DESCARTES
242. Vie et œuvres de Descartes. — René Descartes naquit à La Haye, en Touraine, le 31 mars 1596, d'une famille noble de Bretagne. Il fit ses études sous la direction des Jésuites, au collège de La Flèche, réputé alors pour " l'une des plus célèbres écoles de l'Europe ". Il en sortit à l'âge de
seize ans. Et s'il faut l'en croire, son esprit était loin d'être satisfait. " Je me trouvais embarrassé, écrit-il, de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait aucun profit en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. " En quittant le collège il alla à Paris où, pendant quelque temps, il abandonna tout étude et s'adonna à la vie mondaine ; mais ce fut de courte durée, et bientôt, il se retira dans un quartier éloigné de la ville pour y continuer ses travaux. Déterminé à chercher la science dans le grand livre de la nature, de 1619 à 1625, il parcourt la Silésie, la Pologne, l'Allemagne, la France et l'Italie. En 161 7, il s'était engagé au service du Prince de Nasseau, et plus tard, à celui de l'Electeur de Bavière. C'est pendant son service dans l'armée de l'Electeur de Bavière qu'il découvrit sa méthode et l'application de l'algèbre à la géométrie. Après un court séjour dans sa famille, et à Paris, en quête de solitude et d'isolement — choses nécessaires aux recherches scientifiques — Descartes alla s'établir en Hollande (1629) où il séjourna près de vingt ans. En 1647, il fit un voyage en France. " En considération de ses grands mérites, et des services que sa philosophie et ses recherches ardues rendaient au genre humain, et aussi pour l'aider à poursuivre des expériences coûteuses Mazarin lui accorda une pension de 3,000 livres. A peine était-il de retour en Hollande, que Christine, reine de Suède, le sollicita de venir à sa cour lui apprendre la philosophie. Après quelques résistances, Descartes céda aux désirs de la fille
de Gustave-Adolphe. Arrivé à Stockolm, au mois d'octobre 1649, il y mourut le 11 février 1650, victime des rigueurs du climat. Ses principaux ouvrages sont: Discours de la méthode. — Dioptrique- M été or es. — Traité de passions. Ces écrits ont été publiés en français. Parmi ses ouvrages composés en latin, il y a les Meditationes de prima philosophia, les Principia Philosophiœ. Le Traité du monde et de la lumière, le Traité de l'homme et les Règles pour la direction de l'esprit n'ont été livrés au public qu'après la mort de Descartes.
/ 243. Caractères de la Philosophie de Descartes. — i° Originale, plutôt dans la forme que dans le fond : en réalité, sa principale contribution à la philosophie réside dans sa méthode. 2° Spiritualiste à l'excès : en effet, il prononce un divorce complet entre l'âme et le corps, il établit dans notre nature un dualisme exagéré. L'âme, dans la philosophie de Descartes, n'est pas une âme humaine, mais plutôt une intelligence pure. 30 Dédaigneuse d*u passé: il rejette l'autorité des anciens et entreprend de reconstruire sur d'autres bases l'édifice de la vérité. Cependant — très religieux lui-même — il se garde bien de porter atteinte aux vérités de la foi qu'il met à part comme dans une arche sainte. 40 Déductive à outrance : passionné pour les mathématiques, grand mathématicien lui-même, Descartes a voulu appliquer la méthode des mathématiciens à la philosophie, en y introduisant la rigueur du raisonnement déductif.
v 244. Philosophie de Descartes. — Descartes a
esquissé toute sa philosophie dans son Discours de la méthode. Une rapide ^analyse de cet ouvrage nous fera connaître sa méthode et en même temps ses principales doctrines. Nous ajouterons un mot sur Les principes de la philosophie et les Méditations.
^ 245. Méthode de Descartes. — Elle comprend six parties. Les trois premières exposent la méthode, les trois autres nous en font voir les différentes applications.
La première partie est une considération sur toutes les sciences. Elle nous montre que chacune d'elles ne peut nous donner cette certitude rigoureuse que nous désirons si ardemment. C'est ce qui a déterminé Descartes à les abandonner et à chercher la vérité en lui-même ou dans le livre du monde. Mais il s'aperçut bientôt, en voyageant, que le livre du monde ne renfermait pas ce qu'il convoitait. Il rencontra autant de contradictions dans les mœurs des hommes que dans les opinions des philosophes. C'est pourquoi, il prit la résolution de demander la vérité à lui-même seulement.
