DANS LA VILLE DE ROUEN
yeux , puisque ce n'était qu'une émeute bourgeoise. Robert s'enfuit donc avec une faible escorte dans le faubourg Malpalu, qui aujourd'hui est enclavé dans la ville j là il fut un peu rassuré par le bon accueil que lui firent les habitans. Néanmoins il se crut encore trop près de la scène du combat, et, abandonnant Rouen à la guerre civile, il passa lâchement la rivière pour se retirer au prieuré de Notre-Dame-des-Prés, proche le village d'Emandreville , que ses parens avaient fondé trente ans auparavant ' . Il y resta caché jusqu'à la fin du combat. Ce fut peut-être par reconnaissance d'y avoir trouvé un asile qu'il fit, quelque temps après, don à ce prieuré de la dîme des foins de son parc , à Rouen. '
Pendant que le duc était au-delà du fleuve, tout Rouen n'était plus qu'une scène de carnage. Les
' Ce prieuré, appelé' ensuite de Bonne-Nouvelle, est actuellement une caserne dans le faubourg Saint-Sever.
* Charte de l'an 1092 , traduite dans le lom. m de VHisloirc de la ville Je Rouen , par l'abbé Farin. Rouen , 1668 , in-18. La charte est souscrite ou plutôt signe'e d'une croix par 1 archevêque Guillaume; par le duc Robert, qui s'intitule encore comte; par Eustache, comte de Boulogne j par Robert de Montfort , Robert de Meu- ]an , etc.
224 iUlTE ET OIÉFAITE DU PARTI KOYAL.
émissaires du roi qui depuis quelque temps étaient dans la ville , n'avaient rien négligé pour exciter les bourgeois au combat ; mais les secours que Guillaume -le -Roux leur envoyait étaient peu considérables, et la bourgeoisie rouennaise fut dupe des promesses du roi d'Angleterre ; se sentant trop faible pour repousser les vassaux du duc, elle fut bientôt obligée de fléchir; alors tous les incertains et les peureux se jetèrent du côté du parti qui allait vaincre , pour accabler les royaux. Conan avait combattu bravement; il fut pris avec beaucoup d'autres habitans. Le courage des bourgeois tomba tout-à-fait en voyant leur chef au pouvoir des ennemis ; les uns s'enfuirent , les autres furent tués ou blessés, ou tombèrent au pouvoir des vaincus ' . Ce fut une déroute générale , et avant la fin du jour, l'autorité du duc fut rétablie dans Rouen, les gens du roi d'Angleterre s'étant jetés dans les bois des environs de la ville, où, à la faveur de la nuit, ils se dérobèrent à toute poursuite.
Henri, frère du duc, encore tout échauffé de
' « Innocentes et rei passim caedebantur aut fugiebant , aut capiebantur. w Orderic Vital. Hb. 8.
SUPPLICE DE CONAiV. 225
l'ardeur du combat , se fit amener Conan au château, et l'accabla d'outrages. Le prisonnier, se voyant à la merci du frère de son souverain, exprima son repentir, promit de bien servir le duc pendant le restant de sa vie , et offrit pour sa rançon tout l'or et l'argent dont il pouvait disposer. Une offre de i^nçon de la part du bourgeois coupable parut le comble de l'audace au bouillant Henri. Il lui déclara qu'il fallait périr sur-lechamp sans miséricorde. « Pour l'amour de Dieu ! s'écria le bourgeois , qu'au moins j'aie le temps de me préparer à la mort par la confession ! » Mais Henri , jurant par l'âme de sa mère qu'il ne ferait nulle grâce à un traître , le saisit de ses bras vigoureux, et le jeta par la fenêtre du haut de la roche sur laquelle le château était bâti. Le lieu où périt le malheureux bourgeois s'appela dans la suite le bois de Conan ' . Celui qui le fit périr est le même qui porta plusieurs fois les armes contre son frère, et le fit mourir en prison.
' « Locus ubi vindicta hujusraodi perpetrata, saltus Conani usque in hodiernum diem vocitatus est. » Orderic Vital , iib. 8. Les mots saltus Conani peuvent signifier aussi saut de Conan. Un autre historien assure que Conan fut précipité du haut de ia tour dans la Seine.
roui'Njnais maltraités
Quand le duc sut que l'émeute était apaisée , il revint au eliâteau de Rouen. Son insouciance ordinaire le rendit indifférent aux scènes qui venaient d'avoir lieu, et il voulut tout oublier; mais les nobles qui l'avaient secondé s'écrièrent qu'il fallait faire un exemple de ces bourgeois assez audacieux pour se révolter contre leur maître. Robert leur répondit qu'ils pourraient faire ce que bon leur semblerait, et qu'il leur abandonnait le châtiment des coupables.
C'était livrer la bourgeoisie à la vengeance impitoyable de Robert de Bellême, de Guillaume de Breteuil , et d'autres nobles qui eux-mêmes s'étaient impunément révoltés contre le duc. Ils s'emparèrent de tous les baurgeois qu'ils voulurent , les firent emmener comme un vil troupeau d'esclaves , les jetèrent dans les cachots de leurs donjons, et les traitèrent avec la dernière inhumanité. Une terreur générale régnait dans la ville. Il suffisait d'être riche ou d'être suspect aux nobles pour être saisi , entraîné dans des prisons affreuses; et comme la plus grande partie de la bourgeoisie avait désiré un changement de gouvernem^ent , la vengeance des comtes et barons ne trouvait que trop de coupables. La terreur régnait
V\l\ LES NOBLES. 227
dans Rouen : personne n'était sûr de ne pas être enseveli vivant , avant la fin du jour, dans les cachots horribles des nobles ' . Un riche bourgeois nommé Guillaume, fils d'Auger, après avoir géini long-temps dans la captivité , se racheta moyennant 5,000 livres ; combien d'autres, n'ayant rien à oflfrir à l'avidité de leurs tyrans, ont dû succomber aux traitemens affreux qu'on leur faisait subir!
Le duc Robert laissait tout faire; ce n'est pas de lui que les bourgeois avaient à espérer le moindre adoucissement de leurs maux. Ils durent regretter vivement de n'avoir pas réussi à changer un gouvernement qui ne permettait qu'aux nobles de se révolter contre lui .
A l'occasion de ces malheurs de la ville de Rouen , le moine Orderic Vital se livre à l'une de ces émotions qu'on rencontre assez fréquemment dans le récit qu'il fait des événemens du temps : « La voilà donc en proie à tous les malheurs, cette orgueilleuse Normandie qui s'était cru tout permis pour asservir, dépouiller, ravager l'Angle-
■ « Truculenter saeviunt , civesque jnetropolis INeustriœ vinculatoâ attrahunt , cunctisque rébus spoliatos ut barbares hostes malc affligunt. » Orderic Vital , lib. 8.