‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 3)Chapitre 36 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la Défense du livre sur l' Indifférence , par M. de La Mcnnais. Autres ouvrages du même.

Le premier volume de l'Essai sur l'Indifférence avait excité dans toutes ies classes de la société la plus vive impression. Le succès même de l'ouvrage déposait contre son titre. H y eut parmi le clergé surtout une .longue et unanime acclamation; l'entraînement fut général, dit M. l'abbé Lacordaire, de son aveu, l'un des acteurs prina-

paux dans tout ce qui s'est passé (i). De jeunes imaginations, étrangères a la langue Je la Théologie , exaltées d'ailleurs par l'exemple du siècle grandissant autour d'elles, voyaient dans ce livre une résunec^ tion admirable des raisonnemens antiques et éternels qui prouvent aux hommes la nécessité de la foi (^). Plus d'autre oracle nécessaire à consulter pour la créance, et la direction des mœurs. On faisait apparaître a leurs regards, ainsi qu'autrefois a ceux de Salil, la Pjthotiisse d'Kndor, qui^ tout en invoquant une fois du passé l'ombre de Samuel^ évoquait mille fois tous les spectres antiques (o).YA\qs crurent comprendre sa philosophie y bien qvH elles ne la comprissent pas du tout (4). Les esprits ne se divisèrent qu'après la publication du second volume, lorsque M. de

(1) Considérations , p. 3ï.

(2) Ibid., p. 32, 31).

(3) Ibid., p. 16S.

(4) Ibid., p. 100.

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La Meanais eut substitué aux anciennes autorités une autorité unique, dont personne n'avait jamais entendu parler. Avec cette extension (1), on ferma les yeux sur les paradoxes, déjii pourtant si nombreux et si frappans , répandus dans le premier. On avait cédé sans trop de réflexion k l'impression que produisaient dans les esprits la chaleur et l'énergie des tableaux, la véhémence des accusations, le pittoresque du style, une sorte de vigueur dans le raisonnement. Il n'y avait eu qu'une seule voix pour y reconnaître un talent vrai, qui semblait s'être fait de lui-même. Censurer est un besoin pour tous ; c'est un dédommagement pour l'orgueil, et aussi une vengeance, dit M. de La Mennais (2). Le regret du passé, consolé par l'espoir de trouver enfin uji vengeuFj accueillit avec reconnaissance le courageux écrivain, qui se présentait avec tant

(1) Considérations , p. \61 .

\T) tii^liffion considérée , etc.

d'éclat aux amis et aux ennemis. Personne qui ne voulût le connaître ; l'admiration prit partout l'accent de l'enthousiasme. Les éditions succédaient aux éditions. M. de Frayssinous recommanda l'ouvrage du haut de la chaire où il prononçait ses belles conférences. Tout à coup M. de La Mennais se vit le maître, le père d'une nombreuse école, qui lui voua pour jamais respect , fidélité , amour. Les volumes qui ont suivi n'ont pu, malgré leur évidente infériorité , affaiblir l'activité de ces sentimens , et n'ont fait qu'accroître la renommée de l'écrivain, par les débats mêmes qu'ils suscitèrent. En un seul jour, nous dit eiicore M. Lacordaire, M. de La Mennais se trouva investi de la puissance de Bossu( t (1 ).

Ce n'était pas , il fallait bien en convenir, ni cette rigoureuse précision de doctrine et de langage qui caractérise si éminemment le grand évcque de Meaux , toujours plein

(i) M. Lacordaire, Considérât.,]^. 37.

o(>2 niSTOIKE

de la sève de l'antiquité , ni cette sagesse lumineuse d'argumentation qui ne laisse rien U l'arbitraire, pose les principes et ne les invente pas, les enchaîne, par la justesse des définitions et la méthode graduelle des développemens, à d'irrécusables conséquences j ni cette souplesse d'imagination et de style , cette inspiration continue , qui nulle part ne se ressent de la contrainte du travail, moins encore la délicate observation des convenances, que la religion commande envers tous. Jeté dans l'arène des discussions polémiques, au sortir de ses premières études , sans avoir eu le temps de les mûrir, dominé par une imagination mélancolique et sombre , égaré par de faux modèles, entre autres par la lecture du philosophe de Genève, à qui il aôecte de ressembler par sa manière d'écrire , autant que par l'ambition du paradoxe (i), M. de

