‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 240 sur 358 · MORALE DB SPINOZA · texte numérisé non relu

MORALE DB SPINOZA

« raît, le pacte s'évanouit avec elle et perd toute autorité. Il y a donc de c la folie à prétendre enchaîner à tout jamais quelqu'un à sa parole, à c moins qu'on ne fasse en sorte que la rupture du pacte entraîne pour le « violateur de ses serments plus de dommage que de profit (Traité théolo- « gico-politique, ch. XVI). v Pour obtenir ce résultat, Hobbes croit que le meilleur moyen est le despotisme absolu d^un seul homme ; tout au contraire, selon Spiuoza, plus il y aura dans un état de liberté égale pour tous, plus il y aura d'union, plus il y aura de force; moins aussi l'individu sera tenté de nuire aux autres, et plus les autres seront unis entr'eux pour l'en empêcher au besoin. La plus grande puissance civile est la liberté civile. L'Etat, d'après la raison, a donc pour fin cette liberté. De plus, en fait, l'individu ne peut abandonner toute sa puissance. Ce que chacun se réserve avant tout, parce qu'il ne peut pas le céder, c'est le pouvoir de penser ce qui lui plaît. C'est seulement pour Vaction que l'individu peut se soumettre, mais non pour ses opinions et ses idées. « Ce qui distingue « ma politique de celle de Hobbes, dit Spinoza, c'est que je conserve le 1 droit naturel même dans l'état civil, et que je n'accorde de droit au « souverain sur les sujets que selon la mesure de sa puissance (Lettre 24). » Hobbes ne demandait à l'Etat que la paix ; Spinoza lui demande la liberté. « Si Ton appelle, dit-il, du nom de paix l'esclavage, la barbarie et la soli- « tude, il n'y a rien de plus misérable que la paix... La paix ne consiste a pas seulement dans l'absence de la guerre, mais dans l'union des esprits « et dans la concorde (Traité théol.-jfoL, VI, 4). »

Le plus grand ennemi de la paix véritable et de la liberté, c'est la monarchie. Hobbes croyait qu'en donnant le pouvoir à un seul homme, il obtiendrait un pouvoir plus fort. C'est une erreur, selon Spinoza; car un seul homme n'a pas la force de supporter un si grand poids. Le roi aura donc des conseillers qui gouverneront pour lui ; et ce gouvernement qui passait pour absolument monarchique, sera toujours dans la pratique une véritable aristocratie, mais une aristocratie latente, et par là même la pire de toutes. Le roi, enfant, malade ou vieillard, n'est roi aue de nom; et souvent, entraîné par ses passions, il laisse le pouvoir entre les mains d'une courtisane ou d'un favori. Craignant ses sujets, il leur tendra continuellement des pièges. Par conséquent, plus le pouvoir des princes est grand, plus la situation des sujets est misérable. « Si tout dépendait de la volonté « inconstante d'un seul homme, rien ne serait stable. » Le meilleur gouverneoîient est la république, oiî c'est la volonté de tous qui gouverne.

Ainsi la politique de la force, avec Spinoza, semble aboutir à une sorte de libéralisme : la plus grande force, c'est la plus grande liberté. Il faut remarquer seulement que cette liberté de l'individu, pour Spinoza, désigne l'état de l'individu qui n'obéit qu'à la nécessité intérieure de sa nature, au lieu d'obéir à une contrainte extérieure. Etre libre, c'est n'être nécessité que par soi-même. Dans cette suprême nécessité, qui est en même temps pour Spinoza la suprême liberté, consiste la vraie force que doit partout dégager et maintenir l'organisation sociale. — Tel est, en politique, ce qu'on pourrait appeler le fatalisme libéral de Spinoza.

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