‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 34 sur 45 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Accusations politiques et religieuses contre les cartésiens français. — Accusations opposées des ministres hollandais et des théologiens catholiques. — De l'incompatibilité avec l'eucharistie. — Importance de ce débat dans Thistoire du cartésianisme. — Deux difficultés tliéologiques — Indistinction de la substance et dps accidents. — Indistinction du corps et de l'extension locale. — Comment Descartes prétend les résoudre, la première dans la réponse à Ârnauld, la seconde dans deux lettres confidentielles au P. Mesland. — Indiscrétion des disciples de Descartes au sujet de ces deux lettres. — Zèle aveugle de Clerselier, de Desgabets et autres^ pour les propager et provoquer les discussions des théologiens. — Protestations de quelques cartésiens contre ces dangereuses témérités. — Principales objections des théologiens. — Rossuet et Doguet. — Leibniz et le Vtnculum substantiale. — Redoublement des accusations d'impiété contre le cartésianisme. — Âpolo-. ^ieSf protestations des cartésiens en faveur de leur foi et de celle de Descartes. — Certificat de la reine Christine. — [ntervention perfide des protestants dans la querelle. — Disgrâces attirées sur le cartésianisme par les essais de philosophie eucharistique. — La doctrine de retendue essentielle au premier rang des propositions cartésiennes condamnées.

De même que les cartésiens de Hollande, ceux de France li'eurent pas seulement à se défendre contre des objections philosophiques, mais contre des accusations politiques et religieuses. Dans les deux pays nous retrouvons à peu près les mômes objections contre le doute méthodique, l'évidence, la distinction de Tâme et du corps, les idées innées, les preuves de l'existence de Dieu, l'essence de l'âme et de la matière, l'infinité de l'univers. Mais les accusations politiques et religieuses varient, suivant les différences du gouvernement et de la religion, en Hollande et en France. En Hollande, on accusait les cartésiens de ne pas être favorables à l'autorité du stathouder ; en France,

SOUS un monarque absolu, ils devinrent facilement suspeMs par la nouveauté de leurs opinions, par leur maxime de l'évidence et leur esprit de libre examen. En Hollande, c'est le coccéianisme ; en France, c'est -le jansénisme qui est la grande accusation contre les théologiens favorables à Descartes. En Hollande, nous avons vu des théologiens fanatiques comparer Descartes à Vanini, et Taccuser de connivence avec les fils de Loyola ; en France, on le compare à Luther et Calvin . En Hollande, c'est au nom de la Bible et du synode de Dordrecht, en France, c'est au nom du concile de Trente que le cartésianisme est accusé d'impiété. Dans les deux pays, les cartésiens furent attaqués au sujet de l'infinité du monde et du mouvement de la terre. Rendons cependant cette justice aux théologiens catholiques qu'ils font moins de bruit contre ropinion do mouvement de la terre que les théologiens réformés.

La rupture de la vieille alliance entre le péripatétisme et la théologie devait nécessairement inspirer quelques alarmes à des théologiens habitués à regarder Aristote comme le soutien de la foi. Ces alarmes se manifestent surtout an. sujet de l'eucharistie. Incompatibilité avec l'eucharistie, telle qu'elle a été définie par le concile de Trente, voilà l'accusation qui, en France et dans les pays catholiques, passa avant toutes les autres et fut la plus dangereuse pour la philosophie cartésienne. Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois qu'on avait fait intervenir la transsubstantiation pour ou contre telle ou telle doctrine philosophique. Au moyen âge, les partisans de l'unité ou delà pluralité des formes dans l'homme avaient aussi cherché à en faire un argument en leur faveur et une arme contre leurs adversaires. Le danger vint pour le cartésianisme delà divulgation imprudente d'explications confidentielles de Descartes, par des disciples plus zélés que sage«, qui s'imaginèrent follement fermer la bouche aux théologiens en leur opposant des démonstrations cartésiennes de l'eucharistie, au lieu de se réfugier derrière rincompréhensibilité du mystère. La vivacité et l'importance de ce débat dans

rhistoire de la philosophie de Descartes, la place considérable qu'il occupe dans là plupart des ouvrages philosophiques du dix-septième siècle, les persécutions dont il fut le prétexte contre un certain nombre de cartésiens, et contre la philosophie de Descartes, nous obligent à ne pas le passer sous silence, quoiqu'il soit plutôt du domaine de la théologie que de celui de la philosophie. Mais nous ne toucherons à cette subtile etdélicate matière qu'autant qu'il est nécessaire pour l'histoire ; nous raconterons sans discuter ni juger, ou du moins sans porter d'autre jugement que celui de la vanité de toutes les tentatives, soit de l'École, soit des cartésiens pour expliquer la transsubstantiation par des principes de physique (1).

L'Église tient pour article de foi que la substance du pain étant ôtée du pain eucharistique pour faire place.au corps de Jésus-Christ, il n'y demeure que les seuls accidents, l'étendue, la figure, la couleur, l'odeur, la saveur et les autres qualités sensibles. La physique scholastique, avec ses formes substantielles distinctes de la matière, avec ses accidents absolus qui se conçoivent indépendamment de leur sujet, avait paru offrir quelques facilités pour l'intelligence de ce mystère, tandis qu'il semblait impossible de le concilier avec la physique cartésienne qui nie les formes substantielles, les accidents absolus^ et change toutes les qualités sensibles en de pures modifications de l'étendue. Indistinction de la substance et des accidents, indistinction du corps et de l'extension locale, voilà les deux grandes difficultés qu'un certain nombre de théologiens élevèrent contre le cartésianisme au sujet de l'eucharistie.