(1) Il le copie souvent , et l'on a remarqué que le sophiste de Genève n'est pas le seul écrivain dont

La Mennais pouvait-il voir les objets autrement qu'h travers un prisme infidèle qui les dénature à ses yeux, connaître l'antiquité autrement que pour la travestir avec l'air de la citer ? Aussi le voyez-vous impatient de produire quelque chose qui n'ait pas encore été inventé , brisant dans sa fougueuse indépendance les bornes posées par nos pères, fouler constamment sous les pieds l'autorité tant civile que religieuse , pour lui substituer le fantôme de je ne sais quelle autorité imaginaire, calomnier la science des âges passés , livrer au mépris les monumens de la tradition ,et les écrits des théologiens et des philosophes. Nous n'inventons, nous n'exagérons rien : c'est en cela seulement qu'il s'est montré conséquent à

M. de LaMennais ait profité. On l'etrouverait chez lui des pages entières de Pascal , de M. Nccker, dans son livre de l'Importance des Opinions reliijieuses ; de NicoUe, de Bossuet-, et, quoiqu'il cite beaucouj), il n'est pas toujours fidèle à indiquer les sources où il puise.

iui-même. On murmurait, mais tout bas, centime cette confiance présomptueuse avec laquelle il prononçait sur les questions les plus délicates , contre la hardiesse de certaines propositions répandues dans ce livre en assez grand nombre ; autant d'énigmes dont on attendait impatiemment la solution , expliquées depuis par ses chimères d'infaillibilité, de raison générale , de commun consentement et du fait de l'autorité. On ne comprenait pas mieux ce qu'il avançait sur la révélation primitive , sur l'origine du langage humain , assez difficiles à accorder avec l'Ecriture et la saine philosophie (1). On s'étonnait bien plus encore des concessions qu'il y fût au pyrrhonisme : que l'évidence, le sens intime, le sentiment, le raisonnement, ne fussent pas des motifs de

(1) f oyez les savantes discussions à ce sujet, par M. V\oi?iven,Exameri, p.3!8 etsuiv. M.Boyer, p. 43 et suiv. M. Receveur, p. 29 et suiv. M. de Bonald avait jeté le germe de ce système , que M. de Lu Mennais a recueilli pour le dénaturer.

DE LA NGLVELLE IIÉRÉSIK. 5Go

certitude de nos jugemens. Certes, ce n'est pas avec cet embarras, affecté ou non , que Bossuet traite ces matières, bien que purement philosophiques, mais qui se rapprochent si près de la Théologie ; et quand estce que le théologien fait jamais chez lui disparaître l'homme éloquent? Piien donc ne pouvait autoriser ce rapprochement entre Bossuet et M. de La Mennais , que pour faire mieux apercevoir la distance énorme qui les sépare. Car ce n'était assurément pas chez M. de La Mennais qu'il fallait aller chercher la clarté des définitions , la justesse dans les preu\es, la fidélité dans les allégations. On lui a reproche son obscurité de langage, son néologisme, les mots pris au rebours de l'acception commune , ses digressions, ses défauts habituels de logique, le vide de ses démonstrations; et l'on en a fourni des milliers de preuves , tout l'artifice des sophistes. N'attendez pas surtout ni du maître ni de ses disciples le res-

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pect filial que la jeunesse et le devoir de la profession commandent pour les renommées consacrées par l'estime et la vénération publiques 5 ils vous diront que « les an- « ciens sont toujours entêtés de leurs anti- « ques doctrines; que les corps enseignans « ne sortent pas des vieilles ornières de la (( scolastique ; que ces hommes ne laisse- « ront jamais entrer dans lem's vieilles tête tes une idée nouvelle (1). » De la, ce torrent d'injures , renouvelées Ii chaque page , contre les noms les plus cLcrs k la science, aux lettres, a la Religion; le sceau de la diffamation imprimé sur le front de Descartes; la Sorbonne tout entière immolée h la vengeance de ces prétendus philosophes, qu'elle avait flétris de ses censures. A l'exemple de son chef, l'école de M. de La Mennais ne tarira pas sur les outrages prodigués a nos Docteurs ; un de ces apprentis

(1) Essai, t. II, de la page 31 à 38; et Lettres à Mgr. l'archevêque de Paris.

théologiens viendra mettre le scellé sur la tombe des Bergier, des Girard , des Barruel, des Pompignan, des Gerdil , des La Luzerne, pour prononcer fièrement que, depuis Massillon, l'Eglise catholique a manqué tout-à-fait de ces talens qui vont loin dans la postérité^ et que M. de LaMennais a seul renoué la chaîne de nos grands écrivains (1). Un autre osera bien faire la leçon'a Bossuet, entreprendre de refaire la Conférence avec Claude, et gourmander l'Augustin français de la faiblesse de ses raisonnemens dans la cause du Protestantisme (2).

