CHAPITRE XXII
Honadalo^e. — LesmoDadet Bubstance» simples ou unités de aabstance.
— Critique de U dirlBibilité & l'inllni.— Critique des itomes mstérieli.^ Retour aux rormcs substantielles. — Transformation des formes aabaUnticlles en monades. — Origine psychologique de 1% monade. — L'unitâ substituée à la dualité du monde cartésien. — L'étendue phé- Domène résullunt des monades. — L'espace et le temps rapports de coeiistence et de succession entre les monades. — Principe des indiscerDables. — Actions internes, perceptions et appétitions. — Chaque monade miroir de l'univers. — Loi de la continuité. — Toutes les actions d'une monade viennent de son propre fonds. — itien nj entre du dehors et rien n'en sort. — Différence entre les esprits et les corps.
— A quelles monades Leibniz réserve le nom d'&mes. — Différence ds degré, de position, el non de nature, entre les unea et les autres. — Honade humaine. — Piéexlstence dans les germes. — Evolutions successives depuis l'étal d'ftme v^gélative jusqu'à celui d'Ame raisonnable.
— La même drae principe de la vie et de la pensée. — Polémique de Leibniz contre Siahl. — Critique de la notion cartésienne de l'esprit. — La pcusée n'eut pas l'essence, mais l'acle de l'&me.
L'originalité de Leibniz consiste moins dans la restitution de l'activité aux substances créées que dans la détermination de l'unité de substance , ou de la substance simple, premier principe de toutes les choses, en même temps que dernier élément auquel aboutit l'analyse des substances composées (1). 11 y a en effet, dans la nature, des
(l)GI>8Son, célèbre médecin anglsis, auteur du Tractalus de natwa su6atantite-energetica Hu dt vilanalurce. Londio. 167-3, que Leibnit a pn connaître, suivant la conjecture de M. Cousin, pendant son ïojagei Londres de iC7S, a bien rendu l'aciivité à Is substance, mais n'a pas déterminé en quoi consiste l'uniié de substance (voir mon ouvrage surit Principe vital et T Ame pensante , p. 103]. DemËnHen eat^l de Hercnn Van Halmont, un autre contemporaia de Leibnii, qui reponsM l'idél d'une manière inerte commeincompatiblearecreweace vlTaote deDian, laquelle ne peut rien produire qui Ini MiaaaM», Mh qd m àBtndm
composés, des agrégations, des mélanges dont l'essence, dit Leibniz, parait être plusieurs, et qui supposent des unités. Comment admettre la divisibilité à l'inKni des cartésiens qui conduit à cette conséquence absurde de multitudes sans unités, de composés sans élément?Mais quelles seront ces unités de substance ?
Ce n'est pas tout d'abord que Leibniz est arrivé à la conception de cette vraie unité. Lui-mGme il a raconté les différentes phases, par lesquelles son esprit a passé sur cette grande question des principes des choses, avant de s'arrêter aux monades. Au commencement, lorsqu'il se fut affranchi d'Aristote, il avait donné dans le vide et les atomes, car c'est, dit-il, ce qui remplit le mieux l'imagination. Plus tard, tout en louant les atomistes d'avoir compris qu'il fallait une imité, il les blâme de l'avoir placée là où elle ne peut pas être. Comment en effet trouver les principes d'une véritable unité dans la matière et dans ce qui est passif? Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter, dit-il, les formes substantielles, si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui ies rendit intelligibles et qui séparât de l'ahus l'usage qu'on en doit faire. Ainsi le voit-on prendre contre Arnauld ia défense des formes substantielles, au grand scandale de toute l'école cartésienne qui croyait les avoirpourjamaisbannies delà science (1). Il démontre par des raisons, suivant nous, irrésistibles, la nécessité de revenir à ces unités de plan et de vie, comme il les appelle, sans lesquelles il n'y a pas d'être véritable. C'est parîesformessubslantielles, etnon, comme on l'a dit, par les idées de Platon, que Leibniz a été conduit aux monades. Il s'est emparé des formes substantielles, et il les a en quelque sorte simpliSées et universalisées en les faisant
. délarmme d'une manitro fort confuse l'unité de suhaiance. (Voir de la philosophie moderne JeRitterle chapitre sur M, Van
ta l'histo
,1J Voir l.\ correspond an ce avec dlboix publiées par M. Janot, 1"
ÛEitKi'M philosophiquts de
les éléments uniques, à la fois forme et matière, de toute réalité.
Les monades sont des atomes formels ou spirituels, et par conséquent réellement indivisibles, qu'il oppose aux atomes matériels de Démocrite. Elles sont aussi, dit-il, des formes substantielles, puisque, sans elles, il n'y aurait point de lien entre les phénomènes. Enfin il appelle entéïéchies, d'un nom emprunté à la philosophie d'Aristote, ces forces simples et irréductibles, pour marquer qu'elles se suffisent à elle-mêmes, et qu'elles ont en elles le principe et la source de toutes leurs actions. Mais le nom qu'il a définitivement adopté est celui de monade, à cause de l'unité et de la simplicité absolue de ces éléments de toutes choses. Les monades, selon Leibniz, se distinguent des points physiques qui ne sont indivisibles qu'en apparence, et des points mathématiques qui sont exacts, mais ne sont que des modalités. Ce sont des points métaphysiques ou de substance, à la fois réels et exacts, et sans lesquels il n'y aurait rien de réel, puisque, dans les véritables unités, il n'y aurait pas de véritable multitude (1). Les monades, voilà donc les vraies et réelles substances, les individualités irréductibles que Leibniz oppose à Spinoza, a Sans les monades, écrit-il au père Bourguet, Spinoza aurait raison. »
La géométrie, la physique, la théologie elle-même , par des voies différentes , ont amené Leibniz à croire qu'avec l'étendue toute seule, sans la force, on ne peut expliquer tous les phénomènes. La scolastique aussi avec les formes substantielles l'a mis sans nul doute sur la voie des monades. Mais c'est dans la science de l'âme humaine que, de son propre aveu, il a directement puisé la notion de cette force simple, irréductible, ayant en elle le principe de ses actes, et de cette unité vivante qui est l'élément de toute
(1) Système nouveau de la Nature. Erdm., p. 124. Pour la théorie des monades voir surtout la Monadologie et les Principes de la Nature et de la Grâce.