(I) En outre des sources directes et des écrits cartésiens ou anticartésiens que nous citerons, on trouve des détails sur cette querelle à la fin du III* et dernier volume de la Théorie des êtres insensibles, par l'abbé Para du Phanjas, à propos de la question de l'essence de la matière^ 3 vol. in-8<*, 1779, et dans un ouvrage de l'abbé Ubagbs : Du dynamisme considéra en lui-même et dans ses rapports avec l'eucharistie, Louvain, 1852, petit in-80.

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Déjà nous avons vu Descartes s'expliquer sur la première, dans sa réponse aux objections d'Arnauld, et entrer ainsi dans une voie pleine de dangers, pour lui-même, et plus encore pour ses disciples, moins réservés et moins circonspects que le maître. « Il eût bien voulu sans doute, dit Baillet, se dispenser de remuer cette matière de la transsubstantiation, mais, après Tobjection d'Arnauld, il ne lui était plus permis de demeurer dans le silence. Il lui fallut s'expliquer, au moins probablement, sur l'extension du corps de Jésus-Christ dans le sacrement, conformément aux principes de l'étendue essentielle, sans avoir recours aux accidents absolus, »

Cependant cette- explication, la seule que Descartes ait publiée, n'allait pas au fond même des choses ; car si elle donnait une réponse plus ou moins spécieuse à l'objection de l'indistinction de la substance et des attributs, elle laissait subsister tout entière la difficulté de rindistinction du corps et de l'extension locale. Longtemps Descartes évita de toucher à ce second point, plus délicat encore que le premier. Mais souvent, dit Baillet, on lui avait entendu répéter, ce qu'il a écrit dans une de ses lettres, que si les hommes étaient plus accoutumés qu'ils ne le sont à sa manière de philosopher, il pourrait leur faire entendre une autre explication qui fermerait la bouche aux impies (1). Un de ceux qui le pressèrent le plus de s'expliquer sur ce sujet, fut le P. Mesland, déjà très-persuadé que l'explication donnée à Arnauld était pour le moins aussi bonne que celle de l'École. Cédant à ses sollicitations, Descartes lui écrivit deux lettres, où il lui proposait cette nouvelle interprétation, mais à la condition, s'il la communiquait à d'autres, de ne pas lui en attribuer l'invention, et de ne la communiquer à personne, s'il ne

(1) Liv. Vill, chap. ix. C'est cette première explication qui, avec quelques légers changements, a été reproduite par le P. Maignan dans plusieurs de ses ouvrages, et par Rohault dans ses Entretiens fie philo^ Sophie.

la jugeait pas conforme à ce qui a été déterminé par rÉglise (1).

• Baillet qui, sans oser absoudre entièrement Descartes, cherche à l'excuser, insiste avec raison sur cette recommandation de Descartes au P. Mesland. «Il eût été, dit-il, le premier à s'accuser de témérité s'il avait jamais eu la pensée de rendre cette explication publique. La crainte que ses ennemis ne pussent abuser de cette explication lui faisait souhaiter qu'elle demeurât supprimée, à moins qu'elle ne fût approuvée par l'Église.... Au lieu de toute cette circonspection, il serait mieux à désirer qu'il eût reconnu de bonne foi et sans détour l'impossibilité morale oiîi seront toujours les philosophes de démontrer la transsubstantiation par les principes de la physique. Mais ce fait n'étant plus du nombre des choses cachées de sa vie, les lois de 1 histoire ne m'ont pas permis de le dissimuler. » Quelque fâcheuses qu'aient été les suites, nous sommes, comme Baillet, disposé à l'indulgence pour Descartes, et nous ne le rendrons pas responsable des indiscrétions et des témérités de quelques disciples qui publièrent ce qu'il avait recommandé de tenir secret, et qui donnèrent comme une démonstration géométrique ce qu'il n'avait fait que modestement insinuer comme une simple conjecture.

Peu de temps après cette lettre, le P. Mesland envoyé dans les missions chez les sauvages, peut-être en raison de son goût trop vif pour la philosophie nouvelle, écrivit à Descartes un touchant et éternel adieu (2). Mais sans doute, avant de partir, satisfait de cette explication, sauf quelques difficultés que Descartes tâche de résoudre, dans une seconde lettre, il s'était empressé, avec toute la candeur de sa philosophie et de sa foi, de la communiquer à d'autres, sans se faire scrupule d'en nommer l'auteur. Peut-être Descartes lui-même en fit-il quelques confidences à des amis et des disciples; ce qu'il y a de certain, c'est

(1) Leiire à un Père Jésuite, — Édit. Garnier, t. IV, p. 148.

(3) Voir plus bas le commencement de la seconde lettre au P. Mesland.

que ces lettres passèrent entre les mains de Clersfelier. II est vrai qu'à la suite d'une conférence avec rarchevêque de Paris, Glcrselier n'osa les insérer dans son édition des lettres de Descartes; mais, ravi de cet accord prétendu entre la physique cartésienne et l'eucharistie, Une cessa toute sa vie de les divulguer et de les défendre dans des lettres et dans des traités manuscrits.

