Epist. CXllI
192 PBILOSOPHIE CBRÉTIENNB.
prend pour la première fois ce compelle intrare dans le sens d'une violence matérielle. « Jésus ne dit-il pas lui-môme, ajoute saint Augustin : Nul ne vient à moi s*il n*est attiré par mon Père (1). » Cet attrait de la puissance divine, saint Augustin le transforme en une contrainte brutale, c Enfin, ajoute-t-il, Dieu lui-môme n'a pas épargné son fils, et Ta livré pour nous aux bourreaux, Deus proprio filio non pepercit (2). »
Dans la question de l'esclavage, les moralistes chrétiens ne parlent point au nom du droit naturel, et ne se placent qu'à deux points de vue : celui de la religion et celui de TÉtat. Religieusement, tous les hommes sont libres en Dieu, il n'y a point de maître et d'esclave devant Dieu ; mais, dans l'État, on admet la possibilité et la légitimité de l'esclavage : c Tesclave doit obéir à son maître. » C'est donc toujours l'idée d'un droit inhérent à l'homme en tant qu'homme qui est absente.
Même doctrine relativement à la propriété. Les docteurs du christianisme se placent au point de vue religieux ou au point de vue civil, plutôt qu'au point de vue du droit naturel. « La terre, dit saint Âmbroise, a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seuls la propriété ? » « La nature, dit-il encore, a mis en commun toutes choses pour l'usage de tous... La nature a créé le droit commun. L'usurpation a fait te droit privé (3). » La distinction des riches et des pauvres ne paraît aux premiers docteurs ni moins ni plus injuste que celle des maîtres et des esclaves. « Devant Dieu, dit Lactance, il n'y a ni esclave ni maître ; or, puisqu'il est notre père commun, nous sommes tous libres. Devant Dieu, il n'y a de pauvre que celui qui manque de justice, de riche que celui qui manque de vertus (4).» « De quel droit, dit saint Augustin, chacun possède-t-il ce qu'il possède I N'est-ce pas de di'oit humain ? Car, d'après le droit divin, Dieu a fait les riches et les pauvres du même limon; et c'est une même terre qui les porte. C'est donc parle droit humain que l'on peut dire : Cette ville est à moi, cette maison est à moi, cet esclave est à moi. Mais le droit humain n'est pas autre chose que le droit impérial. Pourquoi ? pai^ce que c'est par les
1. Ibid, M. Janet, Hist. de la politique, I, 336, rappelle à ce sujet que, dans la tragédie de Don Carlos, Schiller prête au grand inquisiteur dans son entretien avec Philippe II, le mot de saint Augustin : a Dieu lui-même n'a pas épargné son fils. »