réalité. Il a. conçu, comme il le dit, ses monades à L'imitation des âmes. Nous avons conscience de la puissance interne de produire des actions immanentes ou, ce qui est la même chose, d'agir d'une manière immanente; tout nous porte à concevoir les autres substances à l'image de nous-mêmes, et d'après le type de l'unique substance qui nous soit immédiatement connue {!).
On objfcte que la force ne nous est connue que par ses effets, et non telle qu'elle est en soi. Leibniz répond qu'il en serait ainsi si nous n'avions pas une àmc, el si nous ne la connaissions : u C'est seulement, dit-il, par le dedans que nous avons la connaissance du dehors (2). » Celte origine psychologique des monades paraîtra encore davantage par les aclions internes dont il les a douées et par où il les distingue les unes des autres,
Les monades sont les seuls éléments qui entrent dans l'univers de Leibniz. La dualité de l'étendue et de la pensée, de la matière el de l'esprit, qui est le fond même de la métaphysique de Descartes, a disparu pour faire place à l'unité. Ce sont des monades qui constituent les corps, et ce sont aussi des monades, mais des monades d'élite, et pour ainsi dire privilégiées, qui sont les âmes ou les esprits .
Voyons comment avec les seules monades Leibniz explique l'univers matériel. Aux cartésiens, qui font de l'étendue ressencedelamaliÈrelIreprochederenverser l'ordre des paroles et des pensées, de prendre un phénomène pour le sujet d'un phénomène, ou l'effet pour la cause. Mais si l'étendue n'est pas une substance, Leibniz reconnaît en elle un phénomène très-réel ou, suivant son expression, un phénobien l'onde, dont il faut rendre compte. Qu'est-ce donc que l'étendue? L'étendue ne signifie qu'une répétition ou Lpultiplicité de ce qui est répandu, une pluralité, contiibaité, coexistence des parties et elle suppose nécessaire-
ment un sujet auquel il appartienne d'être répété et continué. Sans cette substance répétée et continuée, dont la notion est antérieure à l'étendue, il est impossible d'expliquer la nature du corps. Otez les principes premiers qui la constituent, l'étendue ne serait qu'un flux de phénomènes sans consistance ou, ce qui est contradictoire, une pluralité sans unités (1).
Mais voici la grande objection.
Comment des monades inétendues, et séparées les unes des autres, nous donneront-elles la perception de l'étendue et de la continuité? Cette perception n'est, selon Leibniz, que la perception d'une continuité indistincte de résisUmce produite par la connexion, la coordination, la limitation mutuelle des monades au sein de l'univers. Avec des organes moins obtus, et avec une vue plus claire des choses, au lieu de cette continuité indistincte, nous percevrions Tordre, la liaison et les limites de chacune de ces forces, de môme qu'au lieu d'apercevoir un cercle de feu, lorsqu'un charbon enflammé tourne dans la fronde, nous verrions un point lumineux occuper successivement diverses parties dans l'espace.
L'étendue n'est donc, selon Leibniz, qu'un phénomène qui résulte de la coordination des monades et de leurs rapports avec nos organes. Quant au monde entier, il faut le concevoir comme un système de forces simples, coordonnées les unes par rapport aux autres, et s'influeo(,*anl réciproquement, suivant les lois de la mécanique qui, comme nous l'avons déjà dit, loin d'être en opposition avec le dynamisme, trouvent en lui seul leur source et leur raison dernière {2),
Nous n'ajouterons pas une grande importance à la dis-
(1) La doctrine des monades est tout entière résumée dans deux petits i^cpits de la tin de la vie de Leibniz, la Monaflologie et les Pfindpeê </e ta Suture et ite ia Gnke. édit. Erdm., p 705 et 7f4.
\2) LeJuuz se raille de la prétendue clarté avec laquelle les cartésiens prétendent concevoir retendue essentielle : Boni illi caneiiiaui quidquiJ Jactent do sua clara et distincta pcrceptione, mibi oec ezioiiûoneai
LES MONADES. t27
lînclion de matière première et de matière seconde qu'on trouve dans quelques écrits de Leibniz, et par Inquelle il semble avoir surtout pour but de faire un rapprochement entre sa philosophie et celle de l'école. La matière première, dit-il, est quelque chose de purement passif , non est nisi potentîa passiim primiliva. Mais que peut-il j avoir de passif dans les monaden qui sont, d'après ce qui vientd'ètredit, desforcesessentiellemeiitactives?Cettepassivité n'est que la limite m^me de chacune de ces forces, limite au delà de laquelle elles ne peuvent plus agir, c'est le point ofi leur activité, fait défaut. La matière première n'est doncqu'uncabstraction de l'esprit, puisque ce qui n'agit pas ne peut exister, et elle ne se sépare pas de la matière seconde qui est la puissance acLive des monades. Elle est concréée avec l'entéléchie pour constituer une substance complète. La matière seconde elle-même n'est pas une substance, mais le résultat d'innombrables substances complètes, dont chacune a son entéléchie et sa matière première (1); c'est la substance composée, l'agrégat qui résulte de la combinaison des substances simples. Matière première, et matière seconde , ne signifient donc que deux points de vue différents sous lesquels on peut considérer les monades.