Un manuscrit de la bibliothèque impériale (1) contient plusieurs mémoires ou dissertations de Clerselier où il s'efforce de rendre plausible l'explication de Descartes, et de répondre aux objections et aux difficultés d'un certain nombre de théologiens (2). Quelques-unes de ces difficultés sont attribuées à Arnauld qui, sans doute, ne goûta pas autant cette seconde explication que la première. Avec ces mémoires on trouve un extrait d'écrits en latin dictés, en J663, par le bénédictin Desgabets qui se jeta dans cette polémique, avec encore plus d'imprudence et d'ardeur que son ami Clerselier, au nom duquel il prétend parler*. Enfin ce même manuscrit contient les deux lettres au P. Mesland, précédées de cette remarque : « Ces deux lettres ont servi dô fondement à tout cet ouvrage. Et c'est aussi là-dessus que se sont réglés tous ceux qui depuis ont écrit de cette matière, suivant les pensées de M . Descartes, ensuite de la communication qu'ils ont eue de ces lettres (3). o

Ainsi, diverses copies des lettres au P. Mesland circulaient parmi les cartésiens, qui en tiraient le fond de toutes leurs explications eucharistiques. Baillet les a eues sous les yeux et en cite un fragment. Elles furent longtemps entre les mains de Pourchot, célèbre professeur de philosophie de l'université de Paris, vers la fin du dixseptième et le commencement du dix-huitième siècle, qui

(1) Gros in-12, n» 3068.

(2) Ces objections sont de M. Pastel , médecin en Auvergne , de M. Terson, savant ministre converti au catholicisme, du P. Viogué, de Maleval^ théologien de Marseille, et d'Honoré Fabri.

(3) L'auteur les suppose écrites eu 1645 ou environ.

ACCUSATIONS DES THÉOLOGIENS. 4o3

en a fait passer la substance dans son cours de philosophie (1). Mais Bossuet, les ayant lues, les condamna et recommanda avec instance de ne pas les publier, dans l'intérêt même de la philosophie de Doscartes (2).

Elles étaient oubliées depuis longtemps, et on pouvait les croire perdues, quand, pour la première fois, l'abbé Émery les a textuellement publiées dans ses Pensées sur Descartes (3)., non qu'il en approuve la doctrine, mais parce qu'elle est, dit-il, désormais sans danger, étant déjà divulguée en plus de vingt ouvrages de théologie ou de philosophie. Mais s'il n'ose ouvertement prendre parti en leur faveur, on voit qu'il y incline, par l'indulgence avec laquelle il les traite et par les espérances qu'il en conçoit, avec une naïveté qui rappelle un peu celle de Clerselier et de Desgabets. C'est, dit-ij, un système plus hardi et plus complet que la première explication pour faire disparaître les difficultés de la transsubstantiation, quoique reçu moins favorablement par les catholiques. Mais il le croit susceptible de modifications et de perfectionnements qui le rendent avantageux à la foi ; déjà même il lui semble qu'un de ces perfectionnements a été introduit par le géomètre Varignon, grand ami de Malebranche.

Quoi qu'il en soit, voici la substance de l'explication de Descartes. Le mot de corps est équivoque, tantôt on lui fait signifier une quantité déterminée de matière, et tantôt seulement la portion de matière animée par l'âme d'un homme. C'est en ce second sens qu'il faut le prendre dans le sacrement de l'eucharistie. Quelles que soient la quantité ou la figure de la matière, pourvu qu'elle soit unie à la même âme, nous la tenons pour le corps du même homme . Ce point établi, Descartes croit découvrir dans l'assimilation des aliments du corps de l'homme par la

(1) Instifutiones philosophicœ^ 6 vol. in-12, edit. quarta, ^ugd,, 1733. « Pars prima, physic, sect. I, cap. u — Quid de corporis physici natura « sentiant philosophi. »

*(2) Voir le chap. xii daos le II« volume.

(3) Pensées de Descartes sur la religion et la mora/e, Paris, 1811,in-8«.

nutrition, Texemple d*une transsubstantiation sans miracle. Les particules de pain et de vin que nous mangeons se dissolvent dans Testomac, circulent dans le sang, deviennent parties de notre corps et se transsubstantient naturellement . Cependant, si nous avions la vue assez subtile, nous les verrions dans le sang, les mêmes qu'eUes étaient avant et nous pourrions les nommer encore telles, si ce n'est par rapport à l'union qu'elles ont maintenant avec l'âme. Or, de môme peiit-on penser que tout le miracle de la transsubstantiation consiste en ce que, au lieu que es parties du pain et du vin auraient dû se mêler avec le sang de Jésus-Christ pour qu'elles s'unissent naturellement avec son âme et deviennent son corps, cela se fait par la seule vertu des paroles de la consécration ; et aussi en ce que, au lieu que l'âme de Jésus-Christ ne pourrait naturellement demeurer jointe à chacune de ces parties, à moins qu'elles ne fussent assemblées de manière à former tous les organes nécessaires à la vie, elle demeure jointe à chacune d'elles quand on les sépare (1).

(1) Je pense qu'on sera bien aise de retrouver ici ces deux lettres célèbres qui ne figurent eniore dans aucune édition des œuvres ou des lettres de Descartes. 11 en existe diverses copies qui présentent quelques légères variantes ; je reproduis le texte du masiuscrit de la Bibliothèque impériale. Voici la première :

« Votre lettre du 22 octobre ne m'a été rendue que depuis liuit jours, et ce qui est cause que je n'ai pu vous témoigner plus tôt combien je me ressens votre obligé, non pas de ce que vous avez pris la peine de lire et d'examiner mes Méditations^ car n'ayant point été auparavant connu de vous, je veux croire que c'aura été la matière seule qui vous y a iovité> ni aussi de ce que vous les avez digérées de la façon que vous avez fait ; car je ne suis pas si vain que de penser que vous l'ayez fait à mon sujet, et j'ai assez bonne opinion de mes raisonnements pour croire que vous aurez jugé qu'ils méritaient d'être rendus intelligibles à plusieurs ; à quoi la nouvelle forme que vous leur avez donnée peut beaucoup servir; mais de ce qu'en les expliquant, vous avez eu soin de les faire paraître dans toute leur force, et d'interpréter à mon avantage plusieurs choses qui auraient pu être perverties ou dissimulées par d'autres, c'est en quoi je reconnais particulièrement votre franchise et vois que vous m'avez voulu favoriser. Je n'ai trouvé pas un mot dans l'écrit qu'il vous a plu d;î

