I. Cf. Perrier, op. cit., pp
rimentales, aux événements sociaux et politiques, voilà tout. Changements purements accidentels, et qui affectent la forme, non le fond des doctrines ; c'est le cas de le répéter — rien de nouveau sous le soleil.
Parmi les différentes théories de la connaissance présentées au public par des philosophes de marque, il y en a trois qui émergent, et qui, plus que les autres, ont attiré l'attention du monde savant : c'est Y Idéalisme kantien, le Pragmatisme et le Réalisme thomiste. Autour de ces trois systèmes, gravite, pour ainsi dire, la philosophie de nos jours. Nous allons en parler brièvement.
402. L'idéalisme kantien. — Nous avons vu en quoi consiste le kantisme ; ici, disons seulement de quelle façon l'idéalisme du philosophe de Kœnigsberg explique la connaissance. Celle-ci, nous le savons, comporte relation entre le sujet connaissant et l'objet connu. Quelle est la nature de cette relation? C'est le problème discuté. Kant, pouvonsnous affirmer, le résout d'une manière toute subjective. Selon lui, en effet, l'intelligence humaine ne connaît pas la chose en elle-même (le noumène), mais seulement sa représentation, son apparence (phénomène). Et cela, parce que notre entendement a pour mission exclusive d'appliquer aux "impressions sensibles les formes a priori (les moules) qu'il possède, de sorte que ces impressions, ou tactiles, ou visuelles, en passant par ses formes, revêtent un mode d'être tout subjectif. Aussi bien, les choses sont comme se les représente l'intelligence. Et donc,
la connaissance se ramène à une relation entre le sujet et la représentation, ou l'apparence (phénomène) de l'objet. Dans la théorie kantienne de la connaissance, c'est l'entendement qui est la mesure des choses : celles-ci se règlent sur celui-là.
On sait déjà comment le kantisme conduit à la destruction de la science et de la foi. Qu'il nous suffise d'ajouter que Kant, malgré ses intentions dogmatistes, voulant réagir contre le scepticisme, sape toute certitude par ses bases mêmes.
Dans les années qui suivirent la mort du philosophe de Kcenigsberg, et longtemps après, il y eut comme une espèce d'engouement pour ses doctrines. Les théories kantiennes s'infiltrèrent un peu partout. De nos jours, Emmanuel Kant semble avoir perdu beaucoup de son prestige, surtout depuis la rénovation de la philosophie et de la théologie scolastique. Cependant, la philosophie kantienne est encore en honneur, et, comme nous le verrons ci-après, c'est elle qui a donné naissance au modernisme. Dans certaines chaires de philosophie, spécialement en Allemagne et en France, la philosophie de Kant se présente sous les noms de néo-criticisme, néo-kantisme, volontarisme, philosophie de la croyance. Au fond, c'est toujours le même principe, celui de Y immanence, qui inspire l'enseignement universitaire laïc dans ces deux pays.
403. Le Pragmatisme. — En philosophie, le pragmatisme se présente comme une espèce d'anti-intellectualisme, anti-absolutisme, dont le rôle consiste à établir la primauté de la raison pratique sur la rai-
son théorique. Cette doctrine peut s'exprimer dans la formule suivante: l'intelligence est un instrument d'action. Prenant pour point de départ cette conception toute pragmatique de l'intelligence, les partisans de cette théorie proclament que le vrai sens d'une idée est dans la conduite qu'elle prépare, et sa valeur, dans les résultats pratiques qu'elle obtient. La connaissance, selon eux, n'est pas l'œuvre de l'intelligence seule qui, de ses propres forces, atteint le réel en lui-même et se l'assimile ; non, disent-ils, la lumière de l'entendement est trop " pauvre " pour que l'on puisse s'y rier sans examen ; et, par conséquent, il est de toute nécessité que la volonté, ellemême, ou mieux, ïâme toute entière, intervienne; sans cela, on s'expose à n'avoir aucune certitude. Et donc, dans la théorie pragmatiste de la connaissance, la réalité est — pour une part du moins — ce que nous la roulons ou la faisons être. C'est ce que William James a exprimé en d'autres termes lorsqu'il a écrit que "la foi que nous avons dans un fait peut nous aider à le créer 1. "
Anti-intellectualiste, anti-absolutiste, avons-nous appelé le pragmatisme, parce que, d'une part, il envisage une théorie par son côté pratique, et que d'autre part, il enseigne que la vérité absolue n'existe pas réellement, qu'elle est une illusion ; ce qui est, en réalité, c'est le vrai conditionné, c'est-àdire, créé par nos besoins. Les principaux représentants de cette " philosophie nouvelle " sont :
i James, The will to bcleive, p. 25.