Sur cette grande question de la nature des corps, avec un certain nombre de philosophes et de savants contemporains (2) nous osons prendre le parti de Leibniz contre
quldemsic percîpere videntnr. (Epist, glt iid JoliBern., ÉcHU mathimaiiques, publiés par M. Gerardht, t. III, Jh panie, p. &SÏ.)
Il] Materm secunda reiultiium est ei iiinumeris substnntiis completia, qusrum quxds !ia.bet Buam entelechiam et siiam maLcriam pniDBin.'Voir les lettres 7 et 13, au P. Des Bosses, la lettre 84 à Joh Bernoujllî daJis le recueil des Écrits maihématiques de M. Gerardlit. Pour plus de dùtalls sur cette question, nous renvoyons à la savante tliËse de M. Lf^uioine : Quid sit materia apud Leibnifium. Parifi, 1850.
(!) Dans les tliâorles atomistiques elles -ma mes, ce sont les forces, dont en a soia de maDir les atotnea, et par où on les lient A distance les nos des , qui Jouent le principal, siuou l'unique rdie dnas l'explication des (Voir M. Cournol, Essai sur les fondements des Coimaii-
Descartes. Les forces seules, sans l'élendue, sans atomes, sans molécules quelconques, nous semblent suffire à Texplication de tous les phénomènes du monde matériel. M. Cousin objecte qu'a\ec des parties inétendues il n'est pas moins impossible d'obtenir de l'étendue qu'avec des zéros un nombre, quelque petit qu'il soit. Mais il n'y anulle comparaison à faire entre des zéros, qui ne sont rien, et ces forces très-réelles qui se pressent et s'entre-croisent, dans le système de Leibniz. Supposer qu'avec l'étendue on puisse faire Tinélendu, c'est-à-dire de vrais atomes, voilà ce qui est contradictoire ; mais rien n'empêche de concevoir qu'avec l'inétendu répété, avec un système de points résistants, on obtienne cette perception de la continuité de la résistance à laquelle l'analyse ramène la notion de l'étendue.
La pluralité, suivant une comparaison de Leibniz, n'est pas dans l'unité, et cependant l'unité ajoutée à elle-même produira la pluralité. De môme l'étendue n'est pas dus l'inétendu, mais plusieurs forces agissant simultanémcBt pourront nous donner cette notion de l'étendue, qui ne saurait en eftct dériver d'une monade unique, pas ^ que la pluralité de l'unité. Des forces qui résistent. ^ agissent et réagissent, suffisent à expliquer tous les phénomènes matériels, sans avoir elles-mêmes aucun bescinuic de matériaux étrangers qu'elles mettent en œuvre, ni et mobiles qu'elles fassent mouvoir et poussent devant elHS. ni de supports sur lesquels elles reposent, ou de véhicnis qui les portent. Pourquoi les associer, par un lien incompréhensible et sans nulle nécessité, pour l'explicatian
sauces humimies, I** vol. , p. 852. M. Laagel se prononce en favenr do' tème des Torces dans ses Problèmes de la Nature. Parmi les phil du parti de Leibnix sur cette question nous citerons : M. de Rémusai.£j sur la Matière^ U II des Essais de Philosophie^ 2 roi. in-8, 1842, M ' cherot, Métaphysique positive, 5« entretien. — M. Janet, IntrodueiWÀ (Envrcs philosophiques,^ M. Lé?èque, La Nature et la Philosophéeià liste. Revue des Deux-Mondes, 15 janvier, 1867, — 11. Ibifiy, ^4e Science et de la Nature^ \ roi. in-8, Ladrange, 1865*
phénomènes, avec cette étendue inerte quin'apoor elle ni l'expérience interne, ni même l'expérience externe d'après les théories les plus accréditées aujourd'hui de la physique et de la chimie, et qui bientôt sans doute disparaîtra de la philosophie et des sciences physiques, convaincue de n'être qu'une chimère de l'imagination, pour faire place à ces forces simples avec lesquelles Leibniz a construit le monde des corps non moins solidement que celui des esprits?
Voici encore deux autres grands phénomènes , l'espace et le temps , qu'il explique par les rapports des monades les unes avec les autres, au lieu de leur donner une réalité en dehors des choses elles-mêmes. Comme Descartes, il est pour le plein, et pour l'infinité de l'univers. Un univers avec du vide et avec des limites lui semble incompatible avec la peri'ection infinie de Dieu, Comment concevoir que sa main toute-puissante n'ait pas semé des êtres partout où il y avait une place pour les recevoir? Si Dieu n'avait pas créé autant qu'il pouvait créer, aurait-il manifesté sa toute-puissance ? Mais tandis que, selon Descartes, l'espace n'est autre chose que l'étendue matérielle elle-même, selon Leibniz, c'est simplement un rapport de coexistence entre toutes les monades réelles ou possibles. Il suffit de considérer leurs rapports, leurs règles de changement, pour se faire l'idée de place, et par conséquent d'espace, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une réalité quelconque indépendante des choses elles-mâmcs. Dans sa polémique contre Clarke Leibniz accumule avec une force irrésistible toutes les difficultés qui s'élèvent contre cette conception de l'espace.