Telles sont les ingénieuses et dangereuses subtilités que

me communiquer auquel je ne souscrive entiërdment ; et bien qu'il y ait plusieurs pensées qui ne sont point en mes Méditations^ ou du moins qui n'y sont pas déduites en môme sorte, il n'y en a toutefois aucune que je ne voulusse bien avoir pour mienne. Aussi n'a-ce pas été de ceux qui ont examiné mes écrits comme vous que j'ai parlé dans le Discours de la Méthode^ quand j'ai dit que je ne reconnaissais pas les pensées qu'ils m'attribuaient, mais seulement de ceux qui les avaient recueillies de mes discours, étant en conversation familière. Quand, à l'occasion du Saint-Sacrement, je parle de la superficie qui est moyenne entre deux corps, à savoir entre le pain (ou bien le corps de Jésus-Christ après la transsubstantiation) et l'air qui l'environne, par ce mot de superficie je n'entends point quelque substance ou nature réelle, qui puisse être détruite par la toute-puissance de Dieu ; mais seulement un mode ou une façon d'être, laquelle ne peut être changée sans le changement de ce en quoi ou par quoi elle existe; comme il implique contradiction que la figure carrée d'un morceau de cire lui soit ôtée, et que néanmoins aucune des parties de cette cire ne change pas. Or, cette superficie moyenne entre l'air et le pain ne difiTère pas réellement de la superficie du pain, ni aussi de celle de l'air qui touche le pain, mais ces trois superficies ne sont en efiet qu'une même chose, et diffèrent seulement au regard de notre pensée ; c'est à savoir, quand nous la nommons la superficie du pain, nous entendons que, bien que l'air qui environne ce pain soit changé, elle demeure toujours eadem numéro^ pendant que le pain ne change point, mais que s'il change, elle change aussi ; et quand nous la nommons la superficie de l'air qui environne le pain, nous entendons qu'elle change avec l'air et non avec le pain. Enfin, quand nous la nommons la superficie moyenne entre l'air et le pain, nous entendons qu'elle ne change ni avec l'un ni avec l'autre, mais seulement avec la figure des dimensions qui séparent Tun de l'autre; si bien qu'en ce sens-là, c'est par cette seule figure qu'elle existe; car le corps de Jésus-Christ étant mis en la place du pain, et venant d'autre air en la place de celui qui environnait ce pain, la superficie qui est entre cet air et le corps de Jésus-Christ demeure eadem numéro qui était auparavant entre d'autre air et le pain, parce qu'elle ne prend pas son identité numérique de l'identité des corps dans lesquels elle existe, mais seulement de IMdentité ou ressemblance des dimensions; comme nous pouvons dire que la Loire est la même rivière qui était, il y a dix ans, bien que ce ne soit plus la même eau, et peut-être aussi qu'il n'y ait plus aucune partie de la même terre qui environne cette eau. Pour la façon dont on peut concevoir que le corps de ' Jésus-Christ est au Saint-Sacrement, Je crois que ce n'est pas à moi à l'expliquer, après avoir appris du Concile de Trente qu'il y est, ^a existendi ratione quam verbis exprimere vix possumus ; lesquels mots j'ai cités à dessein à la fin de ma réponse aux quatrièmes objections^ afin de m'exempter d'en dire davantage. Et aussi, parce que n'étant point

mirent au grand jour un certain nombre de cartésiens,

théologien de profession, j'avais peur que les choses que j'en pourrais écrire fussent moins bien reçues de moi que d'un autre. Toutefois, puisque le Concile ne détermine pas que verbis exprimere non possumus mais seulement que vix possumus, Je me hasarderai ici de vous dire eo confidence une façon qui me semble assez commode et très-utile pour éviter la calomnie des hérétiques qui nous objectent que nous croyons en cela une chose qui est entièrement incompréhensible, et qui implique contradiction ; mais c'est, s'il vous plaît, à condition que, si vous la communiquez à d'autres, ce sera sans m'en attribuer l'invention, et môme que vous ne la communiquerez à personne, si vous jugez qu'elle ne soit pas entièrement conforme à ce qui a été déterminé par l'Église. 1<> Je considère ce que c'est que le corps d'un homme, et je trouve que ce mot de corps est fort équivoque, car quand nous parlons d'un corps en général, nous entendons une partie déterminée de la nature, et ensemble de la quantité dont l'univers est composé, en sorte qu'on ne saurait ôter tant soit peu de cette quantité que nous ne jugions incontinent que le corps est moindre et qu'il n'est plus entier; ni changer aucune particule de cette matière, que nous ne pensions que le corps n'est plus par après totalement le même ou idem numéro. Mais quand nous parloné du corps d'un homme, nous n'entendons point une partie déterminée de matière, ni qui ait une grandeur déterminée, mais nous entendons seulement la matière qui est ensemble unie avec l'âme de cet homme, en sorte que bien que cette matière change et sa quantité augmente ou diminue, nous croyons toujours que c'est le même corps idem numéro, pendant qu'il demeure joint et uni substantiellement à la même &me, et nous croyons que ce corps est tout entier, pendant qu'il a en soi toutes les dispositions requises pour conserver cette union; car il n'y a personne qui ne croie que nous avons le môme corps que nous avons eu dès notre enfance, bien que leur quantité soit de beaucoup augmentée, et que, selon l'opinion commune des médecins, et sans doute, selon la vérité, il n'y ait plus en eux aucune partie de la matière qui y était alors, et même qu'ils n'aient plus la même figure, en sorte qu'ils ne sont eadem numéro qu'à cause qu'ils sont informés de la même âme. Pour moi qui ai examiné la circulation du sang, et qui crois que la nutrition ne se fait que par une continuelle expulsion des particules de notre corps qui sont chassées de leur place par d'autres qui y entrent, je ne pense pas qu'il y ait aucune particule de nos membres qui demeure la même numet'i) un seul moment ; encore que notre corps en tant que corps humain soit toujours le même numéro pendant qu'il est uni avec la môme âme ; et même en ce sens, 11 est indivisible ; car si l'on coupe un bras ou une jambe à un homme, nous pensons bien que son corps est divisé en" prenant le mot de corps en la première signification, mais non en ie prenant en la seconde ; et nous ne pensons pas que celui qui a un bras ou une jambe coupée soit moins homme qu'un autre. Enfin quelque matière

