relu

PEUR DE LA FIN J)U MONDE

toutes les injustices qui se commettaient impunément, les hommes crédules pouvaient craindre en effet que la Providence ne retirât sa main tutélaire de cette vallée de larmes , pour la laisser s'anéantir d'elle-même.

Ce sentiment général est naïvement exprimé dans la charte par laquelle un riche bourgeois de Paris , nommé Pierre de Maules , donna une partie de son bien à ce couvent de Saint-Évroult qui reçut tant de donations, et tant d'hommes las du monde. En voici le préambule : « La brièveté de la vie humaine , la perfidie des hommes, les grands changemens qui s'opèrent, la désolation qui règne dans les royaumes, tout nous avertit que la fin du monde approche. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit à ses disciples : « Quand vous verrez ces signes , le règne de Dieu ne sera pas loin ? Une fourmi prudente, quand elle voit approcher l'hiver, cherche à mettre en sûreté ses grains , afin de se faire des provisions pour le temps à venir. Par ces considérations, moi Pierre, quoique pécheur et indigne, voulant pourvoir à mon avenir, je place mes ruches dans le verger de Dieu, afin qu'à sa gloire elles s'y remplissent de miel. J'offre donc à saint Évroult une faible partie de mon avoir pour la

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sustentation des frères qm demeurent dans son monastère. » '

Cependant cette abnégation des intérêts mondains, exprimée d'une manière si fleurie dans les chartes de donation , et cette crainte de la fin du monde, n'étaient pas assez fortes pour dégager les fidèles de tous les goûts sensuels. Les moines de Saint-Évroult trouvèrent dans la suite que ce bourgeois de Paris qui leur avait donné des terres aimait un peu trop la bonne chère, et aidait trop à consommer ces revenus qu'il avait paru abandonner avec tant de désintéressement et de dévotion. '

Des prédicateurs populaires ne pouvaient manquer de succès, lorsque dans la calamité générale ils prêchaient contre la corruption des moeurs, la dureté des grands, l'avarice des riches, et lorsqu'ils vantaient la douceur des retraites religieuses ; Robert d'Arbrissel , persécuté dans la Bretagne , parut en Normandie , suivi d'une troupe

" « Mortalis vitae brevitas , hominumque infidelitas , temporum mutatio, regnorum desolalio , imminere mundi fînem quotidie nos admonent, etc. » Charte insérée dans Orderic Vital, lib. 5.

' « Cupidus simul erat et prodigus; non curabat unde sibi copiosa dapes apponerentiir, etc. » Jhid.

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d'hommes et de femmes, qui allait toujom's en croissant. 11 entra un jour dans une maison de prostitution à Rouen , car cette \ille avait depuis long-temps des lieux de débauche; entouré des femmes qui l'habitaient, il leur prêcha la nécessité du repentir, et les entraîna toutes avec lui dans la solitude ' ; mais le pauvre moine savait prêcher, et ne pouvait gouverner les disciples des deux sexes qui le suivaient dans les bois et les déserts ; ils n'avaient fui les désordres des villes que pour en commettre d'autres à la suite du prédicateur qui les aVait entraînés. Plusieurs femmes, en apparence converties, devinrent enceintes et se sauvèrent, ou donnèrent le scandale de l'enfantement sous les yeux du fondateur des ordres repentans. '

Le Maine n'était pas moins troublé que la Normandie; il était à cl^aindre qu'il ne se détachât du duché auquel il avait été réuni par le Conquérant. Un nouvel incident avait engagé depuis peu les vassaux du duc à prendre une position plus

' « Statim eas de civitate eduxit, et ad eremum cum eis gaudens perrexit. » MS. de l'abbaye de Vaulx de Cernay, cite' par J. de la Mainferme Cfypeus nascent. Ord. Fontebrald., tom. i, et par Bayle, Dicùonn., t. vi, art. Fontevrault.

' Leltiv de Genjffivy, abbé de Vendôme, citée par les mêmes.

ARRESTATION DE HENRI. 2o3

hostile envers lui . Son frère Henri , à qui il avait cédé le Cotentin , avait passé en Angleterre avec Robert de Bellême , fils du chef de la famille turbulente des Talvas , sous prétexte de réclamer de Guillaume-le-Roux des biens qui lui revenaient de la succession de sa mère la reine Mathilde. Le nouveau roi d'Angleterre avait très bien accueilli son jeune frère , et l'avait mis en possession des biens qu'il réclamait ' . Il est vraisemblable que le roi avait cherché à attirer Henri dans ses intérêts, et à se fortifier de son alliance contre leur frère aîné le duc de Normandie, qui regrettait toujours, comme on le savait, de n'avoir pas pris la couronne d'Angleterre.

Des afïidés du duc de Normandie à la cour de Guillaume-le-Roux, lui mandèrent d'Angleterre que les deux frères avaient fait un pacte contre lui , et que les Talvas j avaient adhéré ; en conséquence , il crut devoir prendre ses précautions ; et à peine Henri fut-il débarqué en Normandie avec Robert de Bellême , que les gens du duc les cernèrent et les firent prisonniers. L'^vêque de Bayeux se chargea de leur garde : Henri fut en-

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fermé dans le château-fort de Bayeux , et Robert de Belléme dans celui de Neuillj. Robert-Courteheuse seul n'aurait pas pris un parti aussi décisif; aussi on ne doute pas que ce ne fut sur l'avis de son oncle l'évéque qu'il s'était déterminé à jeter en prison son propre frère '. Cet acte violent fit beaucoup de sensation en Normandie et en Angleterre ; Roger, comte de Shrewsbur j, et père de Robert de Belléme , se hâta de passer sur le continent, pour mettre en état de défense les châteaux des Talvas, commencer les hostilités et se venger du duc et de son oncle. Celui-ci ne cessa de conseiller à son neveu de se montrer sévère et énergique afin d'abattre le parti des factieux, surtout celui des Talvas. Plusieurs barons parlèrent dans le même sens , et promirent leur secours. *

L'indolent Robert consentit donc à sortir de son insouciance, et à faire quelques démonstrations vigoureuses. Il somma ses vassaux à venir le rejoindre avec leurs gens au Mans, où il comptait

' Ordcric Vital, lib. 8.

* « Omnes scsc ad ducis officium pro del'ensione patrùc obtulerunt. » Ibid.

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