CHAPITRE VII
Les bêtes machines. — Réflexions sur la question de la nature des bêtes et leurs rapports avec lliomme. — Tendance des philosophes empiriques, anciens et modernes, à mettre la bête au niveau de l'homme. — Montaigne, Charron, Gassendi. — Excès contraire de Descartes. — Hors r&me humaine point d'&me, point de principe de vie. — L'animal pur mécanisme. — L'École et le sens commun contre Tautomatisme. — Sentiment d'Aristote. — Objections et réponses. — Descartes a-t-il inventé l'automatisme ^ou Ta-t-il emprunté, soit aux anciens, soit àGomez Pereira ? — Raisons morales et théologiques des cartésiens en faveur de l'automatisme. — Prétendu danger, pour l'immortalité de l'âme humaine et pour la Providence divine, d'accorder une &me à l'animal. — Automatisme en théorie et en pratique de Malebranche. — Cruautés cartésiennes de Por^Royal sur les animaux. — Plaisanteries du P. Daniel contre l'automatisme. — Dissidences au sein même de l'école cartésienne sur l'automatisme. — Embarras de l'Ëcole pour donner à l'animal une âme qui ne soit ni esprit ni corps. — Protestations de madame de Sévigné et de La Fontaine contre l'automatisme. — Écrits innombrables pour ou contre. — Rétorsion par les sceptiques et les matérialistes des prétendues utilités morales et théologiques de l'automatisme. — Bayle et Lamettrie. — Lien de l'automatisme avec la métaphysique de Descartes. — Nécessité d'accorder une âme aux bêtes. — Limites de l'intelligence des bêtes. — Supériorité et excellence des facultés de l'âme humaine. — De l'immortalité métaphysique et de l'immortalité morale, t- Leibniz renoue la chaîne des êtres brisée par Descartes.
Il faut faire une place, entre la métaphysique et la physique, à la question de la différence de l'homme et de la bête. Ici nous rencontrons cette hypothèse des bêtes machines qui a eu un si grand retentissement dans la philosophie du dix-septième siècle. Après l'homme lui-même, il semble que rien, dans toute la nature, ne soit plus digne de la considération du philosophe que la nature de l'animal.
Quels sont ces êtres singuliers, si différents de nous, qui néanmoins possèdent ou semblent posséder, en commun avec nous, le mouvement et la vie, et même des sensations, des besoins, des passions analogues aux nôtres? Quelle place leur assigner, dans la création, au-dessus des êtres inanimés et au-dessous de la nature humaine? Ces questions ont été souvent traitées par les anciens et par les modernes, mais presque toujours avec un esprit systématique et un parti pris d'avance. Selon Tidée qu'ils s'étaient faite de l'homme et de sa destinée, suivant leur secret désir de l'abaisser ou de l'élever, les philosophes et les naturalistes ont exalté les bêtes, ou les ont déprimées outre mesure. Tels furent, parmi les premiers, les Épicuriens dans l'antiquité, Montaigne, Gassendi, Locke, et leurs disciples, dans les tnmps modernes. Parmi les seconds,* on peut citer les stoïciens qui n'accordent aux bêtes que ce qui est dans la plante, et surtout les cartésiens qui en font de simples machines plus ou moins perfectionnées (I).
Pour ne parler ici que des prédécesseurs immédiats et des contemporains de Descartes, au seizième siècle, Rorarius, Laurent Valla, Etienne Pasquier, d'autres encore, avaient entrepris de prouver que les bêtes se servent mieux de la raison que les hommes (2). Telle est aussi la thèse soutenue par Montaigne dans l'apologie de Raymond de Sébonde. Il veut, dit-il, faire rentrer dans la presse des créatures l'homme qui, dans son orgueil, aspire à se mettre à l'écart, tandis qu'il y a plus de diffé-
(1) Pour les opinions des anciens sur Tintelligence des bètes, consulter la thèse de M. Bredif, De anima brutorum, Alger^ 1863, et le chap. iide la thèse de M. Gréard sur la morale de Plutarque, in-8o, Paris, 1866.
(2) Voici le titre de Touvrage de Rorarius : Quod animalia bruta sœpe raiione utantur melius homine, Libri duo, in-12. Valla, dans le chap. ix de sa Dialectique, soutient que les bétes sont douées de raison. Etienne Pasquier, Episiola ad Tumebum^ Campanella {de sensu rerum^ lib. II, cap. m) douent les bêtes de grandes et nombreuses facultés. Bayle cite on petit livre d'Antoine Gapella, intitulé : Opusculum paradoxicum quod ratio participetur a bruits^ 1641. Consulter Fromondus, De amma, lib*III, in-io, Lovani, 1649.
rence d'homme à homme que de bête à homme : « La manière de naître, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir, des bêtes étant si voisine de la nôtre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices et que nous ajoutons à notre condition au-dessus de la leur, ne peut aucunement partir du discours de la raison. » Il abonde en récits merveilleux, plus ou moins suspects, de rintelligence et de l'instinct des animaux. L'instinct seul, sans l'intelligence, lui semble une démonstration en faveur de sa thèse. Si en effet l'animal agit par instinct, c'est que la nature lui a donné d'accomplir mieux, et sans effort, ce que l'homme ne peut accomplir qu'imparfaitement et avec plus d'effort, en quoi il faut voir un titre de supériorité de la bête sur l'homme.
Charron répète ce qu'a ditMçntaigne. Il trouve lui aussi plus de différence d'homme à homme que d'homme à bête ; il est frappé du voisinage et du cousinage entre l'homme et les autres animaux (1). Gassendi a le môme penchant à exagérer les sentiments et l'intelligence chez les animaux, et à prendre les impulsions aveugles de l'instinct pour des calculs de la raison (2). Comme Celse l'épicurien, réfuté par Origène, il suppose que les fourmis conversent entre elles, et môme il leur attribue de longs raisonnements. Voltaire n'est pas moins favorable aux bêtes ; il se plaît à les comparer avec l'homme pour en tirer des arguments contre la spiritualité. Selon Condillac, les bêtes comparent, jugent, ont des idées, de la mémoire (3). On voit que la tendance commune de l'école empirique est de beaucoup donner à l'animal, comme de beaucoup ôter à
(1) De la Sagesse, liv. I, chap. viii.