dans l'espoir de rallier les théologiens à la philosophie

que ce soit» et de quelque quantité ou «figure qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit unie avec la même âme raisonnable, nous la prenons toujours pour le corps du même homme, et pour son corps tout entier, si elle n'a pas besoin d'ôtre accompagnée d'autre matière pour demeurer jointe à cette &me. De plus, Je considère que lorsque nous mangeons du pain et buvons du vin, les petites parties de ce pain et ce vin se dissolvant dans notre estomac, coulent incontinent de là dans nos veines, et par cela seul qu'elles s'y mêlent avec le sang, elles se transsubstantient naturellement et deviennent partie de notre corps, bien que si nous avions là vue assez subtile pour les distinguer d'avec les autres particules du sang, nous verrions qu'elles sont encore les mêmes numéro qui composaient auparavant le pain et le vin ; en sorte que si nous n'avions point de garde à l'union qu'elles ont avec l'&me, nous les pourrions nommer pain et vin comme devant. Or, cette transsubstantiation se fait sans miracle. Mais, à son exemple, je ne vois point de difficulté à penser que tout le miracle de la transsubstantiation, qui se fait au Saint- Sacrement^ consiste en ce qu'au lieu que les particules du pain et du vin auraient dû se mêler avec le sang de Jésus- Christ et s'y disposer en certaines façons particulières, afin que son &me les informât naturellement, elle les informe sans cela par la force des paroles de la consécration ; et au lieu que cette âme de Jésus-Christ ne pourrait demeurer naturellement jointe avec chacune de ces particules de pain et de vin, si ce n'est qu'elles fussent assemblées avec plusieurs autres qui composassent tous les organes du corps humain nécessaires à la vie, elle demeure jointe surnaturellement à chacune d'elles, encore qu'on les sépare. De cette façon, il est aisé à entendre comment le corps de Jésus-Christ n'est qu'une fois en toute l'hostie quand elle n'est point divisée ; et néanmoins qu'il est tout entier en chacune de ses parties quand elle l'est ; p«irce que toute la matière tant grande ou petite qu'elle soit, qui est ensemble informée de la môme âme humaine, est prise pour un corps humain tout entier. Cette explication choquera sans doute d'abord ceux qui sont accoutumés à croire qu'afin que le corps de Jésus- Christ soit en l'eucharistie, il faut que tous ses membres y soient avec la même quantité et figure, et la même matière numéro dont ils ont été composés quand il est monté au ciel. Mais ils se délivreront aisément de ces diffficultés, s'ils considèrent qu'il n'y a rien de cela qui soit déterminé par l'Église, et que tous les membres extérieurs et leur quantité et matière, ne sont point nécessaires à l'intégrité du corps humain, et ne sont en rien utiles et convenables à ce sacrement, où l'&me de Jésus-Christ informe la matière de l'eucharistie, afin d'être reçue par les hommes et de s'unir plus étroitement à eux ; et même cela ne diminue en rien la vénération de ce sacrement. Et enfin, l'on doit considérer qu'il est impossible, et qu'il semble manifestement impliquer contradiction que ses membres y soient ; car ce que nous nommons, par exemple, le bras ou la main d'un

nouvelle. Quelques-uns se bornent à reproduire exactement

homme, est ce qui en a la figure extérieure, et la grandeur et Pusagc, eo sorte que quoi que ce soit que l'on puisse imaginer en Thostie, pour la main ou le bras de Jésus-Qirist, c'est faire outrage à tous les dictiotnaires, et changer entièrement T usage des mots que de le nommer bras ou main, puisqu'il n'en a ni l'extension, ni la figure, ni* l'usage. Je yous aurai obligation si vous m'apprenez votre sentiment touchant cette explication ; et je souhaiterais bien aussi d'avoir celui du Révérend Père Vatier ; mais le temps ne me permet pas de lui écrire.