Il en est du temps comme de l'espace ; ce n'est qu'unsimplerapport,nonplus de coexistence, maisdesuccession entre les monades. Le temps et l'espace ne sont pas des choses, dit Leibniz, mais des ordres des choses, ordines rerum, non res{\); l'espace est un ordre de phénomènes coexistants
(I) It^fiitatian de Spinoza.
et le temps un ordre de phénomènes successifs, spatium fit ordo cœxistentium pkœnomenonimy ut tempus succesiivotmm (1). Si notre raison conçoit le temps avec des caractères d'infinité et de nécessité, c'est à cause de l'impossibilité de ne pas admettre le plein de l'univers, et de donner des bornes à cette, coexistence, * ou à cette suite des monades, sans aller contre la perfection infinie de Dieu.
Après avoir considéré les monades dans ce qu'elles ont de commun, il faut examiner par oti, malgré leur simplicité, elles se distinguent les unes des autres. En effet nonseulement toutes les monades ne sont pas semblables, mais, dans leur multitude infinie, il n'en est pas deux qui se ressemblent, et qui ne se discernent l'une de l'autre. C'est un grand principe de la philosophie de Leibniz, que deux indiscernables ne sauraient exister, leur existence étant incompatible avec la sagesse divine et avec l'ordre des choses oti rien ne se fait sans raison. Il faut qu'iKy ait plus qu'une différence numérique entre deux êtres quelconques, parce que chaque chose a un rapport au point de vue qu'elle aura dans l'univers. S'ils n'ont pas la même situation dans l'espace, s'ils ont des rapports différents les uns avec les autres, cela ne peut être sans raison. « Quand je nie qu'il y ait deux gouttes d'eau entièrement semblables ou deux autres corps indiscernables, je ne dis pas qu'il soit impossible absolument d'en poser, mais que c'est une chose contraire à la sagesse divine et qui par conséquent n'existe pas. J'avoue que, si deux choses parfaitement indiscernables existaient, elles seraient deux, mais la supposition est fausse et contraire au grand principe de la raison (2).)) Identité des indiscernables, principe des indiscernables, ou principe de dissimilitude, tels sont les noms divers par lesquels Leibniz marque ce caractère propre et individuel essentiel à chaque monade (3). Mais si toutes les
(1) Nouveaux Essais , § 12.
(2) Lettres à Clarke. Édit. Erdm., p. 767.
i'i) Montaigne avait dit dans le même sens : « Nature s'est obligée à ne rien faire autre qui fût dissemblable. » Chapitre de l'expérience.
monades diffèrent les unes des autres, nous verrons comment toutes elles se rapprochent et s'enchaînent par la loi de la continuité.
Par oh les monades se distingueront-elles les unes des autres ? Ce ne sera pas par le dehors et par des changements extérieurs puisqu'elles sont simples, mais par rintérieur, par les seules actions internes. « La simplicité de la substance n'empêche pas la multiplicité des modifications, comme dans un centre ou point, tout simple qu'il est, se trouvent une infinité d'angles formés par les lignes qui y concourent (i). » Leibniz appelle toutes ces actions internes, sans aucune exception,du nom de perception. Correspondance de Tinterne et de l'externe, ou représentation de l'externe dans l'interne, du composé dans le simple, de la multitude dans l'unité , voilà comment il définit ces perceptions communes à toutes les monades.
Ce mot de perception n'a donc pas chez Leibniz le même sens que chez les psychologues modernes qui entendent par perception un phénomène du moi, c'est-à-dire un fait de conscience. Selon Leibniz, la conscience n'est qu'un certain degré de perfection dans la perception, et ne constitue pas son essence même. C'est seulement à un certain degré de la hiérarchie des êtres que la conscience, plus ou moins obscure, ou 'plus ou moins claire, selon qu'on monte plus ou moins haut, vient s'ajouter à la perception. Voilà comment il attribue des perceptions à toutes les monades sans exception, non-seulement aux plus élevées, mais aux plus infîmes de toutes. Quoique non accompagnées de conscience, les perceptions ou représentations des monades inférieures n'en sont pas moins réelles, et môme elles les impressionnent confusément, comme nous impressionne le bruit confus de la mer, bien que nous ne puissions distinguer le bruit de chaque vague en particulier. C'est en vertu de ce pouvoir représentatif que
(1) Principes de la Nature et de la Grâce»
chaque monade, suivant une parole célèbre de Leibniz, est un miroir de Tunivers. Telle est en effet la liaison de toutes les choses créées, les unes avec les autres, «que chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres et qu'elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l'univers (1). »
Ce sont, dit-il encore, différentes concentrations de l'univers présenté selon les divers points de vue qui les distinguent. Toutes, à différents points de vue, représentent l'univers, et toutes pourraient le voir tout entier au dedans d'elles-mômes, si elles avaient une conscience suffisamment claire de leurs perceptions (2).