(2) Henri Morus, dans ses objections contre rautomatisme, semble croire aussi que les perroquets et les pies parlent avec réflexion. « Est-il possible, dit-il, que les perroquets ou les pies pussent imiter nos sons, s'ils n'entendaient et s'ils n'apercevaient pas par leurs organes ce que nous disons? >• On connaît la risible histoire des conversations du perroquet du prince d'Orange sérieusement rapportée par Locke.
(3) Voir le Traité des animaux.
rhomme (1). Port-Royal indigné a lancé ranathème contre cette doctrine impie qui élève la bête au niveau de l'homme. Mais, à son tour, il tombe dans un autre excès, à la suite de Descartes, en ne voyant dans les bêtes que de pures machines dépourvues d'intelligence, de sensibilité et même de vie.
En effet. Descartes, supprimant tous les intermédiaires entre la pensée consciente d'elle-même et réfléchie, telle qu'elle se manifeste dans l'homme, et l'étendue matérielle, assujettie aux seules lois du mouvement, ne veut admettre, ni dans l'homme, ni hors de l'homme, aucun principe inférieur de sentiment et d'intelligence, ni même aucune force instinctive et vitale. Il faut dire ici, en anticipant un peu sur l'exposition de sa physiologie, qu'il considère le corps humain tout entier, les impressions sur le cerveau, les fonctions des organes, comme un pur mécanisme, mis en jeu par les mouvements divers des fibres, des fluides, des esprits animaux qui découlent du cerveau dans les muscles, ou bien remontent du cœur dans le cerveau. Or, il prétend tout expliquer dans l'animal entier, comme dans le corps humain, considéré à part l'âme, par l'étendue et par le mouvement. Les animaux, d'après Descartes, ne sont donc que de simples machines soumises aux lois générales de la mécanique, comme celles qui sortent de la main des hommes ; elles n'en diffèrent que par un degré supérieur de perfection. Si l'animal dépourvu de toute spontanéité et de toute initiative, accomplit, à la vue d'un objet, un certain acte, c'est que cet objet a produit sur lui une impression, a mû un certain ressort, en vertu duquel les esprits animaux l'ont poussé à un certain mouvement. Une horloge composée de roues et de ressorts plus ou moins compliqués, qui ne marche que lorsqu'elle a été montée, et ne
(l) Hume développe avec prédilection les preuves en faveur de l'Intelligence des animaux. {Essais, liv. II.)
Les bêtes sont aussi aujourd'hui très-bien traitées par l'école matérialiste, voir le chapitre sur l'âme animale de Matière et force^ du docteur Bttchner.
produit tel ou tel mouvement qu'autant que tel ou tel ressort a été poussé, voilà Tanimal, selon Descartes, et comme dira La Fontaine :
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde.
Supposez un ouvrier assez habile pour construire une machine parfaitement semblable à toutes les parties d'un vrai animal; cette machine, fonctionnant comme cet animal lui-même, il serait impossible de distinguer l'un d'avec l'autre. Descartes n'hésite pas à l'affirmer dans la cinquième partie du Discours de la Méthode : a Et je m'étais ici particulièrement arrêté à faire voir, que, s'il y avait de telles machines, qui eussent les organes et la figure extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen de reconnaître qu'elle ne serait pas en tout de même nature que ces animaux. » Il blâme Régius d'avoir dit : « qu'il y a une plus grande différence entre les choses vivantes et celles qui ne le sont pas, qu'entre une horloge, ou tout autre automate et une clef, une épée et tout autre instrument qui ne se remue pas de luimême (1). »
Cette hypothèse n'était pas moins opposée au sens commun du vulgaire qu'à la philosophie de l'École qui, d'après Aristote, donnait à l'animal une âme sensitive. Mais c'est en vain que les adversaires de Descartes lui opposaient toutes ces industries merveilleuses, tous ces actes, si nombreux et si divers, qui semblent attester dans les animaux, non-seulement le sentiment, mais un commencement d'intelligence. Loin de s'avouer vaincu, il s'en empare, tout au contraire, comme d'un argument en faveur de sa doctrine. Plus les actes accomplis par les animaux sont merveilleux et surpassent l'industrie humaine, plus il lui paraît évident qu'ils sont le produit d'une action mécanique, dont il faut renvoyer toute la responsabilité et toute la gloire à l'auteur même de la machine et de ses divers ressorts. « Ce
(]} Édit. Cousin, t. Vlll, p. 628.
qu'ils font mieux que nous, dit-il dans le Dùcovrs de la Méthode^ ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit, car, à ce compte, ils en auraient plus qu'aucun de nous et feraient mieux en toutes choses, mais prouve plutôt qu'ils n'en ont point et que c'est la nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes, ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec notre prudence (1). »
D'ailleurs, tous ces traits rapportés en l'honneur des animaux fussent-ils vrais, il n'en est pas un, selon Descartes, qui suppose nécessairement en eux la pensée, parce qu'aucune action extérieure ne suffit à prouver qu'un corps est autre chose qu'une ipachine, si ce n'est les paroles ou les signes d'une autre nature, à propos de sujets qui se présentent à nous, sans se rapporter à aucune passion. Or ce signe extérieur, seul caractéristique de l'existence de la pensée, n'appartient qu'à l'homme. « Car, bien que Montaigne et Charron aient prétendu qu'il y a plus de différence d'homme à homme que d'homme à bête, il ne s'est trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé de quelques signes pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût pas rapport à ses passions (2).» «Pour me persuader qu'une bête raisonne, a dit un cartésien, résumant, sous une forme piquante, l'argument du maître, il faudrait qu'elle me le dît elle-même (3). »
Telle est l'hypothèse des animaux-machines ou de l'automatisme des bêtes. Quelques cartésiens, entre autres André Martin et Pourchot, imaginèrent, pour l'accréditer, de soutenir qu'elle n'était rien moins que nouvelle, qu'on
(1) Malebranche reproduit cet argument : « Autrement il faudrait dire qu'il y a plus d'intelligence dans le plus petit des animaux, ou même dans une seule graine, que dans le plus spirituel des hommes. » [Recherche de la Vente, liv. VI, 2« partie, cbap. vu.)
(2) Édit. Cousin, t. IX. p. 426.
(3) Chanet qui a réfuté de La Chambre dans un livre De la connaissance et V instinct des animaux, in- 12, La Rochelle, 1646.
