I. — DIALECTIQUE DES PENSÉES. THÉORIE DES IDÉES
La sensation, coinine l'ont montré les philosophes ioniens, ne saisit que l'apparence ou le phénomène : la réalité lui échappe. Le monde sensible n'est donc qu'un monde d'apparences ; il ressemble, dit Platon, à une caverne éclairée par un grand feu, où de.^ prisonniers sont enchaînés, immobiles, tournant le dos à la lumière. Les objets qui passent derrière ces prisonniers projettent leurs ombres sur le fond de la caverne, et les prisonniers, qui n'ont jamais vu autre chose que des ombres les prennent pour des réalités. Ils apprennent à distinguer ces ombres, à les
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reconnaître, à prévoir Tordre dans lequel elles se suivront ; et ils sont ûers de leur science, qui n'est cependant que la science des ombres. «. C'est là l'image de la condition humaine. L'antre souterrain, c'est le monde visible; le feu qui l'éclairé, c'est la lumière du soleil. » Les ombres sont nos sensations, et la connaissance des ombres est la connaissance sensible.
La philosophie délivre l'homme des liens qui le tenaient immobile devant les ombres, et elle le force à se retourner veirsles réalités : la marche progressive qu'elle lui fait suivre, c'est la dialectique.
« Qu'on détache un de ces captifs, qu*on le force sur-le-champ de se lever, de tourner la tête, de marcher et de regarder vers la lumière : il ne fera tout cela qu'avec des peines infinies ; la lumière lui blessera les yeux, et Téblouissement l'empêchera de discerner les objets dont il voyait auparavant les ombres. Qiie crois-tu qu'il répondit si on lui disait que jusqu'alors il n'a vu que des fantômes, qu'à présent il a devant les yeux des objets plus réels et plus approchants de la vérité?... Ne se persuaderat-il pas que ce qu'il voyait auparavant était plus réel que ce qu'on lui montre ? » Tel est l'homme qui n'est pas encore habitué à la philosophie, et qui croit les sensations plus réelles que les pensées.
« Si maintenant on l'arrache de la caverne », c'est-à-dii-e du monde sensible, objet de la sensation, « et qu'on le traîne par un sentier rude et escarpé jusqu'à la clarté du soleil », c'est-àdire dans le monde intelligible, objet de la pensée, «quel supplice pour lui d'être traîné de la sorte I Dans quelle fureur il entrerait ! et lorsqu'il serait arrivé au grand jour, les yeux tout éblouis de son éclat, pourrait-il rien voir de cette foule d'objets que nous appelons des êtres réels ? Il ne le pourrait pas tout d'abord. Il lui faudrait du temps, sans doute, pour s'y accoutumer. Ce qu'il discernerait le plus aisément, ce seraient d'abord les ombres, ensuite les images des hommes et des autres objets, peintes sur la surface des eaux ; enfin les objets eux-mêmes. De là il porterait ses regards vers le ciel, dont il soutiendrait plus facilement la vue pendant la nuit et à la lueur de la lune et des étoiles, qu'en plein jour à la lumière du soleil. Sans doute, à la fin, il serait en état non-seulement de voir l'image du soleil dans les eaux et partout où elle se réfléchilt, mais de le fixer, de le contempler lui-même à sa véritable place? — Oui. — Après cela, se mettant à raisonner, il en viendrait à conclure que c'est le soleil qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible et qui est en