‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 167 sur 255 · ÉLÉGIE GALLOISE DE ROBERT · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE GALLOISE DE ROBERT

sa mère et à la malédiction de son père. On dit qu'il charma ses loisirs ou chercha une distraction en apprenant la langue du peuple gallois , au milieu duquel il était condamné à terminer sa vie; on lui attribue une élégie galloise, inspirée par l'aspect d'un chêne qu'il avait constamment sous les yeux.

Ce sont des réflexions tristes sans beaucoup de poésie. H Chêne qui a cru au milieu des trèfles et des plantes qui, en t' environnant, ont arrêté l'élévation de ta cîme et empêché l'accroissement de ton tronc ; malheur à l'homme qui est au pouvoir de ses ennemis ! Chêne placé au milieu des bois , qui couvre le promontoire d'où tu vois les flots de la Saverne lutter contre la mer ; malheur à celui qui voit ce qui n'est pas la mort ! » '

Guillaume comte de Mortain, cousin du roi et neveu de Robert de Bellême , avait été fait prisonnier avec le duc Robert à la bataille de Tinchebrai ; il fut transporté également en Angleterre , et demeura prisonnier pendant tout le règne de Henri , qui lui fit crever les yeux " et lui

' De la Rue , Essais historiques sur les bardes , et les trouvère» normands et anglo-normands, tom. m, art. Robert Courteheuse. * Jean de Marmoutier, Histoire de Geoffroy Plantagenet, lib. 1.

CAPTIVITÉ DU COMTE DE MORTAIN. 33g

enleva toutes ses terres. Le père du comte, Robert, en aidant Guillaume-le-Bâtard , so» frère utérin , à faire la conquête de l'Angleterre , et en obtenant de lui une magnifique dotation de neuf cent soixante- treize manoirs, était loin de prévoir que la prison serait dans ce pays le lot du fils qu'il laissait. Comme il avait été fait prisonnier par Etienne , troisième fils du comte de Blois et de Chartres , ce fut à ce jeune baron que Henri donna le comté de Mortain ' . Il l'avait armé chevalier, sans prévoir que le jeune guerrier, son protégé et en quelque sorte son élève, ravirait un jour la couronne à ses propres descendans.

La Normandie avait paru soumise; cependant les mécontens tournaient leurs regards vers l'enfant de Robert et de Sybille, et beaucoup de Normands, amis sincères de leur patrie, pensaient qu'il n'était pas juste de priver cet enfant de son héritage pour les fautes de son père, tandis que d'autres croyaient devoir préférer la patrie à une dynastie , et pourvoir avant tout à la tranquillité générale. Dès que Henri fut informé des espérances et des voeux d'une faction, il donna ordre

• Order. Vital, lib. H.

34o HÉLIE DE SAINT-SAKNS FUIT

d'enlever l'enfant son neveu , et de le lui portef en Angleterre. ^

A la droite de la route de Neufchâtel à Rouen se prolonge une vallée pittoresque, traversée par la rivière d'Arqués, qui se dirige sur la mer. A l'entrée de cette vallée est située la petite ville de Saint-Saens, auprès de laquelle s'élevait sur le coteau le château du comte d'Arqués , gendre de Robert par le mariage de la fille naturelle du duc; c'est Ih qu'il élevait l'enfant confié à ses soins. Il était absent, lorsqu'un dimanche Robert de Beauchamp, accompagné de ses satellites, arriva à Saint-Saens avec la m.ission secrète d'enlever le jeune Guillaume. Les liabitans, en allant à la messe, soupçonnèrent, h la vue de ces hommes qui rôdaient aux environs du château, leur projet secret, et plusieurs d'entre eux les devancèrent pour mettre en sûreté l'enfant, qui dormait du som^meil de l'innocence. Ils parvinrent à le soustraire à toutes les recherches, et à le remettre entre les mains de son protecteur Hélie , qui , renonçant dès lors au rang de comte d'Arqués et de châtelain de Saint-Saens, préféra

Orderic Vital, lib. IJ.