La deuxième partie nous renseigne sur ce que Descartes trouva en lui-même. Après s'être entretenu quelque temps " avec ses pensées ", il arriva à cette conclusion que " les ouvrages les plus parfaits sont ceux auxquels un seul homme a travaillé". Et il ajoute que " les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder ". Et pour lui, il en est de même de l'édifice de nos
connaissances. Construit d'opinions, d'idées, venant d'un peu partout, cet édifice n'est rien moins que solide. Il est par trop composite. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de se débarrasser de ses opinions, de ses idées, et de les remplacer par d'autres plus fermes, ou bien les reprendre de nouveau après les avoir " ajustées au niveau de la raison ". Cette manière de procéder est connue dans l'histoire de la philosophie sous le nom de doute méthodique. Elle consiste à tenir provisoirement pour fausses, ou du moins douteuses, toutes les opinions admises jusqu'à ce jour, afin de les soumettre à un nouvel examen. Et en s'engageant dans cette voie, celui qui veut arriver à la certitude, devra se conformer aux quatre règles suivantes :
i° Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu'elle ne paraisse évidemment telle. Règle de l'évidence.
2° Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se peut et qu'il est requis pour les mieux résoudre. Règle de Y analyse.
3° Conduire, par ordre, ses pensées, en commençant par les objets les plus simples, pour s'élever, par degrés, à la connaissance des plus difficiles. Règle de synthèse.
4° Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que l'on soit assuré de ne rien omettre. Règle de contrôle.
En résumé, on peut dire que Descartes admet comme point de départ ce qui est clair, simple, et comme point d'arrivée ce qui est obscur, composé.
Et donc, Vintuition de l'évident et la déduction de l'obscur; tels sont les deux procédés essentiels de la méthode cartésienne.
La troisième partie nous fait voir comment Descartes, effrayé des conséquences que pouvait entraîner l'œuvre de démolition entreprise, se pourvut d'un abri. Bon chrétien, il met de côté certaines maximes auxquelles il tient beaucoup. Il se fait une morale provisoire. Quant aux vérités de foi, elles ne sont pas soumises au crible de sa méthode. Ses maximes morales peuvent se ramener à quatre :
i° Obéir aux lois et aux coutumes de son pays. Garder la religion dans laquelle on est né; et, en toutes choses, se conformer aux opinions des hommes sages.
2° Rester ferme et résolu dans ses actions.
3° Tâcher à se vaincre plutôt que la fortune et à changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde.
4° Regarder l'occupation qu'on a choisie comme la meilleure de toutes et croire qu'on ne saurait faire mieux que de cultiver sa raison.
La quatrième partie, ainsi que la cinquième et la sixième, contiennent des applications de la méthode. Et d'abord, pour être logique, Descartes rejette tout ce qui est susceptible du moindre doute : les sens, parce qu'ils nous trompent quelquefois ; la raison, parce que les hommes en abusent et que, souvent, il font des paralogismes ; ses propres pensées, parce qu'elles peuvent être les mêmes dans le sommeil et dans le rêve. Dans la connaissance des vérités nécessaires, Descartes va jusqu'à supposer
qu'il peut être le jouet d'un esprit malin. Cependant, il s'arrête à une chose dont il ne peut douter, c'est qu'il pense. Et il conclut que lui qui pense doit être nécessairement quelque chose. Je pense, donc je suis : Cogito, ergo sum, dit-il. Et cette vérité : je pense, donc je suis, lui parut si ferme et si assurée qu'il l'accepta sans scrupule pour le premier principe de la philosophie qu'il cherchait.
Il se demande ensuite pourquoi il ne peut douter de cette vérité: je pense, donc je suis; c'est, dit-il, qu'il voit très clairement que pour penser il faut être. Il prendra donc pour règle générale de la vérité le principe suivant : " les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement, sont toutes vraies ". Ce sera le critérium de certitude.
De l'existence du moi il passe à l'existence de Dieu. Il en donne trois preuves: i° Je doute, je suis donc imparfait. Or, Yimparfait suppose l'idée du parfait. Cette idée du parfait ne peut venir du néant, puisque celui-ci n'existe pas, il ne peut venir de moi-même, puisque je suis imparfait. Il vient donc de l'être qui est la perfection même, c'est-àdire, de Dieu. Et conséquemment, Dieu existe. 2° Je suis imparfait, donc je dépends d'un être parfait qui m'a donné l'existence, et cet être est Dieu. 30 Cette idée du parfait que j'ai en moi doit renfermer toutes les perfections, et partant, l'existence. Il s'ensuit donc que je ne puis concevoir l'être parfait sans le concevoir comme existant. Ce dernier argument, sous une autre forme, est celui de saint Anselme.