LES BETES-MACHINES. ib3
la trouvait dans Diogène le Cynique, dans Sénèque, dans saint Augustin (1). Mais les passages qu'ils ont cités signifient seulement que Tanimal est destitué de raison et d'âme intellectuelle, mais non pas de tout principe de vie et de sensibilité. Pour la première fois, on rencontre Tautomatisme, clairement exprimé, dans un ouvrage de Gomès Pereira, médecin espagnol, intitulé, du nom de son père et de sa mère, Margarita-Anioniana (2). Selon Pereira, si l'on prenait les actes extérieurs des brutes pour des signes de sensibilité et d'intelligence, on serait conduit à leur accorder autant de raison qu'à l'homme lui-môme. Nous avons vu que Descartes raisonnait de la même manière ; néanmoins il est probable qu'il n'a pas connu le livre de Pereira, et qu'il n'a emprunté à personne l'automatisme des bête^ qui «e rattache étroitement à ses principes généraux sur la nature des êtres.
Ce n'est pas seulement par des raisons métaphysiques et physiologiques, mais par des raisons morales et théologiques, que Descartes s'efforçait de défendre l'automatisme : « Après l'erreur de ceux qui nient Dieu, il n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l'âme des bêtes soit de la même nature que la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer après cette vie, pas plus que les mouches et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les
(1) Voici le passage de saint Augustin, cité parPourchot : « Quod autem « tibi visum est, non esse animam in corpore viventis auimalis, quan- « quam videatur absurdum, non tamen doctissimi boniines quibus id pla- M cuit, defuerunt, neque nunc arbitror déesse. » {De quantifate animœy cap. 30.) Bien ne prouve que Topluion à laquelle saint Augustin fait ici allusion nie absolument tout principe de vie dans Tanimal, mais, d'ailleurs, le chap. XXVIII du mêmeouvrap;e est intitulé : Besiiœ vim seniiendi habenty non scientiam.
(2) La l^e édition est de 1554, Médina dcl Campo, Margarita-Antoniana avec les Objections de Michel Palacios, licencié de Salamanq ue, et Mes invocaiionsà Jésus, L'ouvrage se divise en trois parties : !<> Quelle est la distinction propre de l'homme et de l'animal; 2^ si les bêtes sentaient, il n'y aurait pas de distinction entre elles et l'homme ; 3o de la cause du mouvement des bètes .
raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps, et que par conséquent elle n'est pas sujette à mourir avec lui ; puis^ d'autant qu'on ne ^ voit point 4'autres causes qui la détruisent, on est porté naturellement à juger de là qu'elle est immortelle (1). d Voici encore un autre avantage moral qu'il fait valoir en faveur de son sentiment sur les animaux auquel il veut intéresser tous ceux qui les mangent: «Mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux qu'elle est favorable aux hommes, puisqu'elle les garantit du soupçon môme de crime quand ils mangent et tuent les animaux (2). »
Quelques théologiens goûtèrent ces raisons morales; ils jugèrent, d'accord avec Descartes , qu'il y avait danger pour la dignité de l'âme humaine et pour le dogme de l'immortalité, à admettre l'existence d'une âme, soit matérielle, soit spirituelle, dans l'animal (3). En effet, la faisait-on matérielle, et par conséquent périssable, il était à craindre que les libertins et les impies n'en conclussent, par analogie, la matérialité de l'âme humaine ; la faisait-on au contraire spirituelle et immortelle, on égalait les destinées de l'animal et celles de l'homme, on mettait l'âme de la bête au même rang que l'âme humaine. Enfm ils crurent aussi y découvrir des utilités théologiques pour la défense de la Providence et de la justice divine. Ainsi, selon le P. André Martin, auteur de la Philosophia christiana, et le P. Poisson, de l'Oratoire, qui a commenté le Discours de la Méthode^ Dieu étant juste, la souffrance est une preuve nécessaire du péché, d'où il suit que les bêtes n'ayant pas péché, les bêtes ne peuvent souffrir, et en conséquence sont de pures machines. Un philosophe cartésien hollandais, Darmanson, semble
(1) Discours de la Méthode ^ 5« partie.
(2) Édit. Cousin, t. X. p. 208. 1" Réponse à Morus.
(3) Daniel Sennert, pour avoir soutenu Timmortalité de l'âme des bêtes, fut accusé de blasphème et d'impiété par Freytag et le P. Honoré Fabri. Voir le Dictionnaire critique de Bayle, art. Sennrrt ; dans les notes, il est question des controverses au sujet de l'immortalité de l'âme des botes.
avoir pris la tâche de faire triompher l'automatisme par des arguments empruntés à la théologie (1). Il prétend démontrer que, si les bêtes avaient une âme, notre âme ne serait pas immortelle, et Dieu ne serait pas Dieu, parce qu'il ne s'aimerait pas lui-même, parce qu'il ne serait pas constant, parce qu'il serait injuste. Malebranche insiste sur l'argument des PP. Poisson et André Martin : « Les animaux étant innocents, comme tout le monde en convient, s'ils étaient capables de sentiment, il arriverait que, sous un Dieu infiniment juste et tout-puissant, une créature innocente souffrirait de la douleur, qui est une peine et la punition de quelque péché. Les hommes sont d'ordinaire incapables de voir l'évidence de cet axiome: Sub justo Deo quisquis^ nisi mereatur, miser esse non potest, dont saint Augustin se sert avec beaucoup de raison contre Julien, pour prouver le péché originel et la corruption de notre nature (2). » Les bêtes, disait-il spirituellement, auraient-elles donc mangé du foin défendu (3)?Un jour Fontenelle et Malebranche entraient ensemble à l'Oratoire Saint-Honoré ; la chienne de la maison vint caresser Malebranche qui l'accueillit avec des coups, quoiqu'elle fût pleine, et lui arracha des cris plaintifs. Gomme Fontenelle paraissait s'en émouvoir, celui-ci lui dit froidement : « Eh quoi! ne savez-vous pas bien que cela ne sent point (4) ? » En vertu de l'automatisme, on était à Port-Royal sans pitié pour les animaux; on ne s'y faisait plus scru-
(1) La bête transformée en machine, divisé en deux dissertations prononcées à Amsterdam par Darmanson, dans ses conférences philosophiques, 1683.
(2) Recherche de la Vérité, liv. III, chap. ii. Telle est aussi, à ce qu'il semble^ la pensée de La Fontaine dans ce vers de Philémon et Baucis :
Les aoimaui souffrir ! passe encor les humains.
