‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 218 sur 358 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

« en voyons trop pour douter, trop peu pour croire. « Quant aux preuves métaphysigues, « elles sout si éloignées du raisonnement (( des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et quand u cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant « qu'ils voient cette démonstration ; mais une heure après, ils (( craignent de s'être trompés (1). » Gomment donc affirmonsnous DieU) dont nous n'avons aucune science certaine? Descartes a montré que toute affirmation, en définitive, est volontaire ; il faut donc dire que, si nous affirmons Dieu, c'est par un acte de volonté, et comme une affirmation volontaire est une croyance, Dieu n'est en définitive qu'un objet de croyance, m S'il y a un « Dieui il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni « parties ni bornes, il n*a nul rapport à nous. Nous sommes donc « incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est (2). >

La raison étant ainsi réduite à un doute invincible sur le premier principe de toute existence, qui est aussi le premier principe de toute pensée et de toute certitude, faudra*t-il s'en tenir là et, comme les Pyrrhoniens^ s'abstenir de toute affirmation?-^ Non, dit Pascal 9 l'abstention est impossible. S'il ne s'agissait que de spéculation pure, on pourrait ne prendre aucun parti ; mais nous sommes faits pour agir : la pratique nous oblige donc à un choix, et la morale ne peut, comme la métaphysique» demeurer en suspens. Pascal ne se contente plus, comme Descartes, d'une morale provisoire : il veut une morale définitive ; cette science des mœurs que Descartes avait trop négligée, il en comprend toute l'importance : « La science des choses extérieures u ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps d'af- (( fliction ; mais la science des mœurs me consolera toujours de (( l'ignorance des choses extérieures (3). »

Selon Pascal, la morale est tout entière dans la charité ou amour de Dieu. Après en avoir appelé de la nature à la raison, il faut en appeler de la raison à la charité. Voilà ce a troisième ordre » où nous pourrons enfin trouver le repos ; ce sont les choses du cœur et du sentiment, les choses de l'amour, c'està-dire, en définitive, de la volonté. Déjà Descartes nous avait introduits dans la région de l'absolu véritable et du véritable infini ; selon Pascal, cette région n'est pas moins supérieure à celle de la

pensée logique que la pensée à la matière ; son dernier mot^ qui nous révèle le but et le plan de tout son livre, est dans les sublimes pages que la charité lui inspire.

<c La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité...

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits, car il connaît tout cela« et soi; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble, on n'en saurait faire réussir une petite pensée x liela est impossible, et d'un autre ordrci De tous les eorps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre*.. » (XVII, 1.)

Maintenant, quelle est l'essence de cette charité devant laquelle Pascal anéantit la pensée, comme il avait déjà anéanti devant la pensée même l'univers matériel ? — - C'est ici que sa doctrine, après s'être approchée des conceptions de la philosophie la plus moderne, va revenir au mysticisme du moyen âge. Au fbnd de cette charité où il voit avec raison le principe absolu de toutes choses^ il n'aperçoit pas une liberté vraiment digne de ce nom. Sans doute il a soin d'attribuer la liberté infinie à Dieu, et il pré^ tend aussi laisser son libre arbitre à l'homme; mais quel libre arbitre! Avec saint Augustin et les jansénistes, PascaL considère la liberté humaine comme tellement diminuée, corrompue, asservie par le péché originel et par la prédestination éternelle» qu'elle est plutôt une liberté de nom que de fait^ Dès lors, l'amour ou la charité dépendent-ils vraiment de nous et de notre volonté per^sonnelle ? Nullement : c'est Dieu qui fait tout en nous par sa grâce : il est libre, lui seul, d'une liberté gratuite et arbitraire ; nouSf nous sommes ce qu'il nous fait, et nous ne Taimons que si lui-même se fait aimer de nous. Le moyen qu'il emploie pour cela est un moyen de séduction et d'attrait : le plaisir (1).

Ainsi, au moment même où Pascal allait, ce semble^ fonder la moi*ale du désintéressement et du véritable amour, il retombe, en méconnaissant notre liberté naturelle et personnelle, dans une morale de plaisir et d'intérêt.

Son principe, c'est que « Thomme est né pour le plaisir ; il le « sent, il n'en faut point d'autre preuve. » « On ne quitte les plaisirs « que pour d'autres plus grands (2). » « La volonté ne se porte

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