Voici maintenant la seconde lettre au P. Mesland, où Descartesrépondà quelques difGcultés proposées elau touchant adieu pour jamais que le P. Mesland lui avait adressé en partant pour les Missions :

J'ai lu avec beaucoup d'émotion l'adieu pour jamais que vous avez pris la peine de m'écrire ; et il m'aurait touché davantage si je n'étais ici en un pays où je vois tous leâ jours plusieurs personnes qui sont revenues des antipodes. Ces exemples si ordinaires m'empêchent de perdre entièrement l'espérance de vous revoir quelque jour en Europe ; et encore qae votre dessein de convertir les sauvages soit très-généreux et très-saint, toutefois, parce que je me persuade que pour l'exécuter on a seulement besoin de zèle et de patience, et non pas de beaucoup d'esprit ou de savoir, il me semble que les talents que Dieu vous a donnés, pourraient ^tre employés plus utilement en la conversion de nos athées, qui se piquent de bon esprit et ne veulent se rendre qu'à l'évidence de la raison ; ce qui me fait espérer qu'après que vous aurez fait quelque expédition aux lieux où vous allez, et conquis plusieurs milliers d'âmes à Dieu, le môme esprit qui vous y conduit aujourd'hui vous ramènera, et je le souhaite de tout mon cœur. Vous trouverez ici de brèves réponses aux objections que vous m'avez fait la faveur de m'envoyer touchant mes Principes. Je les aurais faites plus amples, sinon que je crois assurément que la plupart des difficultés qui vous sont venues d'abord en commençant la lecture du livre^ s'évanouiront d'elles-mêmes quand vous l'aurez achevé. Celles que vous trouvez en l'explication du Saint-Sacrement, me semblent aussi pouvoir facilement être ôtées; car l*" comme il ne laisse pas d'être vrai de dire que j'ai maintenant le même corps que j'avais, il y a dix ans, bien que la matière dont il est composé soit changée, à cause que l'unité numérique du corps d'un homme ne dépend pas de celle de sa matière, mais de sa forme qui est l'âme. Ainsi ces paroles de Notre-Seigneur n'ont pas laissé d'être véritables, hoc est corpus meum quod pro vobis tradeiur, et Je ne vois pas de quelle autre sorte il eût pu parler, pour signifier la transsubstantiation au sens que je l'ai expliquée. Puis, pour ce qui est de la façon dont le corps de Jésus-Christ aurait ^té en l'hostie qui aurait été consacrée pendant le temps de sa mort, je ne

ACCUSATIONS DES THÉOLOGIENS. 4o9

la substance des lettres au P. Mesland (1), les autres imaginent des perfectionnements, des raccommodements pour mieux les mettre en accord avec le concile de Trente et pour répondre à toutes les objections. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, le célèbre géomètre Varignon imagina de changer toutes les parties sensibles de l'eucharistie en autant de corpuscules organisés qui, malgré leur petitesse, seraient de vrais corps humains,et tous le même néanmoins, en tant qu'unis à une mêmeâme(2),afin d'éviter le reproche, encouru par l'hypothèse de Descartes, de faire du corps de

sache point que l'Église en ait rien déterminé et il faut, ce me semble, bien prendre garde à distinguer les opinions déterminées par l'Église d'avec celles qui sont communément reçues par les docteurs, et fondées sur les principes d'une philosophie mal assurée. Toutefois, quand bien môme l'Église aurait déterminé qiie l'&me de Jésus- Christ n'aurait pas été unie à son corps en l'iiostie qui aurait été consacrée au temps de sa mort, il suffit de dire que la matière de cette hostie aurait pour lors été autant disposée à être unie à l'âme de Jésus-Christ, que celle de son corps qui était dans le sépulcre, pour assurer qu'elle aurait été véritablement son corps ; puisque la matière qui était dans le sépulcre n'était aIok*s nommée le corps de Jésus-Christ, qu'à cause des dispositions qu'elle avait à recevoir Sun âme. Et il suffit aussi de dire que la matière du pain aurait eu les dispositions du corps, sans le sang, et celle du vin les dispositions du sang sans la chair, pour assurer que le corps seul, sans le sang, aurait été alors dans l'hostie, et le sang seul dans le calice. Comme aussi ce qu'on dit que c'est seulement par concomitance que le corps de Jésus-Christ est dans le calice, se peut fort bien entendre en pensant que bien que l'âme de Jésus-Christ soit unie à la matière contenue dans le calice, ainsi qu'a un corps humain tout entier, et par conséquent que celte matière soit véritablement tout le corps de Jésus- Christ, elle ne lui est toutefois unie qu'en vertu des dispositions qu'a le sang à être uni avec l'âme humaine, et non pas. en vertu de celles qu'a la chair ; et ainsi je ne vois aucune difficulté en tout cela. Mais néanmoins^ je me tiens très-volontiers avec vous aux paroles du Concile, qu'il y est, ea existendi ratione quam verbis vix expi'imere possumus,

\\ ) Dans un Recueil de pièces fugitives sur ^eucharistie publié à Genève eu 1730 par le ministre Ve^net, on trouve une explication eucharistique attribuée à Malebranche qui n'est que l'exacte reproduction de celle de Descartes.

(2) Démonstration de la possibilité de la présence du corps de Jésus- Christ dans Peucharistie conformément au sentiment des catholiques» On trouve cette pièce dans les Pièces fugitives sur Peucharistie,

Jésus-Christ un corps de pain et non une vraie chair douée d'organes. Tel est le perfectionnement auquel applaudit le bon abbé Emery, et qui lui en fait espérer d'autres encore. De toutes paris on vit alors, parmi les cartésiens, se produire des essais de .philosophie eucharistique. Quelquesuns allèrent jusqu'à prétendre donner, d'après Descartes, une démonstration géométrique du grand mystère (1). C'est en vain que des cartésiens plus sages, tels que Régis, Arnauld, Nicole, Bossuet, protestent contre ces dangereuses nouveautés, et gémissent du préjudice qu'elles portent à la philosophie de Descartes (2). Cependant plus les propagateurs ou les inventeurs de ces prétendues explications s'engagent dans cette voie, plus ils donnent des armes à leurs adversaires, et plus ils provoquent les objections et les accusations des théologiens, loin de les mettre de leur parti. Le grand grief théologique contre l'explication au P. Mesland, c'est qu'elle laissait subsister la substance du pain et du vin, en la faisant seulement animer par l'âme de Jésus-Christ, sans qu'ils fussent changés au vrai corps de Jésus- Christ. A la première explication de Descartes, on avait objecté que ce n'était pas le pain qui se changeait en corps de Jésus-Christ, mais son corps en pain; à la seconde," on objecta que c'était le pain qui devenait le corps de Jésus-Christ, sans aucun changement réel et physique, et parle seul fait de l'union avec Jésus-Christ.