(3) Supposer une àme aux bètes, c'est les humaniser, selon Malebranche. « C'est faire de votre chien un petit homme à grandes oreilles et à quatre pattes. » (\*' Entretien sur la mort.)
(à) Mémoires de Cabbé Trublet sur Fontenelle^ 1 vol. in-12. Malebranche^ dit Bernardin de Saint-Pierre, comparait les cris douloureux d'un chien frappé aux sons que rend une cloche dans la môme circonstance.
pule de disséquer des bêles vivantes et de fouiller dans leurs entrailles palpitantes. Qu'étaient leurs cris et leurs convulsions, d'après le système du maît;*e, sinon un bruit de rouages. et de ressorts qui se brisent (1)? Il semble même que nul sentiment de Descartes n'ait été accueilli avec plus de ferveur à Port- Royal. Arnauld le soutenaitavec vivacité ; Pascal lui-même, à ce que nous apprend Marguerite Périer, était de l'avis de Desçartes sur l'automate.
Voici un des exemples de syllogisme donné par la Zogique de Port-Royal : « Nulle matière ne pense; toute âme de bête est matière ; donc nulle âme de bête ne pense.
Dans son Voyage du monde de Desçartes^ le P. Daniel fait spirituellement allusion à toutes ces cruautés cartésiennes sur les animaux. A peine l'âme de son héros est-elle rentrée dans son corps, et s'est-elle logée dans la glande pinéale^ qu'il se sent tout à coup transformé en cartésien et prend toutes ks manières de la secte. Auparavant il était si tendre qu'il ne pouvait pas seulement voir tuer un poulet. Mais, étant persuadé que les bêtes n'ont ni connaissance ni sentiment, il pense dépeupler de chiens la ville où il était, pour faire des dissections anatomiques, sans aucun sentiment de compassion (2). Il faut faire cependant une exception en faveur de quelques cartésiens, dont l'âme plus tendre n'est pas sans scrupule au sujet des cruautés que pourrait autoriser l'automatisme. Tel est Norris qui conjure de traiter néanmoins ces pauvres créatures comme
(1) « Il n'y avait guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisait plus une affaire d'abattre un chien. On lui donnait fort indifféremment des coups de bftton, et on se moquait de ceux qui les plaignaient comme si elles eussent senti de la douleur. On disait que c'étaient des horloges^ que ces cris qu'elles faisaient n'étaient que le bruit d'un petit ressort qui avait été remué, mais que tout cela était sans sentiment. On élevait de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout vivants et voir la circulation du sang qui était une grande matière d'entretien. » [Mémoires de Fontaine,) Nous croyons que l'automatisme des cartésiens n'a pas peu contribué à étendre et propager Tosage des vivisections.
(2) Voyage du Monde de Desçartes^ 4* partie.
si elles étaient pourvues de sentiment (1). Tel est aussi Lelevel qui veut faire la part de la logique et la part de la pitié : «Quand il s*agit de la conservation d'un animal, suivez le préjugé qui vous lui fait attribuer du sentiment et de la eonnaissance. Mais quand vous voudrez raisonner, gardez-vous de lui attribuer ni Tun ni l'autre, autrement vous confondrez tout (2). »
Pour quelques cartésiens, l'automatisme était devenu comme un dogme, ou tout au moins comme un principe dont il n'était pas plus permis de douter que de la règle de l'évidence et de la preuve de l'existence de Dieu. De là encore ces plaisanteries du P. Daniel : « Je me suis persuadé que le point essentiel du cartésianisme, et comme la pierre de touche dont vous vous servez, vous autres chefs de parti, pour reconnaître les fidèles disciples de votre grand maître, c'est la doctrine des automates qui fait de pures machines de tous les animaux en leur ôtant tout sentiment et toute connaissance. Quiconque a assez d'esprit ou d'entêtement pour ne trouver nulle difficulté à ce paradojce, a aussitôt votre agrément pour se faire partout l'honneur du nom de cartésien. Onne peut penser de la sorte qu'on n'ait les véritables et les claires idées du corps et de l'âme, et qu'on n'ait pénétré la démonstration que donne le grand Descartes de la distinction qui est entre ces deux espèces d'êtres. Sans cela il est impossible d'être cartésien, et avec cela il est impossible de ne pas l'être (3). »
Ajoutons cependant qu'au sein même de l'école de Descartes, ce paradoxe a soulevé des doutes, et même des oppositions, non pas seulement au nom de la pitié, mais au nom de la science et de la raison. Je citerai en France, Régis, Bossuet, Fénelon, Fontenelle et le P. André. Régis, d'ailleurs si exact et si zélé cartésien, n'ose cependant absolument nier l'existence d'une âme dans les bêtes, et
(1) Voir dans le II* volume le chapitre 26 sur le cartésianisme anglais.
(2) La Philosophie moderne^ 2 vol. in-12, Toulouse, 1729, vol. I, p. 142.
(3) Suite du Voyage autour du monde de Descartes^ lettre V^ touchuDt la connaissance des bêtes; in-12, Paris, 1690.
se contente de présenter l'automatisme comme une hypo thèse commode pour expliquer les phénomènes : a Quelque penchant que nous puissions avoir à accorder aux bêtes une âme distincte du corps, nous aimons mieux suspendre notre jugement à cet égard. Et d'autant que les bêtes peuvent faire absolument tout ce qu'elles font par la seule disposition de leurs organes, nous avons cru qu'il était plus à propos d'expliquer toutes leurs fonctions par la machine que de recourir pour cet effet à une âme dont l'existence est si incertaine, qu'il est impossible, tandis que les bêtes ne parleront point, de s'en assurer (j). » Tout le cinquième chapitre de la Connaissance de Dieu et de sotmême de Bossuet a pour objet la différence de l'homme et de la bête. Après avoir prouvé que les bêtes n'agissent pas par raisonnement, mais par instinct, il compare et discute deux opinions difiTérentes sur la nature de l'instinct, l'une, celle de Descartes, qui en fait un mouvement semblable à celui des horloges et des machines, l'autre, celle de l'École et du sens commun, qui en fait un sentiment. Ala première, il adresse le reproche d'entrer peu daas l'esprit des hommes, tandis qu'il penche en faveur de la seconde qui accorde à l'animal tout ce qu'il y a dans la partie sensitive de l'âme, le plaisir, la douleur, les appétits, et les aversions qui en sont la suite, les sensations, les passions, les imaginations : u Elle paraît, dit-il, d'autant plus vraisemblable qu'en donnant aux animaux le sentiment et ses suites, elle ne leur donne rien dont nous n'ayons l'expérience en nous-mêmes, et que d'ailleurs elle sauve parfaitement la nature humaine en lui réservant le raisonnement, n Mais le corps ne sent pas, si on donne aux animaux le sentiment, il faut leur accorder une âme. Cette âme sera t-elle donc purement matérielle ou bien spirituelle, et en conséquence immortelle ? Selon Bossuet, comme d'après l'École (2), on pourrait se tirer de la difficulté en leur attri-
(1) Système de philosophie, liv. VII, part. 2, chap. xvii. (*2) Les scholastiques disaient : Animam senttentem in belluis substantiam materialem esse quœ tamen non sit maieria.