Schiller, en Angleterre, Simmel, en Allemagne. Blondel, LeRov et Boutroux, en France.
Il est facile de voir que le pragmatisme est du kantisme déguise; c'est pourquoi les raisons invo^quées contre celui-ci valent aussi contre celui-là.
404. Le réalisme thomiste, connu aussi sous le nom de réalisme tempéré, dans la question de l'origine de nos connaissances, évite les excès des idéalistes, d'une part, et des réalistes exagérés, d'autre part. D'après cette doctrine, l'homme est en possession de deux facultés réellement distinctes entre elles, dont l'une s'appelle intellect agent et l'autre, intellect possible. Le rôle de Y intelle et agent est de faire comprendre ou- connaître, tandis que l'intellect possible, qui est l'intelligence tout court, comprend ou connaît. La connaissance intellectuelle suppose la connaissance sensible : celle-ci fournit l'objet cognoscible à celle-là. Perçu par la faculté sensible, l'objet imprime sa similitude, son image, dans le sens. Cette image, matérielle, singulière, comme telle, ne peut affecter l'intelligence, faculté spirituelle, immatérielle. C'est alors qu'intervient l'intellect agent qui a pour fonction de dépouiller l'image sensible de l'objet perçu de ses conditions de matérialité et d'en abstraire la quiddité ou la nature devenue alors spirituelle, universelle. A son tour, cette quiddité spirituelle, immatérielle, appelée idée, affecte directement l'intelligence, ou intellect possible, et celui-ci, au moyen de cette représentation intellectuelle, saisit la réalité. Expliquons par un exemple concret tout le mécanisme de la connaisance, d'après l'opinion
d'Aristote et de saint Thomas. Je vois l'encrier qui est sur ma table de travail. Cet objet, singulier, matériel, imprime sa similitude, son image sensible sur ma rétine. Cette similitude ne convient qu'à cet encrier qui est sur ma table, puisqu'elle est sa représentation. Jusque-là, ma connaissance n'est que sensible. Si, pour un moment, je fais abstraction de la couleur, de la forme, de la grandeur, bref, de toutes les qualités sensibles (conditions de matérialité) de cet objet vu, nommé encrier, il me reste un suhstratum, un quelque chose, invisible, impalpable, mais qui n'en existe pas moins ; ce quelque chose n'est plus matériel, mais immatériel, on peut l'affirmer de tous les encriers qui ont été, qui sont et qui seront. Les philosophes appellent ce quelque chose, la quiddité de l'objet matériel, ce par quoi il est ce qu'il est, son idée, sa définition, sa représentation intellectuelle. C'est ainsi qu'au moyen de sa représentation faite dans mon esprit, j'ai la connaissance de l'encrier qui est là sur ma table.
Comme il est facile de le voir, cette théorie de la connaissance sauvegarde et les droits de la faculté intellectuelle et ceux de la chose connue. On l'a appelée idéalisme, parce que, pour elle, l'universel, objet de la connaissance intellectuelle, existe dans l'intelligence ; elle mérite, en même temps, le nom de réalisme, parce qu'elle prétend que l'universel existe aussi dans la réalité.
Ce n'est pas ici le lieu de recommencer la démonstration de la thèse thomiste concernant l'origine de nos connaissances. Contentons-nous de dire que tous
les manuels de philosophie scolastique exposent et démontrent très au long cette doctrine. Et les contradictions — reconnues même par les adversaires du thomisme — dans lesquelles tombent l'idéalisme kantien et le pragmatisme, nous sont une preuve plus que suffisante de la supériorité du réalisme thomiste ou tempéré.