AVEC l'enfant du DUC ROBERT. 34 1

s'attacher au sort de son élève, et s'exiler avec lui de la Normandie pour lui procurer des protecteui^s et des appuis '; fournissant ainsi un exemple de plus de cette fidélité désintéressée aux devoirs, par laquelle beaucoup de Normands se signalaient alors; toutefois, il ne put conjurer les rigueurs de cette fatalité qui poursuit quelquefois les dynasties déchues. Il se rendit avec son élève en France , et là il reçut de la cour l'accueil le plus favorable. L'humanité et la politique s'accordaient à protéger le fils unique du duc détrôné, et à lui faire donner une éducation digne de son rang. *

Pendant qu'en Normandie les hommes qui étaient sincèrement attachés à la famille de Robert, ou qui regrettaient l'anarchie de son règne k cause du mal qu'ils avaient eu la faculté de commettre , fondaient leurs espérances sur son fils , et attendaient de son avènement l'indépendance de leur patrie ou leur propre élévation , ce duché jouit de quelques années de paix, bien nécessaires pour guérir les maux causés par les

" Orderic Vital , lib. U.

' Ibicl

342 PATX EN NORMANDIE.

guerres féodales. L'histoire n'a presque rien à raconter de ces années tranquilles ; c'est une preuve que la Normandie goûta alors les bienfaits du repos. Les villes s'agrandirent et s'enrichirent, les campagnes se couvrirent de moissons , et les monastères et églises , semblables au roseau après le passage de l'ouragan , se relevèrent , et furent dédommagés par la piété des fidèles des pertes qu'ils avaient essuyées durant le règne de Robert- Courteheuse. Aussi le clergé s'accrut considérablement ; dans une seule ordination qui eut lieu à Rouen, il se présenta sept cents clercs pour recevoir les divers ordres du sacerdoce '. Cet état imposait alors peu de devoirs , ou du moins on le croyait, et il menait aux plus grands honnems; les prêtres avaient des concubines, ils procuraient les bénéfices à leurs enfans, ils amassaient des richesses, ils allaient à la guerre, et ils acquéraient souvent une autorité capable de balancer celle des barons. Le pape savait qu'en Angleterre la partie la plus nombreuse et la plus distinguée du clergé consistait en enfans de prêtres " ; aussi

• Orderic Vilal, lib. 11.

* « Quia iu Anglorum regno tantà hujusmodi pleniludo est, ut

OKDERIC VITAL A SAINT-ÉVROCLT. 343

croyait-il devoir les admettre au sacerdoce. En Normandie, le mal n'était probablement guère moins choquant.

Un des établissemens religieux les plus florissans de la Normandie était l'abbaye de Saint- Évroult en Ouche, où les études étaient en honneur. Orderic Vital y écrivait alors l'histoire de son temps, et charmait ses loisirs en composant des vers. Fils d'un Anglais qui avait pris l'habit monastique dans un couvent bâti sur ses terres, il avait été envoyé enfant dans la Normandie, pour que le père pût se détacher mieux de tous les intérêts terrestres. Le pauvre enfant, étranger à tout ce qui l'entourait , sans parens, sans amis, se voyait condamné au cloître pour la vie ; car ce fut à Saint-Evroult que son père l'avait fait conduire. A travers la résignation du vieux moine, on voit percer le regret d'avoir été privé si jeune de la tendresse de son père, de la douceur de vivre dans sa patrie \ Cet isolement, si pénible pour son cœur, a tourné au profit de la

major penc et melior clericorum pars in bac specie censeatur. » Epist. Paschalis papœ ,0" 102 , ad Annelmum Cantuar. archiepisc. , dans le tom. x des Conciles, de Collet.

' Voyez ce touchant (épilogue à la (In de son Histoire ecclésiastique .

3r4 IIl3. LE ROI HENRI A SAINT-ÉVROULT.

postérité. Pour charmer l'ennui de sa position , il se jeta dans l'étude de l'histoire; et, grâce à cette circonstance, il traça l'histoire contemporaine avec une abondance de détails qui nous met en présence des çvénemens, et nous Jaisse peu à désirer. Si Orderic Vital est crédule et superstitieux, c'est que tout le monde l'était alors. Le silencç des cloîtres de Saint-Evroult fut interrompu au printemps de l'année ii 1 5 par l'arrivée du l'oi Henri et de sa cour, qui vinrent y célébrer la fête de la Sainte-Vierge, Dans une assemblée solennelle du chapitre, Henri se fit même affilier à l'ordre des moines, et consentit à confirmer à cette abbaye toutes les donations qu'elle avait reçues des seigneurs, et que les héritiers lui contestaient fréquernment. Les moines lui présentèrent ensuite au château de Rouen la charte, pour qu'il la signât; il y mit une croix, car, malgré le titre de beau clerc qu'on lui donnait , à cause de son instruction , il ne paraît pas qu'il sût écrire plus que ses prédécesseurs : seulement il fut , à ce que l'on croit , le premier duc de Normandie qui pût lire. A son exemple, son fils Robert , et les principaux courtisans Robert pomte de Meulan , depuis quelques années comte

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