Cependant , tout en rabattant de l'exagération des panégyriques, et en faisant la part de la crilique, il y avait aussi de quoi

{\) M. Lacordaire, Considérât., p. 37.

(2) Celui-là s'appelle Gerbet , auteur d'une défense des principes de M. de La Mennais , sous le titre : Doctrines philosophiques sur la Certitude. M. Rozavcn en a fait une réfutation excellente , à laquelle on ne pouvait repondre que par des injures. On n'y a pas manqué. Foy. la préface de son Examen.

justifier l'éloge , et mériter à l'auteur des encGuragemens. Il remplissait toutes les espérances qu'avait données sur son compte un autre ouvrage publié sous le titre de V Institution canonique des évêques , à l'époque du dissident élevé entre l'empereur et le pape Pie Vil. On demandait au Souverain Pontife que les métropolitains fussent réintégrés» dans le droit de confirmer les évêques présentés par la puissance séculière, sans qu'il y eût besoin de recourir h la confirmation du Siège Apostolique. M. de La Mennais y vit une atteinte portée au Concordat de Léon X et k la suprématie pontificale. La censure impériale ne permit point la circulation de ce livre , qui n'a guère été connu que depuis la restauration. Voici comme en parle un journal récent : ff Une f imagination tout orientale , exubérante , « brille dans cet ouvrage , a côté d'une éru- « dition déjà fort remarquable (1). y> Nous

(1) L'Univers relijieux , n. 477.

DE LA NOL'VELLE nÉRÉSIE. ÎS69

passons à l'.écrivain la moitié de son jugement; nous ne sommes pas de son avis pour le reste. Le mérite de l'érudition, qualité indispensable dans ces sortes de matières , quand elle est unie à la sagesse de la dialectique , se fiûsait bien mieux remarquer dans un autre ouvrage du même genre , mais conçu dans un tout autre dessein , sous le titre de Traité historique et critique de l'élection des évêques (1), contre le système des élections populaires , décrété par l'Assemblée constituante , et proposé , de nos jours , par l'école Lamennaisienne. Mais l'auteur était sous le joug d'une inculpation grave : on l'accusait de tenir k une secte justement repoussée par l'Église ; son livre eut peu de cours. Celui de M. de La Mennais fut répandu h profusion dans les séminaires. « On y lisait ^) , dit encore le journaliste déjà cité , (( des pages d'une coura-

(1) 2 vol. in-S°, Paris , 1792; par M. Tabaraud , prêtre de l'Oratoire.

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« geiise indignation contre le despotisme « d'alors » ( le despotisme impérial ). La préface contenait cette note : Quant au premier article de la déclaration de 1682, i'y tiens autant que qui ce soit. (C'est pourtant contre ce premier article que l'auteur déploie le plus vivement tout l'arsenal de sa polémique, comme éldiUl principe de schisme y d' apostasie et d'athéisme (1 j. k Toutefois , il (c y a dans le premier ouvrage une expan- « sion d'amour pour la chaire de saint Pierre, « une soif de son exaltation , qui peut dès- (f lors faire présager le long et vif combat « que l'auteur livrera pour elle contre ceux «( qu'il croira ses ennemis. » Pourvu qu'elle n'improuve pas ses opinions.

Quelques publications moins importantes avaient suivi V Institution canonique des éi^éques y lesquelles furent réunies sous le titre de Mélanges. On trouve dans ces Mé-

" (1) Voyez la Religion Considérée , et,«., p ^05 et suiv. , et tout l'Avenir.

langes bien des articles qui seraient d'éloquentes réponses a ce que l'auteur a écrit dans ces derniers temps, et spécialement à l'ouvrage qu'il a composé , dit-on , pendant son dernier séjour à Rome , sur cette même situation de l'Eglise chrétienne (1).

[\) L'Univers relig., n. 177, à l'article : Paroles d'un Croyant.

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