Bossuet prit la plume pour combattre ces singulières applications du cartésianisme à la théologie, dans l'intérêt non-seulement de l'orthodoxie, mais aussi de Descartes et de sa philosophie bien entendue. Il ne voulait pas qu'une

(l) Brève opusculum quo geometrice demonstratur possibilita^ prcB' à-entiœ corporis Christi. Il fut réfuté par M. David, ecclésiastique du diocèse de Bayeux. Paris, 1729, iQ-l2.

{2} Voltaire, dans le Philosophe ignorant, se^ moque de ces explicatioas cartésiennes de rencbaristie : « Celui là prétend me faire toucher au doigt la transsubstantiation, en me montrant par les lois du mouvemeot comment un accident peut exister sans sujet, et comment un corps peut être en deux endroits à la fois. Je me bouche les oreilles et je prisse plus vite encore. »

philosophie, qui lui était chère et dont il attendait les plus grands avantages pour la religion, portât la peine des témérités de quelques esprits brouillons. S'il n'ose contester l'authenticité des letlres.au P. Mesland, du moins déclare-t-il tenir pour suspect tout ce que Descartes n'a pas lui-même publié. En faveur de Descartes, il fait remarquer que cette seconde explication ne cadre pas avec la première, la seule qu'il ait avouée, précisément en ce point essentiel qu'elle laisse subsister la substance du pain et du vin, qu'il s'applique à exclure dans sa réponse à Arnauld, et enfin sans lui-même mettre en avant aucune de ces explications qu'il condamne, il se contente de montrer que la doctrine de Descartes sur la matière est susceptible d'un sens qui ne la rend ni plus ni moins compatible que toute autre doctrine philosophique avec les décisions du concile de Trente (i).

Après Bossuet citons l'abbé Duguet qui, dans un traité théologique plein de force et de bon sens, a combattu ces . explications cartésiennes en général fort goûtées dans l'Oratoire (2). Il conjure ses frères de l'Oratoire de se mettre en garde contre une philosophie curieuse et indocile, qui n'est propre qu'à faire perdre la foi, en prétendant tout expliquer, même les mystères. Son objection fondamentale contre les nouveaux systèmes est la même que celle de Bossuet ; en tous il découvre ce défaut essentiel de ne pas conserver la vérité du corps unique de Jésus- Christ crucifié et immolé pour nous : « Il y a, dit-il, une barrière insurmontable contre les nouveaux systèmes, c'est que la chair de Jésus-Christ dans l'eucharistie est la même qui est née de la Vierge, immolée sur la croix, etc. Ainsi se terminent ces malheureuses recherches et ces funestes conciliations de nos redoutables mystères avec une raison que Dieu ne nous a pas donnée pour cet usage. On pose pour fondement de ces recherches et de ces conciliations

(1) Voir le chapitre xii du II* vol.

(2) Dissertations théoiogiques et dogmatiques. Paris, 1727, in-l2. — — Voir la seconde dissertation, sur l'eucharistie.

ridée naturelle qu'on a de l'étendue et de l'essence de la matière, sans se souvenir que nos idées naturelles ne nous représentent pas tout ce qui est possible à Dieu, et qu'elles sont seulement les pçemiers fondements d'une raison limitée. »

Leibniz, après avoir insinué peu charitablement que Descartes a manqué de franchise , quand il s'est retranché derrière la distinction des vérités de la foi et de la raison, ajoute : « obligé néanmoins de se prononcer un jour touchant l'eucharistie, au lieu d'espèces réelles il introduisit des espèces apparentes, rappelant ainsi une explication que les théologiens s'accordent à rejeter (1). » Mais lui-même a t-il été plus heureux et plus sage que Descartes, lorsque, prétendant démontrer la possibilité rationnelle de la présence réelle, il a imaginé son vinculum substantiale indépendant des substances et de leurs phénomènes, et passant d'une ^bstance corporelle à l'autre, sans que les phénomènes visibles en soient ■ altérés (2). ^

Parla force de ces objections théologiques, on voit avec quelle imprudence les cartésiens, dans cette polémique, s'exposaient aux coups les plus redoutables de leurs adversaires et allaient, pour ainsi dire, eux-mêmes audevant de la terrible accusation contre laquelle ils voulaient se défendre. Incompatibilité avec l'eucharistie, conformité avec les sentiments de Luther et de Calvin, voilà l'anathème sous lequel les cartésiens ont failli succomber. Tous leurs plus violents adversaires se précipitent par cette brèche, et, dans une foule de libelles, réclament de l'autorité civile et ecclésiastique l'interdiction du cartésianisme au nom de la foi menacée. A leur tête est le P. Valois. Son livre intitulé .* Les sentiments de Descartes opposés à ceux de l'Eglise et conformes à ceux de Calvin^ en résume et en provoque une foule d'autres de même

(l) De vera methodo philosophiœ et theoîogiœ, edit. Edmann, p. 111. (2j Voir les lettres au P. Des Bosses,

nature (1). On peut voir, dans le Recueil de pièces curieuses pour servir à l'histoire du cartésianisme y publié par Bayle, rémotion causée par le livre du P. Valois (2). Les cartésiens effrayés redoublent leurs protestations de fui, de piété et de soumission au concile de Trente.