405. Le modernisme. — Appliqués aux différents domaines de la science, le criticisme de Kant et l'agnosticisme de Spencer ont pris le nom de modernisme. C'est, croyons-nous, la meilleure définition que nous puissions donner de cette erreur pernicieuse condamnée, le 8 septembre 1907, par Sa Sainteté Pie X. D'après le document pontifical, la doctrine moderniste est composée de deux sortes d'éléments : l'un, négatif, et l'autre positif; celui-ci est la conséquence de celui-là. L'élément négatif est l'agnosticisme, pour qui " la raison humaine enfermée rigoureusement dans le cercle des phénomènes, c'est-à-dire des choses qui apparaissent, et telles précisément qu'elles apparaissent, n'a ni la faculté ni le droit d'en franchir les limites ". Quant à l'élément positif, l'Encyclique l'appelle Yimmanence vitale et le déduit du négatif. En effet, puisque la raison humaine est " enfermée rigoureusement dans le cercle des phénomènes ", il s'ensuit qu'elle ne peut atteindre ce qui est au delà de ces phénomènes, par exemple, Dieu; et, partant, la révélation extérieure, les motifs de crédibilité sont supprimés. Mais alors comment expliquer la religion ? Cette explication répondent les modernistes, " on ne doit pas la cher-
cher hors de l'homme. C'est donc dans l'homme qu'elle se trouve ". Comme on le voit, dans la philosophie moderniste, l'existence de Dieu ne se prouve pas par des arguments d'ordre extrinsèque, mais elle est un postulat, un besoin de la nature humaine.
" Le modernisme, dit le cardinal Mercier, consiste essentiellement à affirmer que l'âme religieuse doit tirer d'elle-même, rien que d'elle-même, l'objet et le motif de sa foi. Il rejette toute communication révélée qui, du dehors, s'imposerait à la conscience, et ainsi il devient, par une conséquence nécessaire, la négation de l'autorité doctrinale de l'Eglise établie par Jésus-Christ, la méconnaissance de la hiérarchie divinement constituée pour régir la société chrétienne \ "
Rien donc d'étonnant que le pape, docteur infaillible de l'Eglise, ait réprouvé semblable système. Et quoi qu'en aient écrit certains journaux, certaines revues, Pie X, en condamnant le modernisme, n'a pas condamné, ni la science ni le mouvement de la pensée contemporaine. Le saint-père " a condamné ce mouvement précisément dans la mesure où il menaçait les droits de la raison. Loin de nous interdire l'usage de la raison raisonnante, de la raison qui cherche à discerner le vrai du faux, et par conséquent, la réalité historique des créations de la légende, de la raison qui cherche à se rendre
i. Card. Mercier, collection: Science et Foi. n° 2, " L,e Modernisme ", p. 25.
compte, le Pape proclame excellemment une apologétique fondée sur la métaphysique et sur l'histoire, il condamne le modernisme qui réduit la croyance à je ne sais quel sentimentalisme mystique 1 ".
406. Conclusion. — En parcourant ces pages par trop incomplètes, le lecteur a vu passer devant lui les systèmes très variés qui, successivement, dans le cours des siècles, ont tenté de résoudre les problèmes concernant Dieu, l'âme humaine, et le monde. Témoin de tant de solutions disparates, voire opposées, parfois il a dû se demander si réellement la vérité existe. Il s'est, en même temps, aperçu que les théories, prétendues nouvelles, de nos jours, sont, le plus souvent celles de l'antiquité, présentées sous une forme qui réponde à la mentalité contemporaine.
