PÉNÈTRE DANS LE DUCHÉ
mandie. Tandis qu'il s'arrêtait au château d'Arqués, situé au confluent de la Béthune et de l'Arques , le roi occupait le château-fort de Bures, sur la première de ces rivières ; il ne put que s y enfermer avec des troupes bretonnes , après avoir mis le château en état de défense. Bientôt le comte de Flandre parut devant la place, défiant ses ennemis au combat, comme Louis-le-Gros, dans une des dernières guerres, avait défié son adversaire Henri. Un chevalier normand, Hugues Botherel, accepta le combat , et blessa le comte. Obligé de se retirer à Aumale , Baudoin aggrava son état par son incontinence; dès lors il s'adonna à la dévotion , et s'étant retiré à l'abbaye de Saint- Bertin , il y m.ourut quelque temps après , sans laisser de postérité '. Sa mort priva le parti de Guillaume Cliton de son meilleur appui , et délivra le roi Henri d'un danger pressant.
Il lui fut alors moins difficile de réprimer les mécontens. Il reprit le château du Plessis, dont le châtelain avait été tué par le parti de Hugues de
* Voyez sur la mort de Baudoin les diverses opinions compare'es par les éditeurs du recueil des Hislor, de France, toin. xiii , p. 14, note (T.
356 SIEGE DE l'aigle.
Gournay , qui ravageait tout le pays de Caux^ et y enlevait les habitans pour leur extorquer de l'argent à titre de rançon. Toute la partie de la Normandie voisine de la France était en butte aux excursions des nobles dévoués à la cause du prince proscrit, et c'est en dévastant le pays qu'ils signalaient leur haine pour le roi d'Angleterre.
Un danger plus imminent menaçait ce prince au-delà de la Seine, où Foulques, comte d'Anjou , malgré le traité qui le liait à Henri, avait pénétré pour seconder les nobles mécontens. Ses gens avaient brûlé le château de Saint-Sérenic, tandis que les Français , ayant Louis-le-Gros à leur tète, incendiaient et prenaient le château de l'Aigle. Henri, qui s'était rendu dans la ville d'Alençon , y rassembla des troupes pour tâcher de reprendre un château aussi important. 11 l'investit en effet; mais par une ruse de guerre il fut éloigné de cette place , un faux message envoyé par ses ennemis lui ayant appris que son neveu Robert Cliton allait se rendre maître, avec ses partisans, de la capitale du duché. Pour sauver Rouen , Henri retira précipitamment ses troupes du camp devant l'Aigle. «
• Order. Vital, lib. 12.
COMPLOT CONTRE LE ROI. SSy
Les complots n'étaient que trop réels en Normandie; en 1118 Henri en découvrit un qui se tramait, à ce qu'il paraît, dans son palais même, et qui menaçait sa vie. Tant de trahisons étaient faites pour ébranler son courage et effrayer son esprit ' . Quand il eut acquis la certitude de la dernière conspiration , il ne voulut plus se fier à personne ; il doubla ses gardes , et la nuit changea fréquemment de chambre pour se coucher. Celui qui en était le chef, et que les historiens ne nomment pas, fut condamné à être cruellement mutilé'*. Cependant il fallut combattre les vassaux qui avaient levé l'étendard de l'insurrection en faveur du prétendant. Le donjon d'Évreux venait d'être pris par eux , en dépit de la défense de l'évêque, qui fut obligé de s'enfuir, en abandonnant son évêché à la fureur des soldats du comte Amaury de Montfort. En vain le prélat excommunia les pillards, en vain tout le clergé s'enfuit d'Évreux j les rebelles se passèrent de prêtres , et gardèrent Evreux. Henri, en voulant chasser les Français de la place de l'Aigle, faillit périr au siège, ayant été
' Suger f^ita Ludovici grossi, » Orderic Vital , lib. 12.
358 PRISE d'a.lençon.
frappé d'un coup de pierre, qui heureusement pour lui , s'amortit contre son casque. *
De l'Aigle , Henri courut devant Aleneon ; les bourgeois de cette ville, lésés dans leurs intérêts par leur comte Etienne de Mortain , avaient ouvert les portes aux troupes du comte d'Anjou , qui oublia de nouveau son alliance avec Henri pour faire cause commune avec ses ennemis. Le roi, secondé par le comte de Champagne et de Blois , investit le château-fort, et fit une tentative pour le prendre de vive force ; mais Foulques , comte d'Anjou, repoussa l'assaut. Cependant, comme à l'aide de quelques habitans d'Alençon on trouva moyen de détourner l'eau , la garnison ne put se maintenir, et livra la place, sous la condition qu'elle se retirerait avec armes et bagages. '
Une révolte succédait à l'autre. A peine Aleneon était-il soumis qu'Eustache de Breteuil, l'un des plus puissans vassaux normands du roi , voulut se remettre en possession du donjon d'Ivri , ancienne possession de sa famille , qui avait déjà donné lieu à tant de contestations sous les ducs
Order. Vital , lib. 12.
