‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 255 sur 358 · Ibid, eh. IV · texte numérisé non relu

Ibid, eh. IV

ne le donne qu'à des conditions onéreuses, ils devront néanmoins se soumettre sous peine de se condamner à mourir de faim. On arrive donc toujours à reconnaître que les valeurs ne sont pas en quantité indéfinie, comme le croit Locke, et que l'appropriation de ces valeurs par les uns peut ne pas laisser aux autres « de semblables et d'aussi bonnes choses communes. » Locke a entrevu ce grand problème sans en montrer la solution.

Le principe qu'il pose ici n'en mérite pas moins une attention particulière : « Si Ton passe les bornes de la modération, dit- il, et « que Ton prenne plus de choses qu'on n'en a besoin, on prend « ce qui appartient aux autres. » Ainsi le principe même qui justifie la propriété, c'est-à-dire la liberté du travail, la limite en même temps qu'il la fonde : car il faut que cette liberté du travail subsiste toujours pour tous ; en conséquence, le droit de propriété ne peut être illimité et sans conditions. Locke aurait dû ajouter que le travail crée seulement la forme nouvelle des objets, mais non le fond, et que, par conséquent, la propriété du fond ne peut être absolue et sans limites. Quelles sont donc ces bornes qui restreignent le droit de propriété sans le détruire, et qui complètent pour ainsi dire le droit de chacun par le droit de tous ? — Difficile question que Locke n'a pas examinée, et dont on cherche encore la solution.

Au droit de propriété Locke ajoute le droit de liberté personnelle, et se fait l'adversaire de l'esclavage. Tous les hommes étant libres et égaux dans l'état de nature, aucun n'a de domination naturelle sur un autre. Ni le pouvoir paternel, ni le pouvoir politique ne doivent être une domination. L'enfant n'appartient pas à son père comme un esclave à son maître. Le pouvoir du père lui a été donné pour nourrir et élever son enfant, pour faire de cet enfant un homme, c'est-à-dire un être libre. Aussi ce pouvoir est-il provisoire : du jour où l'on peut supposer que l'enfant est devenu capable de se conduire par luimême, il est libre. L'autorité du père a pour but de se rendre elle-même inutile : elle est un moyen dont la liberté de l'enfant est la fin. Delà ses limites et ses conditions. Ses limites sont les devoirs mêmes auxquels le père est obligé envers l'enfant; ses conditions sont l'accomplissement de ces mêmes devoirs. Le père néglige-t-il l'éducation physique ou morale de son enfant, agit-il contre sa vie, sa santé ou son intelligence, il perd son autorité, et la société doit aussitôt réclamer l'exécution du devoir. En résumé, l'autorité paternelle est un

devoir plutôt qu'un pouvoir, et, lorsque le devoir est accompli, le pouvoir cesse.

Locke réfute ensuite ceux qui font reposer la domination politique sur le pouvoir paternel. Outre que ce dernier, comme nous venons de le voir, n'est point une domination véritable, l'origine et l'objet des deux pouvoirs diffèrent. L'origine du pouvoir paternel est un devoir naturel; l'origine du pouvoir civil est un contrat volontaire. Entre le père et les enfants mineurs il n'y a pas égalité de raison et de liberté ; cette égalité existe entre les gouvernants et les gouvernés. Tout raisonnement par analogie de la famille à l'État pècbe donc en son principe.

Outre les droits de propriété et de liberté personnelle, il existe encore, selon Locke, un droit naturel qui complète tous les autres : c'est celui de défendre sa liberté et sa propriété, ou le droit de légitime défense.

A ce droit Locke rattache celui de réparation, qu'on nomme vulgairement le droit de punir (1). Quand on m'a fait du mal et qu'on a usé contre moi de violence, je puis, selon Locke, défendre ma liberté ap;pès coup par la peine que j'inflige à l'agresseur. Locke a bien vu que le droit de punir doit être rattaché au droit de défendre sa liberté ; mais il n'a pas assez approfondi l'idée de pénalité, ni distingué le droit de punition proprement dite, qui n'appartient pas à l'homme, du droit à la simple réparation ou indemnité qui lui appartient (2).

Dans l'état de nature, tout homme exerçant par lui-même le droit de pénalité, il se trouve que chacun est juge en sa propre cause: c'est là, dit Locke, un grave inconvénient. Déplus, ce n'est pas toujours celui qui a de son côté la raison et la justice, qui se trouve avoir aussi la force. Voilà une des causes déterminantes qui poussent les hommes à former une société civile et politique, au lieu de demeurer dans une société purement naturelle.

Hobbes a bien compris que la société civile a pour origine un contrat, et Locke développe cette importante notion. Le principe de toute association n'est et ne peut être que le consentement commun. Tous les hommes, étant originairement libres, ne

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