buant une âme d'une nature mitoyenne, qui ne serait pas un corps, n'étant pas étendue en longueur, largeur et profondeur, et qui ne serait pas un esprit, étant sans intelligence, incapable de posséder Dieu et d'être heureuse.
Pénelon évite de se prononcer sur l'automatisme. Dans le Traité de l'existence de Dieu^ il se borne à montrer que, quelque hypothèse qu'on embrasse, l'instinct des animaux ne révèle pas moins la puissance et l'intelligence infinies de Dieu. Il met aux prises sur cette môme question Aristote et Descartes dans un de ses Dialogues des Morts, mais il ne conclut rien, sinon que la matière est embrouillée et difficile. Fontenelle, qui d'ailleurs n'est cartésien que •pour la physique, a attaqué l'automatisme dans un petit Traité sur la nature de Vinstinct^ où il démontre que les bêtes pensent et ne sont pas de pures machines (1). Le P. André abandonne aussi en ce point la philosophie de Descartes. Dans sa profession de foi sur les articles du Formulaire philosophique, dont ses supérieurs veulent lui imposer la signature, il déclare, au sujet de l'automatisme, qu'il est prêt à faire tout ce qu'on voudra (2).
Plusieurs cartésiens hollandais, parmi lesquels Baltha- ' zar Bekker, eurent aussi des scrupules au sujet des bêtesmachines de Descartes. Bayle dit dans ses Nouvelles Lettres contre V Histoire du Calvinisme , : « Vous n'ignorez pas que les cartésiens sont déjà divisés en deux factions au sujet de l'âme des bêtes, les uns disant qu'elle n'est point distincte du corps, les autres qu'elle est un esprit, et, par conséquent, qu'elle pense.» Quant à Spinoza, par son principe de l'unité absolue de la substance,
(1) « Mettez, dit Fontenelle dans une de ses lettres, une machine de chien et une machine de chienne Tune auprès de l'autre, et il en pourra résulter une troisième petite machine, au lieu que deux montres seront auprès Tune de l'autre, toute leur vie> sans jamais faire une troisième montre. Or, nous trouvons par notre philosophie, madame B... et moi, que toutes les choses qui étant deux ont la vertu de se faire trois, sont d'une noblesse bien élevée au-dessus de la machine. i»{(JEuvres complètes, Paris. 1742, vol. I, p. 31.
(2) Introduction aux Œuvres du P. André, par M. Cousin, p. 113.
160 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
il est conduit à donner aux animaux, et à tous les êtres, même en apparence inanimés, une âme qui au fond n'est autre que l'âme de Dieu ou de Tunivers.
Sans doute l'École avait raison contre les cartésiens en soutenant qu'une âme sentante est le principe de l'existence et de l'action dans les animaux, anima sentiens in belluis est prima ratio essendi et operandi. Mais elle était fort embarrassée à son tour, quand il s'agissait de déterminer la nature de cette âme. Les cartésiens triomphaient de son embarras, et ne faisaient point de quartier à ces âmes matérielles, ou d'une nature mitoyenne entre l'esprit et la matière, dont les péripatéticiens voulaient doter les bêtes, et vers lesquelles Bossuet lui-même inclinait. Ils plaçaient leurs adversaires dans Talternative, ou de n'en accorder aucune, ou de l'accorder spirituelle, avec tous les inconvénients d'un partage de la spiritualité entre Thomme et la bête.
La question n'était pas seulement agitée par les philosophes, mais aussi par les gens du monde. Malgré leurs sympathies pour Descartes, madame de Sévigné et La Fontaine protestent vivement contre l'automatisme des bêtes. Madame de Sévigné, dans plusieurs de ses lettres, se moque des bêtes-machines, et plaisante à leur sujet sa fille, madame de Grignan, si zélée cartésienne. On a beau dire, elle ne peut se persuader que sa chienne Marphyse ne soit qu'une machine : « Parlez un peu au Cardinal de vos machines ; des machines qui aiment, qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent ; allez, allez, vous vous moquez de nous, jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire (1). » Quelle que soit son admiration pour Descartes,
(1) Édit. Montmerqué, voî. II, p. 639. A propos de Marphyse, on peut citer l'épitaphe, par mademoiselle de Scudéry^ de Badine, la chienne du duc de Roquclaure :
Ci-gît la célèbre Badiue, Qui n'eut ni bonté ni beauté, Mais dont l'esprit a démonté Le système de la machine.
LES BETES-MACUINES. 161
dont il a célébré la philosophie en vers magnifiques, La Fontaine, dans plusieurs de ses fables, réclame aussi, avec autant de bon sens que d'esprit, en faveur de la connaissance et du sentiment des animaux. Nous citerons la fable des Sou7Us et du Chat-Huant :
Puis qu'un cartésien s'obstine A traiter ce hibou de montre et de machine.
Quel ressort lui pouvait donner Le conseil de tronquer un peuple mis en mue?
Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue, etc.
Dans la fable des Obsèques de la lionne^ il fait cette allusion satirique, tirée de l'automatisme, à la cour et aux courtisans :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
A propos de Bayle qui attribue l'invention de l'automatisme à Gomès Pereira, il écrit à la duchesse de Bouillon : « Quand on n'en aurait pas apporté de preuve, je ne laisserais pas de le croire et ne sais que les Espagnols qui pussent bâtir un château tel que celui-là. »
Il faudrait citer aussi toute cette admirable épître sur rintelligence des animaux, sur la différence des animaux et de l'homme, et sur la philosophie de Descartes, fort inexactement intitulée : Les deux Rats, le Renard et VŒuf, Voici la théorie de La Fontaine sur l'âme et l'intelligence des animaux :
Qu'on aille soutenir après un tel récit
Que les botes n'ont point d'esprit.