A côté de cette double constatation, il en est heureusement une autre qui s'impose : c'est que, si la raison humaine, en voulant chercher le pourquoi de l'énigme, s'est souvent trompée, souvent aussi, elle est arrivée à des conclusions certaines, et désormais, définitivement acquises à la science. Et ses erreurs mêmes, pour nombreuses qu'elles soient, font bien voir que, faite pour la vérité, quand elle ne l'atteint pas, la raison obéit à des causes extrinsèques et accidentelles. A ce point de vue donc, cette Histoire de la Philosophie sera pour le lecteur une leçon profitable. Au surplus, et comme conséquence de cette première utilité, elle lui en procurera une autre : la conviction
i. J. Halleux, La Philosophie condamnée, p. 53.
intime que parmi toutes les philosophies qui, de par le monde, se disputent la certitude, une seule est la vraie, c'est la philosophie traditionnelle, la philosophie des Docteurs du moyen âge et surtout de saint Thomas d'Aquin, bref, la philosophie scolasiiqiic.
BIBLIOGRAPHIE
Adam. — Philosophie de François Bacon.
Bergson. — L'évolution créatrice.
Blanc. — Histoire de la philosophie.
Blondel. — La philosophie de l'action.
Boutroux. — Etudes d'histoire de la philosophie. — De la contingence des lois de la nature.
Caro. — Philosophie et philosophes.
Carreau. — Exposition critique dans la théorie .des passions dans Descartes, Malebranche et Spinoza. — Etude sur l'évolution. — La philosophie religieuse en Angleterre.
Charpentier. — Essai sur la méthode de Descartes.
Cochin. — L'évolution et la vie.
Cousin. — Philosophie de Kant.
Dehove. — Le réalisme thomiste comparé à l'idéalisme kantien.
Droz. — Etude sur le scepticisme de Pascal.
Dagneaux. — Histoire de la philosophie.
Desjdouits. — La philosophie de Kant.
D'Huest. — Conférences. — Mélanges philosophiques.
Durand. — Histoire de la philosophie.
Encycliques. — Jlterni Patris. — Rerum novarum. — Pascendi dominici.
Faguet. — Politiques et moralistes du XIXe siècle.— La démission de la morale.
Farges. — L'idée de Dieu d'après la raison et la science.
Fonsegrive. — Essai sur le libre arbitre. — François Bacon.
Fouillée. — Histoire de la philosophie. — Descartes. — Critique des systèmes de mode contemporaine.
Gérard. — Essai sur la philosophie de Maine de Biran.
Giraud. — Essai sur Taine, son œuvre, son influence.
Halleux. — La philosophie condamnée.
Janet et Séailles. — Histoire de la philosophie.
Joly. — Malebranche.
Kuno Fischer. — Histoire de la philosophie moderne. Liard. — Descartes.
Leclère. — Pragmatisme, Modernisme, Protestantisme.
Lechartifr. — David Hume, moraliste et sociologue.
Levy-Bruhl. — La philosophie d'Auguste Comte.
Lichten berger. — La philosophie de Nietzsche.
Mercier. — Les origines de la psychologie contemporaine. — Le modernisme.
Maumus. — Saint Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne. — Les modernistes.
Noël. — Bulletin d'êpistêmologie {Revue néo-scolastique, mai 1907, mai 1908, novembre 1908, août 1909). — Chronique philosophique (même revue, nov. 1910). — William James (ibid. fév. 1911). — La conscience du libre arbitre.
Naville (Ernest). — La physique moderne.
Nadaillac. — (de). — L'homme et le singe.
Ollé-Laprune. — La philosophie de Malebranche.
Peillaube. — L'Bvolutionnisme et l'intelligence humaine {Revue de Philosophie — sept — oct, 1911.
Penjon. — Précis d'Histoire de la philosophie.
Pesch. — Kant et la science moderne.
Ravaisson. — Rapport sur la philosophie en France au XIXe siècle.
Ribot. — La psychologie anglaise contemporaine. — Psychologie allemande contemporaine. — La philosophie de Schopenhauer.
Roure. — Les philosophes français au XIXe siècle.
Sertielanges. — Saint Thomas d'Aquin.
Saisset (Emile). — Etude sur Descartes et ses prédécesseurs. — Œuvres de Spinoza.
Taine. — Les philosophes français au XIXe siècle.
Turinaz. — Une grave question doctrinale.
Weber. — Histoire de la philosophie européenne.
Walker. — Théories of knowledge.