Avec la perception il met dans chaque monade une tendance à passer d'une perception à une autre qui est le principe de tous ses changements et qu'il appelle appétition. L'appétition répond à la perception, comme en nous la volonté répond àl'intelligence. Ces noms deperception et d'appétition montrent clairement qu'il a pris l'idée de ces qualités des monades, comme de leur essence môme, dans l'âme et dans la conscience. Remarquons aussi dès à présent, pour mieux nous rendre compte plus tard de l'harmonie préétablie, que la force qu'il leur attribue est une force purement représentative, semblable à la pensée, et qui ne peut exercer aucune influence au dehors sur le corps ou sur les objets.
Cette diversité infinie de perceptions et d'appélitions en vertu de laquelle il n'y a pas deux monades au monde qui se ressemblent est néanmoins assujettie à une loi qui joue un grand rôle dans toute la philosophie de Leibniz, et, dans ses découvertes mathématiques, la loi de la continuité. Leibniz en parle avec une sorte d'enthousiasme, et l'élève à la hau-
( 1 ) Monadologie . Er d m . , p . 709.
(2) Diderot n'admire riea tant, dans Leibniz, que cette idée d'un miroir représentatif ou concentrique de Tunivers dans chaque monade : « Cette idée que les petits esprits prendront pour une vision est celle d'un homme de génie^ il n*y a qu'à la rapprocher de son principe d'enchaînement et de dissimilitude. » {Encyclopédie , article Leibniz),
teurd'un principe d'ordre universel et d'une méthode générale. « J'ai fait voir qu'il s'y observe (dans les lois que Dieu a cboisies) cette belle loi de la continuité, que j'ai peut-ûtre mise le premier en avant, et qni est une espèce de pierre de touche dont les règles de M. Descartes, du P. Malebranche et d'autres ne sauraient soutenir l'épreuve. En vertu de cette loi il faut qu'on puisse considérer le repos comme un mouvement évanouissant après avoir été continuellement diminué, et de même l'égalité comme une inégalité qui s'évanouit aussi, etc. (1). s
On peut revendiquer pour Arislote l'honneur d'avoir mis le premier en avant celte loi de la continuité, mais on ne peut contester à Leibniz de lui avoir donné une étendue " et une portée que ni les anciens ni les modernes n'avaient soupçonnées. Il en l'ait les plus fécondes applications nonseulement à la série des êtres organisés, mais à la physique, à la mécanique et à la géométrie (2). Nous laisserons de cûté la physique, la mécanique et la géométrie, pour ne la considérer que dans ses rapports avec la suite des êtres organisés, des perceptions et des âmes.
Leibniz se plaît à répéter que la nature ne fait pas de saut, nonfacit saltum, non agit saltatim (3), Elle ne va que par degrés insensibles, en sorte que tout nait de petits commencements, qu'il y a des germes de tout, point de vide et point de cahots. Plus on pénèlre dans l'observation de la nature, surtout à l'aide du microscope, dont Lçihniz tire un si grand parti en faveur de ses inSniment petits et de l'infinité des êtres organisés, et plus on s'assure que la nature suit cette loi, à partir de la plus infime ■monade jusqu'à la monade raisonnable. Du dernier jusrqu'au plus parfait des êtres organisés, de l'âme îa plus .consciente jusqu'à celle quia la plus claire conscience
'(I) Tliéodicée, V partie, § 34B.
.. (3) Sur les diverses spplïcalions de ce
btïUTBiilB lue M . Foiiclier dp Careii oi W% llrei.etc.
■ - (3( JVoriteouœ E-'ïaiï, nvaiil-lirnposi.
Biiller la nnte ëlendiio luile do sFS NouvflU:,
434 PlIILOSOPillE CARTÉSIENNE.
d'elle-môme,il y a des degrés et des transitions insensibles par oix l'on va de l'une àTaulre. Tout se tient, toutestlié;le passage môme d'un règne à un autre ne se fait pas sans intermédiaires. Ces intermédiaires entre le règne animal et lerègne végétaln'étaient pas connus du temps de Leibniz; cependant telle est sa foi en cette loi de la continuité qu'il n'hésite pas à affirmer qu'ils existent et que la science un jour les découvrira, prédiction bientôt après confirmée par la découverte des zoophytes.
Mais il faut considérer les limites oh demeurent enfermées les actions internes des monades, car là est le fondement sur lequel, comme nous le verrons, repose l'hypothèse de l'harmonie préétablie. Ces actions internes ou perceptions, par lesquelles toutes les monades se distinguent de toutes les autres etprcnnentleurrangdanslahiérarehiedes êtres, sous l'empire de la loi de la continuité, sortent du fond môme de la substance qui les produit, et ne dépendent, selon Leibniz, en aucune façon de ses rapports avec les autres substances. Les perceptions et les appétitions d'une monade dépendent uniquement de la force qui est en elle et qui la constitue. Dieu lui-môme, dès le commencement, a mesuré cette force, et en aprédéterminé toutes les actions. Aucune monade au monde ne peut donc modifier la série fatale des cictions qui doit sortir de son sein. « Toutes les perceptions et expressions des choses extérieures arrivent à l'âme en vertu de ses propres lois, comme dans un monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle (I). » Chaque substance contient en elle la loi de la série de ses opérations, et se développe comme si elle était seule au monde (2) ou comme si elle était un monde à part, indépendantdetoutechose, hors de Dieu.Alorsmôme que toutes les autres monades seraient anéanties, et qu'elle resterait seule dansl'univers, une monade continuerait d'être, d'agir, de se mouvoir de la môme façon, comme si rien de nouveau
(ï) Systcûie nouveau delà nature^ Erdm., p. 124. (5) 2* Lettre de la correspondance avec Arnauld.