Pour moi, si j'en étais le maître.
Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants : Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans.^* Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître?
Par un exemple tout égal,
J'attribûrais à Tanimal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort, etc.
Molière est sans doute du même avis que La Fontaine, comme l'attestent ces deux vers du prologue d'Amphitryon :
Et dans le mouvement de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que Ton pense.
L'automatisme a suscité au dix-septième et au dix-huitième siècle de nombreuses discussions et provoqué une foule de réfutations sérieuses ou ironiques. Voltaire appelle les partisans des bêtes-machines, les inventeurs des tourne-broches, et tout le dix-huitième siècle, avec lui, se moque de l'automatisme , non moins que des idées in-
(I) Voici quelques-uns des nombreux ouvrages pour et contre Tautomatisme : Histoire critique de Vâme des bêtes, par Huer, Amsterdam, 1749, 2 vol. in-8o. — Discours sur la connaissance des bêtes , par le P. Pardies, in-12, Paris, 1672. — Le P. Pardies expose avec tant de force les arguments de Descartes, et les réfute si faiblement, qu'au dire du P. Daniel, il passe parmi les péripatéticiens pour un prévaricateur et mi cartésien dans Tftme. — De carentia sensus et cognitionis in brtttiSy par Antoine Legrand. — Brutum cartesianum, par Arnold Geulîncx, ouvrage posthume publié en 1688. — Traité de la connaissance des bêtes ^ imprimé à Lyon, en 1678, par Dilly, prêtre d'Embrun. — Lettre au P. Cossard^ de la Compagnie de Jésus, pour montrer que le système de Descartes et son opinion touchant les bêtes n'ont rien de dangereux^ par Cordemoy. — De anima brutorum, traité compris dans la Philosophia christiana d*Ambrosius Victor ou André Martin, qui veut démontrer l'automatisme par les principes de saint Augustin. — Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle ont paru des ouvrages en faveur de l'automatisme. Dans le sixième chant de VAnti- Lucrèce, le cardinal Polignac expose les deux hypothèses sur la nature des bêtes^ et sans se prononcer d'une manière absolue en faveur de l'une plutôt que de l'autre, il incline vers l'automatisme. Racine le fils a composé deux épîtres en vers en faveur des bêtes-machines. Le cardinal Gerdil prend aussi parti, dans plusieurs de ses ouvrages, pour l'hypothèse de Descartes, particulièrement dans une dissertation intitulée : Essai sur les caractères distinctifs de l'homme et des animaux brutes, 1771. — V Je croyais, ditGrimm, que mes yeux avaient- vu mourir le dernier des cartésiens et qu'il n'en existait plus depuis que nous avons perdu M. Mairan, mais les Bêtes mieux connues, ou Entretiens de M. l'abbé Joannet (Paris, 1770, 2 vol. \n-V2) m'ont désabusé. » — Les Institutiones philosophicœ, Lugd., 1785, défendent encore l'automatisme. Voir le chapitre De anima belluina.
Parmi les ouvrages contre l'automatisme nous citerons : Willis Thomœ de anima brutorum, 1 vol. în-12, Londres, 1672. — Suite du Voyage
LES BÊTES-MACHINES. i63
nées (1). Aucun adversaire du ca rtésianisme ne l'épargne au sujet des bêtes-machines; et ne se fait faute de le tourner en ridicule.
Ces prétendues utilités théologiques et morales dont les cartésiens cherchaient à se prévaloir, d'abord Bayle s'en empare en faveur du scepticisme. «Jusqu'à présent, dit-il, tout le genre humain avait cru que les bêtes sentent et connaissent, et voici des philosophes qui démontrent très-bien qu'elles ne sont que des machines. A quelle vérité désormais se fier? » Pour prouver qu'il n'y a pas d'âme dans l'homme, les matérialistes, par une rétorsion naturelle, se servirent des arguments de Descartes contre l'existence d'une âme dans l'animaL L'hypothèse de l'animal-machine a conduit à celle de l'homme-machine qui, l'une et l'autre, ont été défendues par des arguments analogues, comme l'avaient prévu les auteurs des sixièmes objections contre
autour du monde de Descartes, par le P. Daniel. — Discours de V amitié et de la haine qui se trouvent entre les animaux^ par de La Chambre. Paris, 1667, in-S^. La Chambre a été réfuté par Chanet, auteur de V Instinct et de la connaissance des animaux, in-12, La Rochelle, 1646. — Tmité de la connaissance des animaux^ par le môme, Paris, 1GC2, in-4o.
— Entelechia seu anima sensitiva brutorum demonstrata contra Cartesium^ par Sbaragli, professeur de philosophie à Bologne, 1710, in-4<^. — Essai philosophique sur l'âme des bétes, par Bon Hier, 2* édi t., Âmst., 1737, 2 vol. in-r2. — Encyclopédie j art. Ame des bêtes. — Apologie des bêles contre le système des philosophes cartésiens, ouvrage en vers par Marfouage de Beaumont, in-8<>, Paris, 1732. — Citons enfin sur cette même question le singulier ouvrage du P. Bougeant : Amusement philosophique sur l'âme des bétes, Paris. 1739. Le P. Bougeant suppose que ce sont les démons dont la sentence est différée jusqu'au jugement dernier qui animent les bêtes. Cet ouvrage semble plutôt un badinage qu'une œuvre sérieuse ; néanmoins il fut condamné par la censure ecclésiastique.
— Traité des animaux, par Condillac, qui combat à la fois Buffon et Descartes.— Stahl, Theoria medica vera^ disquisitio de mechanismi et organismi diversitate; — De frequentia morborum in homine prœ brutis. — Claude Perrault, Essais de physique, 4 vol. in-12, Paris, 1680. Voir surtout le Traité de la mécanique des animaux àsius le III« volume. Huygens traite de paradoxe ridicule les bêtes-machines. {Remarques sur la Vie de Descartes, publiées par Foucher de Gareil.) Lamotte appelle l'automatisme une débauche de raisonnement.