Parmi les attributs divers, il en est un qui joue un rôle capital : c'est la véracité: celle-ci est le fondement de l'évidence. Et sur la véracité est basée aussi la croyance aux données des sens.. Parmi ces croyances il y a celle à l'existence du monde extérieur. Donc, le monde extérieur et les corps sont des réalités dont on ne peut douter, parce que Dieu ne peut nous tromper. Et dans ce monde existant, qu'y a-t-il de clair, d'évident ? LJ 'étendue, répond Descartes. \J étendue, voilà l'essence de la matière, comme la pensée est l'essence de l'esprit. La matière, étant pure étendue, elle est partout la même. C'est Dieu qui lui communique le mouvement. Il s'ensuit que la physique {étude du monde matériel) est un simple problème de géométrie (étendue) et de mécanique (mouvement). "L'univers est une vaste machine où il n'y a rien du tout à considérer que les figures et les mouvements de ses parties. "
La cinquième partie continue à faire différentes applications de la méthode. C'est là surtout que l'on trouve les principes de la physique cartésienne. Nous l'avons vu, Descartes ramène tout à une pure mécanique : et les phénomènes du monde inorganique, et ceux du monde organique. Aussi bien, la vie en général ne lui semble qu'un pur mécanisme. C'est pourquoi il ne voit dans les bêtes que de purs automates, machines sans âme pensante, aussi parfaites que nos corps et distinctes de ceux-ci parce qu'elles n'ont pas la parole et qu'elles ne peuvent pas agir avec autant de variété que nous : ce sont là les deux grandes différences qui existent entre l'homme
et la brute. Quant à la vie humaine, elle est aussi un mécanisme résultant du mouvement du sang et des esprits animaux. Et à ce propos, il disserte longuement sur la circulation du sang qu'Harvey venait de découvrir. Par esprits animaux, il entend une espèce de fluide semblable au feu, qui sert d'intermédiaire entre l'âme et le corps et en explique les mouvements correspondants. Et c'est au moyen de ces esprits animaux que l'âme, résidant dans la glande pénéale, exerce son action sur tout le corps. C'est dire tout de suite que, pour Descartes, et contrairement à la saine philosophie, l'union de lame et du corps n'est pas substantielle et personnelle.
Comme, d'une part, l'essence de l'âme est la pensée, et que, d'autre part, les bêtes ne pensent pas, le philosophe français en conclut que les animaux n'ont pas d'âmes et partant, ne sont que de pures machines, de simples automates. Et il croit qu'admettre l'existence de l'âme dans les brutes, ce serait compromettre l'immortalité de l'âme humaine.
Toute cette psychologie de Descartes n'est qu'une conséquence de sa métaphysique. Pour lui, il n'y a dans le monde que deux substances : la pensée et Y étendue. Conséquemment, ce qui n'est pas vraiment pensée, n'est que pure étendue.
La sixième et dernière partie résume les principes établis précédemment et discute les conditions pour " aller plus avant en la recherche de la nature Descartes y traite de l'importance des sciences de la nature, et de la nécessité d'une philosophie pratique. De toutes les sciences naturelles, il proclame la mé-
decine la plus utile. Il fait voir aussi l'avantage des expériences qui " sont d'autant plus nécessaires que l'on est plus avancé en connaissances ".
246. Les principes de la Philosophie. — C'est un ouvrage écrit en latin et traduit par l'abbé Picot. Il comprend quatre parties: i° des principes de la connaissance; 2° des principes des choses matérielles;
s 3° du monde lisible; 40 de la Terre. Nous ne parlerons ici que des principes de la connaissance.
Dans la première partie. Descartes y résume ce qu'il a déjà dit dans le Discours de la Méthode. Prônant toujours comme moyen le doute méthodique, il enseigne que la première connaissance acquise est la connaissance de nous-même, et ensuite, celle de Dieu. La question qu'il développe le plus longuement est celle de nos erreurs. Elles ont quatre causes principales: i° Les préjugés reçus dans notre enfance. 2° L'impuissance où nous sommes d'oublier ces préjugés. 30 La fatigue éprouvée par notre esprit en voulant se rendre attentif à l'objet de nos jugements. 40 L'expression inexacte de nos pensées par nos paroles
247. Les Méditations. — Elles parurent en 1641 et furent traduites en français par le duc de Luynes, six ans plus tard. Descartes approuva cette traduction. Les méditations sont au nombre de six. La première énumère les choses que l'on peut révoquer en doute ; la deuxième traite de la nature de l'esprit humain; la troisième a pour objet l'existence de Dieu ; la quatrième parle du vrai et du faux ; la cinquième disserte sur l'essence des choses maté-
rielles ; la sixième montre la distinction réelle qui existe entre l'âme et le corps.
v/248. Appréciation. — Le doute méthodique est aussi réel que celui des vrais sceptiques et aussi peu fondé. Il est aussi universel 1. Ce procédé — tel qu'employé par Descartes — ne va pas sans de graves dangers. Au reste, Descartes le reconnaît lui-même, puisqu'il n'ose pas le conseiller. Et l'excuse qui le justifie d'avoir pratiqué cette méthode, c'est qu'il n'avait personne pour le diriger dans ses recherches.