Pour écarter de la philosophie nouvelle tout soupçon d'impiété, on relève, ou même on imagine une foule de circonstances édifiantes de la vie et de la mort de Descartes ; on lui attribue même la conversion de Christine. Quelques cartésiens obtinrent de cette bizarre et peu édifiante princesse un certificat attestant qu'après Dieu, Descartes était Tauteur de sa conversion au catholicisme. Voici ce singulier certificat dont les cartésiens firent grand bruit, et qu'ils placèrent dans la plupart de leurs apologies et de leurs préfaces : « Nous, etc., certifions que le sieur Descartes a i)eaucoup contribué à notre glorieuse conversion, et que la Providence s'est servie de lui et de notre illustre ami, le sieur Chanut, pour nous en donner les premières lumières, en sorte que sa grâce et sa miséricorde achevèrent

(t) La Philosophie de M. Descartes contraire à la foi catholique, in-12, Paris, 1682.

(2) L*auteur anonyme donne ce livre comme le complément de celui du P. Valois. Ce recueil est presque tout entier composé de pièces relatives à ce grand débat sur Teucharistie et au livre du P. Valois : Défense de la philosophie de Gassendi, par Beimier, — Réponse deM.X. X, à une lettre de ses amis touchant le livre de M. de La Ville, suivie d*uQ mémoire sur la possibilité de la transsubstantiation. Nous savons aujourd'hui, par les témoignages du P. André et du P. Adry, que l'auteur de cette lettre et de ce mémoire, en faveur de l'explication de Descartes au P. Mesland, est Malebranche lui-môme, quoiqu'il ne parle de lui qu'à la troisième personne. Malebranche a répondu directement au P. Valois à la fin de sa 2* éditiou du Traité de la nature et de la grâce. On voit aussi dans ce recueil de quelle façon les calvinistes intervenaient dans le débat. Une foule de thèses, de dissertations, d'ouvrages en sens contraires ont été publiés sur cette question, parmi lesquels nous citerons : De in^itis conatibus Cartesii aliorumque ad conciliandam cum philosophia transsubstantiationem, tel est le titre d'une thèse soutenue à Altorf en 1723; Apologie de Charles Lafont pour la philosophie nouvelle sous forme de lettre^ Lyon, 1673; et la Présence réelle de l* homme eti plusieurs lieux démontrée possible, par l'abbé de Lignac.

ensuite de nous faire embrasser les vérités de la religion catholique, apostolique et romaine, que le sieur Descartes a toujours constamment professée, et dans laquelle il est mort avec toutes les marques de la vraiç piété que notre religion exige de ceux qui la professent. En foi de quoi nous avons signé les présentes et y avons fait apposer notre sceau royal (I). » Gomment oser accuser Descartes de conformité avec Luther ou Calvin, en face de ce royal témoignage et d'une si glorieuse conversion?

D'un autre côté, les réformés de France et de Hollande travaillaient, non sans succès, à envenimer la querelle, et cherchaient à en tirer parti contre le concile de Trente et la foi catholique. Wittichius, Claude, Jurieu, Bayle, la plupart des ministres, ne manquaient pas de donner raison à Descartes touchant l'essence de la matière, mais en même temps aussi à ses adversaires touchant Tincompatibilité de cette doctrine avec le concile de Trente. Ils proclamaient les cartésiens vainqueurs, comme philosophes, et vaincus, comme catholiques. «Il est clair, ditBayle, par Descartes, que l'étendue est l'essence de la matière, et il n'est pas moins clair, par le P. Valois, que cette doctrine est incompatible avec la doctrine catholique ; donc il est clair que le concile de Trente a décidé une fausseté quand il a parlé de l'essence réelle (2). » Jurieu s'appuie sur cette incompatibilité vraie ou prétendue, pour élever des doutes sur la foi des théologiens de Port-Royal attachés à Descartes.

Ces essais malheureux de philosophie eucharistique, d'après les principes de Descartes, attirèrent sur leurs auteurs et sur l'école tout entière de fâcheuses disgrâces, et fournirent le principal prétexte d'une véritable persécution contre le cartésianisme. Desgabets, Le Gallois, Cally, Maignan, d'autres encore, furent frappés de censure et contraints à des rétractations. Quoiqu'il se fût borné à développer la première explication de Descartes, Rohault,

(1) Baillet, liv. VII, chap. xxiii.

(2) Préface du Recueil des pièces curieuses pour servir à Chistoit^ du cartésianisme.

inquiété jusque sur son lit de mort, fut obligé par son curé à faire publiquement une profession de foi catholique. Au premier rang des propositions cartésiennes condamnées, nous verrons toujours figurer celle de retendue essentielle, tandis que, par opposition, les accidents absolus semblent devenir le palladium de la foi.

Si l'on ne connaissait ce débat eucharistique, il serait difficile de comprendre l'importance et la vivacité que prend tout à coup cette question, en apparence inoifensive, de l'essence de la matière. Les théologiens durent s'alarmer de nouveautés dangereuses pour la foi et surtout de cette prétention de faire passer tous les mystères par le crible des principes de la philosophie de Descartes. L'État, de son côté, s'alarma de cet esprit d'innovation et de libre examen qui se répandait partout à là suite du cartésianisme. De là une persécution dont nous allons racontejr les principaux incidents.

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