164 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
les Méditations de Descaries : a S'il est vrai, disent-ils, que les singes, les chiens et les éléphants agissent de cette sorte ' dans toutes leurs opérations, il s'en trouvera plusieurs qui * diront que les actions de l'homme sont aussi semblables à celles des machines, et qui ne voudront plus admettre en lui de sens ni d'entendement, vu que si la faible raison des botes diffère de celle de l'homme, ce n'est que par le plus ou par le moins qui ne change pas la nature des choses (1). » <c Si les botes, dit Voltaire, sont de pures machines , vous n'êtes certainement auprès d'elles que ce qu'une montre à répétition est en comparaison du tourne-broche (2). » Le plus franc matérialiste des philosophes du dix-huitième siècle, LamettriC;, s'appuie sur cette doctrine de Descartes dans son Traité de V Hommemachine ; il déclare qu'il pardonne tout à Descartes en faveur de l'automatisme pour lequel il professe la plus vive admiration. « Il est vrai, dit-il, que ce célèbre philosophe s'est beaucoup trompé, et personne n'en disconvient; mais, enfin, il a connu la nature animale, il aie premier parfaitement démontré que les animaux étaient de pures machines. Or après une découverte de cette importance, et qui demande autant de sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce à toutes ses erreurs. Elles sont toutes fi mes yeux réparées par cet aveu. »
Selon M. Fiourens (3), on aurait pris beaucoup trop à la lettre les betes-machines de Descartes, ce qu'il croit prouver par ce passage d'une réponse à Henri Morus : a II faut pourtant remarquer que je parle de la pensée, non de la vie et du sentiment, car je n'ôte la vie à aucun animal... Je ne leur refuse pas môme le sentiment autant
(l) Voici à cette objection une réponse d'ArnanId : « Pour les bétes quel intérôt avons-nous que ce ne soient pas des machines? L'art de Dieu en paraît plus merveilleux de ce que tout se fait en elles par ressort. Mais on pourra croire, dites-vous, qu'il en est de même des hommes. Ceux qui lo croiraient pourraient-ils le croire sans penser? Dès qu'ils pensent, ce ne sont point de simples machines. » {Lettre 835 à M. du VauceL)
(2 ) Traité de métaphysique^ chap. v.
(3) De la Vie et des travaux de Buffon.
LES BETES-MACniNES. iQ'S
qu'il dépend des organes du corps; ainsi mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux (1). )> Mais il suffît, pour dissiper toute équivoque, de citer ce qu'ajoute Descartes : a qu'il ne fait consister que dans la seule chaleur du cœur cette vie qu'il veut bien ne pas ôter à l'animal. » Le mot d'âme corporelle dont Descartes se sert, dans cette môme lettre, a fait aussi illusion à M. Foucher de Careil qui en a conclu que Descartes admettait un principe de vie pour le corps et pour l'animal (2). Mais qu'est-ce quecette âme corporelle dont parle ici Descartes? Rien, comme il le dit lui-môme, qu'un principe tout à fait mécanique qui ne dépend que de la force des esprits animaux et de la configuration des parties (3).
Il n'y a rien de plus dans les animaux que ce qu'il y a dans notre corps, voilà ce que Descartes a toujours et partout enseigné. Or, qu'y a-t-il dans le corps humain? Rien de plus, selon lui, qu'un pur mécanisme. Réduire les animaux à de l'étendue et du mouvement, les assimiler à des horloges, à des machines plus ou moins compliquées, n'est-ce donc pas leur ôter la vie?
t)'ailleurs, il faut prendre garde que cette hypothèse de l'animal-machine n'est point épisodiquement mêlée à la philosophie de Descartes. Non-seulement elle tient étroitement à l'ensemble de sa physiologie, mais elle découle des principes fondamentaux de sa métaphysique. Après avoir placé l'essence de l'âme humaine dans la seule pensée consciente d'elle-même, en dehors de laquelle il n'y a plus
{l)Édit. Cousin, t. X, p. 208.
(2) Œuvres inédites de Descartes, l" partie, introduction.
(3) Il applique à uue montre cette môme expression d'âme ou de principe corporel : « Une montre lorsqu'elle est montée et qu'elle a en soi le principe corporel des mouve nents pour lesquels elle est instituée, etc. » (Traité des passions^ Sirt, G.) C'est peine perdue de chercher à absoudre Descartes d'un paradoxe qu'il a si nettement avancé et si vivement défendu, et qui, d'ailleurs, se fonde sur les principes de sa métaphysique touchant la nature de l'âme et du corps. Comment croire, en outre, que tousses disciples et tous ses adversaires, sans exception, se soient trompés sur le vrai sens de sa doctrine .
que rétendue matérielle inerte, après avoir ôté toute force et toute causalité aux créatures, après avoir fait de Dieu Tunique force , Tunique cause efficiente, où Descartes aurait-il pris des principes de vie et de sentiment pour animer les bêtes? Dans Timpossibilité de leur donner, d'après son système, aucune force active, il devait être amené à les concevoir comme une pure matière inerte, soumise aux lois générales du mouvement. Tel est le lien entre Tautomatisme des bêtes et la métaphysique de Descartes.
