CHAPITRE III Platon et l'Académie
Platon est ne à Athènes en 427, d'une famille aristocratique qui comptait des personnages considérables dans la cité, entre autres le cousin de sa mère, Critias, qui fut un des trente tjTans. Ses années de jeunesse s'écoulèrent au milieu des troubles politiques les plus graves ; la guerre du Péloponèse finit en 404 par l'écrasement d'Athènes, dont l'empire maritime est détruit pour toujours ; à l'intérieur de la cité, c'est le jeu de bascule entre la démocratie et une tyrannie ohgarchique ; la démocratie est renversée en mars 411 par l'oligarchie des Quatre-Cents, qui ne dure que quelques mois ; en 404, les Lacédémoniens forcent les Athéniens à adopter le gouvernement ohgarchique des trente tyrans ; ces tyrans, dont le chef était Critias, étaient systématiquement hostdes à la marine et au commerce athéniens ; ils tombèrent en septembre 403 pour être remplacés par le gouvernement démocratique qui devait condamner Socrate. L'œuvre de Platon porte la marque de ces événements : instabiUté politique des gouvernements, danger d'un impériahsme fondé sur le commerce maritime, tels sont les thèmes constants de ^es œuvres poUtiques ; aussi hostile à la tyrannie d'un Critias qu'à la démocratie de Périclès, il devait chercher ailleurs que dans le miheu athénien la possibihté d'un renouveau poUtique. La mort de Socrate dut être une raison définitive du pessimisme pohtique qui se fait jour dans le Gorgias (515 e).
C'est neuf ans après cette mort qu'il entreprit son premier grand voyage (390-388), qui le conduisit d'abord en Egypte, dont il n'a cessé d'admirer la vénérable antiquité et la parfaite stabilité politique, puis à Cyrène, où il fit connaissance du géomètre Théodore, enfin en Grande-Grèce où il rencontra
les pythagoriciens, et en Sicile où il visita pour la première fois le tyran Denys de Syracuse et se lia d'amitié avec son neveu Dion. C'est en revenant qu'il fonda son école ; il acheta près du village de Colone un fonds de terre appelé Académie, sur lequel il étabHt un sanctuaire des Muses ; ce fonds devint la propriété collective de l'école ou association religieuse qui célébrait annuellement la fête des Muses ; elle le garda jusqu'à l'époque de Justinien (529). En quoi consistait l'enseignement de Platon ? C'est ce qu'il est difficile de savoir, parce que la plupart de ses œuvres, destinées à un large pubhc, n'en doivent pas être le reflet ; il faut en excepter pourtant ces sortes d'exercices logiques que sont la seconde partie du Parmênide et les débuts du Théétète et du Sophiste ; si l'on fait attention que ces exercices sont destinés à éprouver la vigueur logique de l'étudiant, que, en outre, Platon considère l'influence de la parole vivante comme bien supérieure à celle de l'écrit (Phèdre), enfin que la parole, telle que l'entend un socratique, est moins exposé suivi que discussion, nous pouvons sans doute conclure que l'exposé doctrinal ne doit pas y avoir eu la place qu'il a prise chez Aristote.
Il fit en Sicile, en 366, sur les instances de Dion, un second voyage ; Dion espérait qu'il pourrait gagner à ses idées Denys le Jeune qui venait de succéder à Denys l'Ancien ; mais à son arrivée, Dion était disgracié et exilé, et Platon fut plutôt, durant un an, le prisonnier que l'hôte du tyran. En 361, sur les instances de Denys, nouveau voyage à Syracuse aussi infructueux que les deux premiers : reçu magnifiquement, choyé comme ami du pythagoricien Archytas, tyran de Tarente, il ne put réconciher Dion avec son cousin ; les dix dernières années de sa vie furent assombries par la conspiration de Dion contre Denys (357) ; la tentative échoua, et l'ami de Platon périt tragiquement victime d'un complot (353).
C'est aux lettres de Platon que l'on doit quelques renseignements sur ses voyages en Sicile ; aucun document de ce genre
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ne parle des rapports qu'il eut sans doute avec les conseillers politiques athéniens de son temps, notamment avec Isocrate, qui, lui aussi, prétendait être un philosophe, qui opposait son Busiris au pamphlet de Polycratès contre Socrate, mais il critiquait assez violemment certains socratiques, comme le cynique Antisthènes. Or Platon, dans le Phèdre (278 e-279 h), a manifesté pubhquement sa sympathie pour ce rhéteur qui, comme lui, avait été compagnon de Socrate ; 0 pense qu'il y a en lui un philosophe ; Isocrate, esprit sage, ami d'une démocratie modérée, ennemi de l'utopie pohtique, avait au fond le même but que Platon, la défense de l'hellénisme contre le danger barbare (1). Platon meurt en 348, pendant la guerre que Philippe avait entreprise contre les Athéniens et qm devait aboutir à la décadence pohtique définitive de la cité grecque.
Dans sa longue carrière, Platon a pubhé un très grand nombre de dialogues, tous conservés, dont la chronologie peut être ainsi restituée :
1° Dialogues précédant ou suivant immédiatement la mort de Socrate : Protagoras, Ion, Apologie de Socrate, Criton, Euthyphron, Charmide, Loches, Lysis, République, hvre I (ou Thrasymaque), Hippias majeur (dont l'authenticité est actuellement contestée) et Hippias mineur. Premier Alcibiade ;
2^ Dialogue précédant la fondation de l'académie : Gorgias ;
3° Dialogues programmes suivant de peu la fondation de l'école : Ménon, Ménexene, Euthydème, République, livres II à X ;
4° Dialogues contenant le portrait idéahsé de Socrate : Phédon, Banquet, Phèdre ;
5° Dialogues introduisant une nouvelle conception de la science et de la dialectique : Cratyle, Théétète, Parménide, Sophiste, Politique (Le Sophiste et le Politique devaient être suivis du Philosophe, qui est resté en projet) ;
6° Derniers dialogues : Timée, Critias (inachevé), qui devait être suivi de VHermocrate, Lois (œuvre inachevée publiée après
(1) G. Mathieu, Les Idées po]iti(,iies d' Isocrate, 1925, p. 177-181.
la mort de Platon, et qui présente en beaucoup d'endroits l'aspect d'un recueil de notes), Épinomis.
Il faut ajouter les noms des dialogues rejetés par la criticpie moderne : Second Albibiade, Les Rivaux^ Thêagès, Clitophon, Minos, Hipparque.
Enfin, les treize Lettres conservées sous le nom de Platon, dont l'authenticité a été attaqpiée, au point qu'elles ont été considérées comme des morceaux d'exercice de rhéteurs athéniens, sont aujourd'hui reconnues authentiques pour la plupart, notamment la longue lettre VII, adressée aux amis de Dion et rempUe de détails sur les rapports de Denys et de Platon.
Il est d'ailleurs intéressant, au lieu de chercher la chronologie et l'évolution de la pensée platonicienne, d'essayer de classer les dialogues au point de \'ue de la méthode, comme l'a fait V. Goldschmidt qui distingue les dialogues aporétiques et les dialogues achevés ; cette répartition logique ne concorde nullement avec les divisions chronologiques.