CRUAUTÉ d'eUSTACHE DE BRETEUTL. 3^9
prëcédens. Eustache, homme violent, et d'ailleurs gendre du roi , dont il avait épousé la fille naturelle, Juliane, méritait des m^énagemens dans la position où se trouvait le roi ; cependant celui-ci ne pouvait mettre à la discrétion d'un vassal mécontent un château aussi fort que celui d'Ivri , destiné à couvrir la frontière de la Normandie le long de l'Arve. Il promit à son gendre qu'il lui remettrait le château plus tard, et lui envoya comme otage le fils du châtelain, demandant à son tour, en échange de cet otage , les deux filles d'Eustache et de Juliane, pour être gardées par le châtelain. Cet échange d'otages , conforme aux mœurs du temps , n'éprouva pas de difficultés , mais il donna lieu à une réciprocité de cruautés révoltantes. Eustache de Breteuil, pour se venger du châtelain royal d'Ivri, qui avait refusé de lui remettre le fort, fit crever les yeux à son fils, et le châtelain, par représailles, exerça la même cruauté sur les deux créatures innocentes confiées à sa garde, qui étaient les petites -filles du roi. '
Tant de barbarie exaspéra encore davantage les
' Orderic Viul, lib. 12.
36o SIJÉGE DE BRETEUIL.
deux partis. Eustache mit ses châteaux en état de défense contre le roi ; sa femme Juliane se chargea du château de Breteuil , sur l'Iton. Les habitans du bourg, pour s'épargner les horreurs d'un siège ou d'une occupation hostile, appelèrent euxinémes les troupes du roi . Henri vint en effet investir, avec ses gens d'armes , le château défendu par sa fille , fruit de son amour pour une courtisane. Cette femme, animée des sentimens les plus haineux pour un père dont elle avait probablement toujours vécu éloignée , osa diriger son arbalète sur lui , après l'avoir perfidement invité à une entrevue. Henri, dans sa colère, fit démolir le pont sur lequel on pénétrait dans ce château, ceint de fossés. Bientôt Juliane, réduite à l'extrémité dans son fort, fut obligée de capituler. On lui permit de sortir comme elle pourrait. Faute de pont, elle n'eut d'autre moyen que de descendre, à l'aide d'une corde, dans le fossé, en présence des assiégeans , qui l'accablèrent de huées. Après être sortie honteusement du fossé , elle courut rejoindre son mari à Pacy ; celui-ci , brûlant du désir de venger l'affront fait à sa femme , et furieux d'avoir perdu Breteuil , où le roi mit pour gardien un fils de ce châtelain d'Ivri , ou-
ATTAQUE d'ÉVREUX. 36 1
tragé par Eustache, resta ligué avec Amaury de Montfort, avec Richard de l'Aigle et avec Guillaume de la Ferté - Bernard ', pour ravager le pays ; car c'était toujours en dévastant les terres que les vassaux vidaient leurs querelles ou signalaient leurs insurrections.
Henri employa tour à tour les négociations et les armes, les concessions et les menaces pour diviser la ligue. Il rendit à Guillaume Talvas, fils du redoutable Robert de Belléme , alors son prisonnier, les places d'Alençon, Almenèclies et Vignats ; à Robert Giroie , il restitua Mon treuil et Echaufour. 11 offrit aussi à Amaury de Montfort de lui rendre son comté d'Évreux , sous la condition qu' Amaury ferait sa soumission. Celui-ci rejeta les offres du roi , pouvant occuper Evreux sans rassentim.ent du roi.
Henri résolut alors d'arracher aux séditieux cette place , dont le donjon était défendu par les deux neveux d'Amiaury, Philippe et Florus , fils du feu roi Philippe de France et de Bertrade , par Richard d'Évreux, et par d'autres Normands. Le roi se présenta devant la ville avec son fils naturel
• Orderic Vital ^ lib. 12.