Défendons contre Descartes la cause de Tanimal. Les animaux ne parlent pas, ou du moins ne produisent pas de signes qui signifient autre chose que des passions ; les admirables industries des animaux, si elles n'étaient pas purement mécaniques, témoigneraient en eux plus d'intelligence que dans l'homme, tels sont les deux seuls arguments directs que donne Descartes en faveur de Tautomatisme des bêtes. Mais les bêtes n'ont-elles pas un langage qui, s'il ne signifie pas l'intelligence, signifie à tout le moins un certain degré de sentiment, précisément parce qu'il est dicté par la passion ? Si-le langage indépendant de la passion est le seul signe extérieur de la sensibilité et de la connaissance, il faudra donc aussi ne voir qu'une machine dans Tenfant qui, avant un certain âge, ne parle pas plus que Tanimal. Quant aux admirables industries des animaux, elles ne sont pas en effet le produit de la raison, mais elles relèvent de l'instinct qui, pour n'être pas la raison, n'est pas non plus un pur mécanisme. Si l'instinct n'est pas précédé du calcul, il est suivi du sentiment, il est déjà lui-même un sentiment, un plaisir prévenant (1). Tout nous signifie que l'animal souffre quand son instinct est contrarié, tout nous signifie qu'il jouit quand il est satisfait. Il n'est nul besoin, pour en être assuré, d'être d'intelligence, comme le dit ironiquement Descartes, avec les
(i)Voir notre onvragesur le Plaisir et la douleur, in- 12, Paris, cbap.su Germer Bailli ère*
animaux et de lire dans leur cœur (i). Refusez-vous d'ajouter foi dans l'animal à cette pantomime si expressive du plaisir et de la douleur, vous pouvez tout aussi bien affirmer que Tenfant, qui ne parle pas encore, est insensible. Pourquoi Descartes n'a-t-il donc pas aussi inventé les enfants-machines ? Ainsi nous devons croire que l'animal, même l'animal inférieur, purement instinctif, diffère profondément par le sentiment d'une montre ou d'une horloge. Combien en différeront encore davantage ces animaux qui, en outre de l'instinct, ont un commencement d'intelligence, manifesté par l'à-propos avec lequel ils savent varier leur industrie propre et leurs moyens d'action, suivant les temps, suivant les lieux et les circonstances, surtout par la capacité de se perfectionner et d'ap* prendre ? De toutes ces manifestations extérieures ne pas conclure à l'existence dans l'animal d'un principe de sensibilité et même d'intelligence,c'estébranlerlesfondements de l'induction d'après laquelle nous jugeons que nos semblables eux-mêmes sont des êtres sensibles et intelligents. Mais si l'animal sent, il faut qu'il ait une âme ; or quelle sera la nature de. cette âme? En niant qu'elle fût spirituelle, l'École hésitait cependant à la faire purement matérielle, et cherchait je ne sais quel milieu chimérique entre l'esprit et la matière. L'âme des bêtes est matière, disaient plusieurs péripatéticiens contemporains de Descartes, si par matière on entend tout ce qui est opposé à l'esprit, et elle n'est pas matière, si par matière on entend ce qui est opposé à la forme, puisqu'elle est une forme de la matière (2). Mais quand l'âme de l'animal serait une forme de la matière, elle ne s'en séparerait que par une abstraction; et en réalité elle serait purement matérielle (3). Voilà
(1) Rép. aux sixièmes objections.
(2) Duhamel, Réflexions critiques sur le système cartésien, dernier cliap., 1 vol. in-12, Paris, 1692.
(3)« Tous ceux qui méditeront un peu sur cette matière seront effrayés de Tabsurdité du système commun où l'on donne aux bêtes une âme matérielle qui pense. » (Fontenelle, Doutes sur les causes occasionnelles,)
donc la matière douée de la faculté de sentir et de con-
naître, au moins jusqu'à un certain degré. Vainement on s'épuise en subtilités pour prouver la possibilité d'une substance de Tâme des botes qui ne soit ni esprit ni matière; nous ne pouvons concevoir l'âme de l'animal, que comme une force indivisible et simple, de même que celle de l'homme. Telle est l'essence commune de toutes les âmes, sans exception, depuis la plus humble jusqu'à la plus élevée, telle est cette âme dont parle La Fontaine,
Pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux.
Mais si l'âme humaine ne diffère pas de celle des animaux par l'essence, elle en diffère infiniment par le degré de conscience, de sentiment et de connaissance dont elle est douée, par l'excellence des facultés qui lui sont propres. L'âme de la bête la plus haut placée dans l'échelle animale n'a pas, comme l'âme humaine, le pouvoir de se replier sur elle-môme, elle n'a pas le pouvoir de réfléchir, d'abstraire, déraisonner, elle ne connaît le général à aucun degré. Le propre de l'homme, dit très-bien Platon, dans le Phèdre^ est de comprendre le général ; ce qu'il exprime, d'une manière allégorique, dans le mythe du même dialogue, en disant que nulle âme ne peut entrer dans le corps d'un homme, si d'abord elle n'a contemplé les essences et la vérité.
Nous donnerons donc une intelligence à l'animal, mais en la restreignant dans de plus étroites limites que Montaigne ou Gassendi. Les perceptions des sens, cette sorte de mémoire et d'imagination qui en dépend, les suites d'images associées entre elles, d'après les mêmes lois qui régissent le cours de nos pensées, quand la réflexion n'y intervient pas, voilà, suivant nous, de quoi expliquer tous les traits les plus merveilleux de l'intelligence des animaux, sans faire intervenir le raisonnement et la raison. Quant
LES BETES-MACHINES. d69
au principe qui les fait agir, il est tout entier dans les impulsions aveugles de l'instinct, dans la recherche ou la fuite du plaisir et de la douleur.
Mais si les animaux ne sont pas insensibles, comme des machines, combien d'êtres innocents qui souffrent sans l'avoir mérité ! On a vu que cette objection avait troublé un certain nombre de théologiens du dix-septième siècle et les avait rendus favorables à l'automatisme. Quant à nous, la difficulté de la douleur imméritée n'existe pas moins grande au regard de l'homme, qu'au regard de l'animal, et dans l'un comme dans l'autre, la seule solution dont elle nous paraisse susceptible, se tire de l'exapaen des conditions essentielles de l'existence des êtres vivants, et de la démonstration que la douleur fait nécessairement partie de ces conditions.
Mais voilà bien des âmes qui, étant simples, seront immortelles comme la nôtre, morte carent animœ / Nous nous bornerons à renvoyer à la distinction que fera Leibniz entre l'immortalité métaphysique, qui est le propre de tout ce qui ne peut être décomposé, et l'immortalité morale, qui ne peut appartenir qu'à une âme douée de liberté et de raison (1).
Ainsi l'âme humaine, quoiqu'elle ne soit pas la seule âme existant dans la nature, comme le voudraient les cartésiens, ne perd rien de sa dignité. Notre dignité en efl'et ne consiste pas à n'avoir rien de commun avec les êtres qui sont au-dessous de nous, mais aies dépasser par les perfections qui nous sont propres. Conformément aux règles les plus rigoureuses de l'induction scientifique, conformément au sens commun du genre humain (2), il faut donc
(1) Une secte musulmane, les Muatzales, dont il est question dans le Guide des égarés de Maimonide, admettait une rétribution des animaux irrationnels après la mort; ils croyaient que le rat innocent, misa mort par le chat, devait avoir sa récompense.
(2) « n vous sera difficile d*arracher au genre humain cette opinion reçue partout et toujours, et catholique s'il en fut jamais, que les bètes ont du sentiment. » {Lettre de Leibniz à Arnauld.)
i70 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
accorder aux animaux des principes de vie, des âmes inférieures douées de sensibilité et même d'une certaine intelligence qui, à son plus haut, comme à son plus bas degré, demeure enfermée dans le cercle du particulier et du contingent.