‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 38 sur 52 · ACCUSATIONS DES THÉOLOGIENS · texte numérisé non relu

ACCUSATIONS DES THÉOLOGIENS

nature (1). On peut voir, dans le Recueil de pièces curieuses pour servir à l'histoire du cartésianisme, publié par Bayle, rémotion causée par le livre du P. Valois (2). Les cartésiens effrayés redoublent leurs protestations de foi, de piété et de soumission au concile de Trente.

Pour écarter de la philosophie nouvelle tout soupçon d'impiété, on relève, ou même on imagine une foule de circonstances édifiantes de la vie et de la mort de Descartes ; on lui atlribue même la conversion de Christine. Quelques cartésiens obtinrent de cette bizarre et peu édifiante princesse un certificat attestant qu'après Dieu, Descartes était l'auteur de sa conversion au catholicisme. Voici ce singulier certificat dont les cartésiens firent grand bruit, et qu'ils placèrent dans la plupart de leurs apologies et de leurs préfaces : « Nous, etc., certifions que le sieur Descartes a beaucoup contribué à notre glorieuse conversion^ et que la Providence s'est servie de lui et de notre illustre ami, le sieur Chanut, pour nous en donner les premières lumières, en sorte que sa grâce et sa miséricorde achevèrent

(1) La Philosophie de M. Descartes contraire à. la foi cutftolirnœ, in-12, Paris, 1682.

(2) L'auteur anonyme donne ce livre comme le complément de celui du P. Valois. Ce recueil est presque tout entier composé de pièces relatives à ce grand débat sur l'eucharistie et au livre du P. Valois : Défense de la philosophie de Gassendi, par Dernier. — Réponse de M. X. X. à une lettre de ses amis touchant le livre de M, de Lu Ville, suivie d'un mémoire sur la. possibilité de lu transsubstantiation. Nous savons aujourd'hui, par les témoignages du P. André et du P. Adry, que l'auteur de cette lettre et de ce mémoire, en faveur de l'explication de Descartes au P. Mesland, est Malebranche lui-même, quoiqu'il ne parle de lui qu'à la troisième personne. Malebranche a répondu directement au P. Valois à la fia de sa 2* édition du Traité de la nature et de la grâce. On voit aussi dans ce recueil de quelle façon les calvinistes intervenaient dans le débat. Une foule de thèses, de dissertations, d'ouvrages en sens contraires ont été publiés sur cette question, parmi lesquels nous citerons : De irritis conaiibus Cartesii aliorumque ad conciliandarn cum philosophia transsubstantiationein, tel est le titre d'une thèse soutenue à Altorf en 1723; Apologie de Charles Lafont pour la philosophie nouvelle sous forme de lettre, Lyon, 1G73; et la Présence réelle de P homme en plusieurs lieux démontrée possible, par l'abbé de Liguac.

ensuite de nous faire embrasser les vérités de la religion catholique, apostolique et romaine, que le sieur Descartes a toujours constamment professée, et dans laquelle il est mort avec toutes les marques de la vraie piété que notre religion exige de ceux qui la professent. En foi de quoi nous avons signé les présentes et y avons fait apposer notre sceau royal (I). » Comment oser accuser Descartes de conformité avec Luther ou Calvin, en face de ce royal témoignage et d'une si glorieuse conversion?

D'un autre côté, les réformés de France et de Hollande Iravaillaient, non sans succès, à envenimer la querelle, et cherchaient à en tirer parti contre le concile de Trente et la foi catholique. Wittichius, Claude, Jurieu, Bayle, la plupart des ministres, ne manquaient pas de donner raison à Descartes touchant l'essence de la matière, mais en même temps aussi à ses adversaires touchant l'incompatibilité de cette doctrine avec le concile de Trente. Ils proclamaient les cartésiens vainqueurs, comme philosophes, et vaincus, comme catholiques. «Il est clair, dit Bayle, par Descartes, que l'étendue est l'essence de la matière, et il n'est pas moins clair, par le P. Valois, que cette doctrine est incompatible avec la doctrine catholique ; donc il est clair que le concile de Trente a décidé une fausseté quand il a parlé de l'essence réelle (2). » Jurieu s'appuie sur cette incompatibilité vraie ou prétendue, pour élever des doutes sur la foi des théologiens de Port-RoN'al attachés à Descartes.

Ces essais malheureux de philosophie eucharistique, d'après les principes de Descartes, attirèrent sur leurs auteurs et sur l'école tout entière de fâcheuses disgrâces, et fournirent le principal prétexte d'une véritable persécution contre le cartésianisme. Desgabets, Le Gallois, Cally, Maignan, d'autres encore, furent frappés de censure et contraints à des rétractations. Quoiqu'il se fût borné à développer la première explication de Descartes, Rohault,

(1) Baillet, liv. VII, chap. \xiii.

(2) Préface du Recueil des pièces curieuses pour servir à rhùtoire du cartésianisme .

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inquiété jusque sur son lit de mort, fut obligé par son curé à faire publiquement une profession de foi catholique. Au premier rang des propositions cartésiennes condamnées, nous verrons toujours figurer celle de l'étendue essentielle, tandis que, par opposition, les accidents absolus semblent devenir le palladium de la foi.

Si l'on ne connaissait ce débat eucharistique, il serait difficile de comprendre l'importance et la vivacité que prend tout à coup cette question, en apparence inoffensive, de l'essence de la matière. Les théologiens durent s'alarmer de nouveautés dangereuses pour la foi et surtout de cette prétention de faire passer tous les mystères par le crible des principes de la philosophie de Descartes. L'État, de son coté, s'alarma de cet esprit d'innovation et de libre examen qui se répandait partout à la suite du cartésianisme. De là une persécution dont nous allons raconter les principaux incidents.

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