Cependant, on ne peut nier que Descartes a exercé une influence considérable sur son époque et sur les siècles qui suivirent. Au XVIIe siècle, en France, sa philosophie était celle du grand nombre. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre subirent son ascendant. Au XVIIIe siècle il y eut un déclin. Le malebranchisme et le condillacisme lui firent opposition. Et, pourtant, même à cette époque, le cartésianisme compta de fervents admirateurs. Au siècle suivant, Y. Cousin, trouva dans le spiritualisme de Descartes une arme pour combattre les doctrines de l'époque précédente. Toutefois, il faut noter que durant le XIXe siècle, le spiritualisme s'est séparé sur bien des points des doctrines cartésiennes. De nos jours, la philosophie de Descartes n'a pas pour elle la majorité des penseurs. Son esprit règne plutôt dans la science ; de fait, il l'a enrichie de nombreuses découvertes.
Descartes eut tort de vouloir appliquer la méthode
i. Cf. Mercier, Critériologie générale, p. 78 et suiv.
mathématique à tous les ordres de connaissance. Pour avoir été par trop déductif, il est arrivé à un idéalisme dont la conséquence extrême a été la négation du réel. Et à ce point de vue, il a ouvert la voie au philosophe de Kcenigsberg, Emanuel Kant. Pour parler comme V. Cousin, " le démon de la géométrie fut le mauvais génie de Descartes ". Il n'a pas tenu aussi assez compte de ce qui avait été dit avant lui. Il déclare à Gassendi " qu'il ne s'inquiète pas même de savoir s'il y a eu des hommes avant lui, et qu'il va philosopher comme s'il était seul au monde ".
Enfin, nous ajouterons que, malgré ses erreurs, le cartésianisme reste une des doctrines qui ont tenu le plus de place dans l'histoire de l'esprit humain. Quant à l'appréciation en détail des théories cartésiennes, nous renvoyons aux différents manuels de philosophie.
249. Arnauld (1612-1694) fut un des disciples de Descartes. On l'a surnommé le grand Arnauld. Fidèle à l'enseignement du maître en logique, il s'en sépare sur la question de l'origine des idées pour se ranger à la théorie d'Aristote et des scolastiques.
250. Pascal (1623-1662). — On distingue généralement dans la vie de Pascal deux périodes, l'une, la première, (1623-1654) où il est cartésien; l'autre (1654-1662) où il est janséniste et subit l'influence de Port-Royal. A la première période de la vie de Pascal appartiennent les ouvrages intitulés: De l'autorité en matière de philosophie; Fragments sur
l'esprit géométrique. Dans la seconde période, Pascal écrivit YBntretien az'ec M. de Sacy, les Pensées et les Provinciales.
Selon M. Nisard \ Pascal " reprit des mains de Descartes pour les appliquer à la recherche des vérités d'un autre ordre, les procédés de sa méthode : la nécessité du doute provisoire, pour arriver à ne plus douter ; le mépris de l'antiquité et de l'autorité dans tout ce qui n'est pas du domaine de la foi ; l'évidence, comme marque unique à laquelle le vrai se distingue du faux; la raison comme seul juge de l'évidence ".
Pour Pascal aussi, toute V essence de l'âme réside dans la pensée et les brutes ne sont que de simples automates.
L'influence de Port-Royal sur Pascal se manifeste surtout dans les Pensées. Cet ouvrage contient les matériaux écrits sans ordre, comme au hasard, et appelés d'abord Apologie du christianisme. Les pensées comprennent deux parties. Dans la première " Pascal voulait réduire l'homme à avouer qu'il est un mélange monstrueux, de misère et. de grandeur, et que, d'ailleurs, les philosophes résolvent mal cette douloureuse énigme. Dans la seconde partie, après avoir rejeté les philosophies, traversant la foison des religions, il devait démontrer que le christianisme est la religion véritable, et que, seul, il explique tout 2 ".