quo ■J. ren
n'était survenu. Toutes, sans excepter l'âme ou lamonade humaine, renferment en elles, sitût qu'elles ont l'être, tout ce qui feur arrivera à jamais, toutes sont des automates, et (les automates des plus justes, comme dit Leibniz, où tout se déroule nécessairement en un rapport exact avec ce qui se passe dans toutes les autres substances et dans runi\er3 entier. C'est en ce sens qu'il a dit : le présent est p;ro5 de l'avenir, pratsens gravidus fuluro. Les monades, suivant son expression, n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose puisse entrer et sortir. Chaque monade étant un petit monde absolument clos et se comportant, comme si aucun autre monde n'existait, c'est dans son intérieur et non en dehors d'elle, qu'il faut chercher la raison de tous les effets qu'elle produit, comme aussi de tous les obstacles qu'elle rencontre (I).
Mais si la simplicité de la monade exclut tout changement par altération, ou composition de parties, Leibnii ne démontre nullement, à ce qu'il semble, qu'elle ne puisse être aidée ou empêchée dans son développement, et par conséquent modifiée, par l'action d'une antre force, quoiqu'elle n'ait point de fenêtres par où quelque chose puisse entrer ou sortir, suivant sa pittoresque mais inexacte métaphore. *
Pour Leibniz, il n'y a donc qu'un seul monde, celui de la force ou de la vie ré^i par cette grande loi de la continuité. Mais ce monde unique n'en comprend pas moins des écrits et des corps, qui, tout en ayant une môme essence, quoique faits, pour ainsi dire, d'une même étoffe, n'en diffè- ECnt pas moins profondément les uns des autres par la na-
■e et le degré de leurs perceptions. Il semble, à parler igonreusement, que les corps soient plus en péril que les esprits, puisque toutes les monades sont simples, indivisibles, actives, et excluent également toute notion dé matérialité. Toutefois, par déférence pour la langue vnl-
^1) Imppditar etinm sntislantia ûi \. Duiens, t. H, 1" partie.
gaire, Leibniz reserve le nom d'âmes à celles qui président ;\ un certain nombre d'antres, à celles qui ont conscience, à un degré quelconque, de leurs perceptions. Les monades dénuées de conscience , qui entrent comme simples éléments dans une substance composée ou dans un agrégat, voilà les monades qui constituent le corps ; les monades douées de conscience, les monades dominantes par rapport auxquelles toutes les autres sont ordonnées, voilà les âmes(l) proprement dites. Le corps organisé est une agrégation de monades nues, régie par une âme ou monade supérieure. Ainsi corps bruts, corps organisés, âmes ou esprits, tout n'est que monades, dansTuniversleibnizien, etles monades sont les éléments uniques de toute .réalité.
(1) Goethe était partisan des monades de Leibniz^ comme en le voit d'après ce passage de ses Conversations :
«t Les derniers éléments primitifs de tous les êtres, et pour ainsi dire les points initiaux de tout co qui apparaît dans la nature, se partagent eo différentes classes ; on peut les appeler des âmes puisqu'elles animent tout, mais appelons -les plutôt monades ; gardons cette vieille expression leibnizienne pour mieux exprimer la simplicité de l'essence la plus, simple. 11 y en a de si petites v.t do si faibles qu'elles ne sont propres qu'i une existence et à un service subordoimés ; d'autres, au contraire, sont très- puissantes et très-énergiques. Celles-ci attirent de force dans leur cercle tous les éléments inférieurs qui les approchent et les font devenir ainsi parties intégrantes de ce qu'elles doivent animer, soit d'un corps humain, soit d'une plante, soit d'un animal, soit d'une organisation plas haute, par exemple, d'une étoile. Elles exercent cette puissance attractive jusqu'au jour où apparaît formé lo monde tout entier, petit ou grand, dont elles portent en elles-mêmes la pensée. Il n'y a que ces monadfes q\ii méritent vraiment le nom d'âmes, lï y a des monades de mondes, des àmos de mondes, comme des monades et des âmes de fourmis. Ces âmes si différentes sont, dans leur origine première, des essences, sinon identiques, au moins parentes par leur nature. Chaque soleil, chaque planète porte on soi-même une haute idée, une haute destinée qui rend son développement aussi régulier et soumis à la môme loi que le développement d'un rosier qui doit être tour â tour feuille, tige et corolle. Vous pouvez nommer cette puissance une idée, une monade, comme vous voudrez, pourvu que vous compreniez bien que cette idée, cette intention intérieure est invisible, est antérieure au développement qui apparaît dans la nature et qui émane d'elle. .. {Conversations Je Gœtfie, trad. de M. l-^milo Débrot, p. 341.)
Endehorsdes monades et des phénomènes qui en résultent, il n'y a rien ; voilà la doctrine que Leibniz ne cesse de reproduire sous les formes les plus diverses. Il a cependant écrit un certain nombre de lettres adressées à un jésuite, au P. Des Bosses, où il est question d'un lien substantiel, vinculum substanliale, qui unit et rapproche les éléments du corps composé, et qui semble jouer un rûle analogue à celui des formes substantielles de la philosophie scolastique (I). Faut-il d(jnc supposer que Leibniu, en contradiction avec tous ses principes, ait véritablement admis quelque chose de réel, en outre des monades ? Remarquons d'abord qu'il n'est question du lien substantiel que dans ces lettres au P. Des Bosses, où, à l'exemple des cartésiens, il voudrait bien persuader à un père jésuite que les monades s'accommodent avec la transsubstantiation, dans l'espoir de le rallier lui et les siens à sa philosophie. Ce lien des monades, principe substantiel, distinct cl indépendant, qui peut subsister seul, quipeutetre transporté d'un ensemble de monades à un autre, et qui permettrait de concevoir que la substance du corps de Jésus-Christ pût être substituée à celle du pain et du vin, ne nous semble qu'un expédient, plus ou moins ingénieux, imaginé par Leibniz pour donner quelque satisfaction au vif désir qu'avait ce bon père de trouver une conciliation enLre les monades et la transsubstantiation (2).
Une différence de position, une différence de degré de perfection et non de nature, voilà les corps et les âmes. Dans tout corps vivant, dans tout être organisé, il n'y a d'autre lien qu'une monade centrale unique, une mo- L nade maltresse et unificatrice, par rapport à laquelle tout Lest coordonné et de laquelle toutes les autres dépendent, ^ette monade centrale est l'àme qui, entendue en son
[ (I) Erdm., p. G8.1 el 730.
^ (i) Voir la thËsed^àcItùcr L;de Leibali, par M. Boniru, i
t l'iSiTide sur i\ lliéodicée
sens le plus général, comme le dit Leibniz , dans sa lettre à Wagner sur la force active, est un principe d'organisation et de vie. Quant à Tâme raisonnable, ce n'est plus l'âme en général, mais l'âme en un sens particulier et restreint, l'âme parvenue à un degré de vie plus noble et plus élevé (1). Une âme est plus ou moins élevée dans la hiérarchie suivant l'ajustement plus ou moins heureux des organes. L'aclivilé, la force organisatrice, l'énergie vitale, voilà, d'après Leibniz, le caractère commun essentiel de toutes les âmes, depuis les plus humbles jusqu'à l'âme raisonnable.
Selon Descartes il n'y a pas d'autre âme que Tâme humaine dont la pensée est l'essence ; selon Leibniz, il y a une âme dans l'animal, dans la plante elle-même, dans tous les ôtres organisés sans exception : a Je crois, écril-il à Arnauld, que le nombre des âmes est tout à fait infini. Vouloir enfermer dans l'homme presque seul la véritable imité ou substance, c'est être aussi borné en métaphysique que l'étaient en physique ceux qui enfermaient le monde dans une boule (2). » En faveur de cette multiplicité des âmes, il invoque les découvertes récentes du microscope et même la perfection de Dieu, dont rien ne témoigne mieux dans toute la création. Leibniz n'est donc nullement partisan des bêtes-machines : «Il vous sera difficile, écrit-il à Arnauld, d'arracher au genre humain cette opinion reçue toujours et partout, et catholique s'il en fût jamais, que les bêtes ont du sentiment. » Avec le sentiment il leur accorde une certaine intelligence purement
(1) Quaeris deindo dcfinitionem animae meam. Respondeo posse animam sumi liite et stricte. Late anima idem erit quod vita, seu priucipium vitale, nempe principium actionis internai in resimplici seu monade existons, cui actio externa respondet... Stricte anima sumitur pro specie vitae nobiliore, seu pro vitasensitiva, ubi non nuda est facultas percipiendi sed et praeterea sentiendi... Quemadmodum vicissim mens est animaB species nobilior. {Epist ad Wugnerum de vi activa^ Erdm.^ p. 4G0.)
(2) 5« lettre à Arnauld, Nouvelles lettres ^ etc., par M. Foucher de Careil.
empirîqne, comme il le dit, incapable de tout raisonnement et de toute proposition générale et nécessaire, restreinte aux sensations, à la mémoire, à de simples consécutions d'idées. 1! leur donne mSme l'immortalité, en raison de leur simplicité, mais une immortalité métaphysique, c'està-dire sans conscience et sans souvenir, qui ne diffère pas de l'iodestructibilité de l'atome, tandis qu'il réserve l'immortalité morale, c'est-à-dire consciente d'ellemême, aux âmes raisonnables (1).
■C'est ainsi que, de degrés en degrés, on arrive des monades inrérietires à la monade humaine. Mais, avant de considérer l'âme de l'homme dans son état actuel, il faut remonter jusqu'à ses ori^nes. Les monades étant simples ne sont sujettes ni à la naissance ni à la mort; elles ne peuvent commencer que par la ciéation, elles ne peuvent finir que par l'annihilation, en vertu de décrets de la toute-puissance divine. Dans l'univers entier il u'y a pas une monade de plus, et il n'y apas une monade de moins, depuis le jour de la création. Tout se développe, tout se transforme, mais rien ne naît et rien ne périt. Il semble qu'ici Leibniz se mette en manifeste contradiction avec les 'deux grands phénomènes de la naissance et de la mort. La naissance n'apporle-t-elle donc rien de nouveau sur la scène du monde, et la mort ne replonge-t-elle rien dans le ' néant? Avant l'apparition du corps humain, auquel elles devaient être unies, où étaient les âmes humaines (-2)? SuivantLeibniz, elles ont existé de tout temps ; et de même que toutes les autres monades, elles ont, depuis le commencement, préexisté dans les germes. Elles ne naissent pas, elles ne sont pas créées; elles ne l'onlquese développer et entrer dans une phase nouvelle, au moment de la formation du corps, et à mesure que se perfectionnent les organes auxquels elles sont indissolublement liées. Mais si de tout
(1) Avant-propos àei Nouiienux essais, (ai J'emprunte ici qnelqiies passages ao cli Dovrai^e ilii Pi-ineipe vital et de l'Ame pensanli
temps elles ont préexisté dans les germes, ce n'est pas telles qu'elles sont aujourd'hui, c'est-à-dire ce n'est pas en qualité d'âmes raisonnables. Cette âme, élevée aujourd'hui à la dignité d'âme humaine, ne s'est d'abord manifestée que comme âme végétative, puis elle a dû traverser encore la conditiond'âme sensitive, avant d'atteindre la digoitéd'âme raisonnable (1). Danscette hypothèse, selon laqueîlel'âme a de tout temps préexisté dans les germes, mais non pas telle qu'elle est aujourd'hui, Leibniz voit comme un milieu entre la doctrine de la création des âmes, au fur et à mesure des générations, et celle d'une préexistence entière.
Mais comment a lieu cette métamorphose ascendante d'âmes végétatives en âmes sensitives et en âmes raisonnables? Est-ce bien la même âme qui, en se développant, ajoute la raisonàla sensibilité, ou bien, suivant l'opinion de saintThomas, l'âme végétative ou l'âme sensitive s*annihile-t-elle, au moment même decette transformation, pour laisser la placeà une nouvelle âme, l'âme raisonnable immédiatement sortie des mains de Dieu ? Leibniz semble d'abord avoir hésité entre ces deux alternatives, et môme avoir penché pour la première, comme on le voit dans la correspondance avec Arnauld (2). Mais plus tard, dans les Essais de Théodicée, conformément à l'esprit et aux principes généraux de sa métaphysique, il incline au contraire à se passer du miracle et à croire que ce n'est pas une âme nouvelle, mais la môme âme qui est promue àla raison par le développement naturel d'un germe que, dès l'origine, elle portait en ellemême (3). C'est donc la môme âme qui, selon Leibniz, surajoute, ou plutôt superpose aux fonctions végétatives et sensitives les facultés de l'âme raisonnable; c'est la même âme en qui réside àla fois la puissance vitale et la puissance
(1) Gottlieb Hanschius rapporte, d'après Condillac, dans nn comoien* taire sur les Principes de Leibniz^ que ce philosophe lui avait dit, en prenant du café, qu'il y avait peut-être dans sa tasse une monade qui de* viendrait raisonnable. (Traité des Systèmes.)
(2) 4« lettre.
(3) Essais de Théodicée^ § 91 et 618.
LES MONADES. 4it
raisonnable. S'il est essentiel, dit-il, à l'âme humaine de penser et de vouloir , elle a en outre des opérations qui lui sont communes avec l'âme des brutes : Etsentialis faieor humanœ anàme operalio est rationem et voluntalem exerceré, sed alias prœterea operationes exercet cum animalnis hrutO' rum (I). Ainsi la monade humaine devenue pensante n'en demeure pas moins principe d'organisation et dévie. Ici encore Leibniz est en une opposition profonde avec Descartes.
11 est vrai que Leibniz a combattu SLabl; mais ce qu'il reproche à Slahl, comme nous l'avons établi ailleurs (2), n'est pas d'avoir placé dans l'âme raisonnable le principe de la vie, mais de lui avoir attribué quelque action sur le corps. Comme Stahl, il met dans l'âme pensante la source de toutes les actions vitales, omnis actionum vilalium fons m anima. Mais, selon Stahl, l'âme produitia vie par son action efficace, tandis que, selon Leibniz, c'est par sa seule présence, par la seule concordance de ce qui se passe dans le corps avec ce qui se passe en dedans d'elle-même. Donc d'après Leibniz, comme d'après Stahl, c'est une seule et même âme qui produit la pensée et la vie, ou, pour parler plus exactement, c'est à l'âme pensante seule que répondent tous les phénomènes de la vie, d'après les lois de l'harmonie préétablie.
Ainsi la théorie des monades change la notion cartésienne de l'esprit, de mûme qu'elle change celle de la matière. Leibniz, d'ailleurs, adresse â la notion cartésienne de l'ârac des critiques analogues à celles par lesquelles il a combattu la notion de la matière. Dé&nir l'âme par ta pensée, de môme que définir le corps par l'étendue, c'est les définir par leur acte, et non par leur essence. On ne peut s'en tenir à la pensée, phénomène pur; il faut remonter au Bujet de ce phénomène, c'est-à-dire à quelque chose qui pense. Or ce quelque chose est une force simple, essentiel-
|U) Beipomionei ai! Slahlianaa obseriiationea, Dut,, 11, part. !, p. I B) Le Principe vital el l'Ame jiensaalc, p. SOS. ,
lement active, une monade dont les actions internes se distinguent des actions des autres monades par le degré de conscience et de lumière dont elles sont accompagnées. " Telle est donc, d'après l'auteur de la monadologie, la nature de Tâme humaine, et telles sont les opérations qui lui sont communes avec les monades inférieures, voyons maintenant celles qui lui sont propres, et qui relèvent incomparablement au-dessus de toutes les autres âmes, malgré ce qu'elle a de commun avec elles.