I. - THÉOLOGIE DE PLOTIN
L'École d'Alexandrie, dont le chef est Plotin (1), distinguait, d'après Platon, la théologie affirmative et la théologie négative ; la première qui affirme du suprême Principe, sous une forme éminente, tout ce qu'il y a de positif dans ses effets, intelligence, bonheur, justice, etc.; la seconde qui nie de Dieu tout ce qui convient aux autres êtres, comme étant indigne de sa perfection. La raison suprême de tout, en effet, doit être et n'être pas tout.
Les Alexandrins considèrent le point de vue de la négation comme supérieur à celui de l'affirmation, parce qu'il exprime mieux l'infinie distance qui sépare la cause première de ses. efiets. Aucun attribut compréhensible pour notre intelligence ne peut convenir à Dieu rigoureusement. « L'Un est toutes « choses, dit Plotin, et n'est aucune dé ces choses (2). » <c Quand « vous avez eu l'intuition du Premier Principe, ne dites pas qu'il
1. Plotin, né à Lycopolis en Ep^ypte, vers l'an 205 après Jésus Christ, fut disciple d'Ammonius Saccas à Alexandrie, et professa ensuite la philosophie à Rome, pendant vingt-cinq ans. Son école jouissait d'une grande renommée, et fut fréquentée par Tempereur Julien lui-même ainsi que par l'impératrice. Plotin, qui ne se décida à écrire qu'à cinquante ans, laissa en mourant (270) cinquante-quatre traités que son disciple Porphyre publia en six séries de neuf traités, ou Ennéades, M. Bouillet en a donné une traduction française. Sur l'Ecole d'Alexandrie, voir Ritter, t. III, Zfilier, Vacherot (Histoire de l'Ecole d* Alexandrie, 3 vol. in-8), J. Simon (l'Eco?e d'Alexandrie. 2 vol. in-8), Ravaisson (Essai sur la métaphysique i'Xristote, tome II).
2. Par toutes choses, il n'entend pas une somme, un total, comme il le dit lui-même, mais la perfection de chaque chose qui se confond avec la
■ perfection de toutes les autres choses. La perfection de la pensée, par i exemple, se confond avec la perfection de l'amour ; aussi vous ne pouvez ! plus l'appeler proprement la pensée, ce qui semblerait Topposer aux autres
dunes, telles que l'amour.
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(K est ou n'est pas cela ; sinon vous le feriez descendre au nombre (( des choses dont on dit qu'elles sont ceci ou cela ; or, le Premier « est au-dessus de toutes ces choses. »
Plotin est conséquent à ces principes quand il déclare le Bien- Un supérieur à l'intelligence, hhtina. toO vov. On en a conclu que le Dieu de Plotin était une chose morte, sans pensée, sans conscience, sans vie. Ce n'est point là la vraie théorie de Plotin. Si Dieu n'est point la pensée, c'est parce qu'il est plus que la pensée (1), non parce qu'il lui est inférieur. Que servirait, dit Plotin, la pensée proprement dite au premier principe ? « La pensée « est donnée à ce qui a besoin de se retrouver soi-même par la a conscience de soi ; mais quel besoin l'œil aurait-il de voir lalu- « mière, s'il était lui-même la lumière (2)? » Et de même, que servirait la conscience, la réflexion sur soi, à ce qui est toujours indivisiblement en soi et avec soi ? Le précepte « Connais-toi toi-même, » c'est-à-dire. Réfléchis sur toi-même, ne s'adresse pas à l'Un. L'Un n'a que faire de se contempler. 11 a plus que la connaissance, plus que la contemplation. « N'allez pas croire, en « effet, que, parce que l'Un ne se pense pas, il y ait pour cela « ignorance en lui. L'ignorance suppose un rapport ; elle consiste « en ce qu'une chose n'en connaît pas une autre. Mais l'Un, étant « seul, ne peut ni rien connaître ni rien ignorer ; étant avec soi, « il n'a. pas besoin de la connaissance de soi. »
Toutefois, s'il est inexact de dire que Dieu se pense, il est encore plus, faux de dire purement et simplement qu'il ne se connaît pas. Car il possède une supra-intellection éternelle (ym^tiviçhà ouo-a) (3). « 11 a une intuition simple de lui-même par lui-même « {àiùcti Tiff €7ri6o>ïî auTw Ttphç aÛTov) ; mais, comme il n'y a aucune « distance, aucune différence dans cette intuition qu'il a de lui- « même, que peut être cette intuition, sinon Lui (4) ? » a II faut « avoir de l'indulgence pour notre langage : en parlant de Dieu « on est obligé, pour se faire comprendre, de se servir de « mots qu'une rigoureuse exactitude ne permettrait pas d'em- « ployer. Avec chacun d'eux, il faut sous-entendre en quelque sorte (5). »
Plotin n'a pas seulement élevé Dieu au-dessus de l'intelligence: